mardi 13 mars 2012

Balance abusée

    Tout d'un coup, sans crier gare, une contradiction me revient à l'esprit, puis une autre et encore une. Une dizaine au final. J'arrête ma pensée, qu'elle ne me déborde pas, je l'arrête avant qu'elle ne me vole à moi-même. Ce jour-là, j'ai dit non de toute ma voix, j'ai refusé sans appel possible ce que mon esprit acceptait émerveillé. Mais voilà, il était émerveillé et je ne pouvais pas le laisser faire, je ne pouvais pas m'émerveiller. Je ne tenais pas face à cette force-là. Je pouvais assister aux pires rages, admettre en moi la plus injuste des colères, en toute conscience, cette volupté-là m'était insupportable, cette voluptué-là, comme mon esprit me le dicte aujourd'hui encore. Ce n'était rien, qu'un petit plaisir, une petite satisfaction. Je ne pouvais la diriger, j'aurais étouffé, remplie d'un bien-être mortifère. Je la regarde en face de moi me proposer un bout de douceur et se le voir refuser par mon non implacable. Convaincue, déçue mais convaincue, elle ne tente pas de me convaincre, elle n'essaye rien. Elle sent qu'il n'y aura pas d'autre réponse. Un mur se dresse devant elle, je dresse ce mur d'un claquement de doigt, d'une impulsion des profondeurs, d'un réflexe de survie. Elle croit sans doute que c'est devant elle que j'invoque cette dure et froide protection. Malgré mon sourire qui s'efforce de la détromper, elle entend la puissance animale de mon non. Elle s'y résigne. Combien j'aimerais qu'elle m'interroge ! qu'elle me regarde en plissant les yeux, contrariée et déterminée à comprendre ! non pas qu'elle se mette en colère mais qu'elle sente même de très loin cette monstrueuse contradiction que je camoufle et exhibe à la fois. Mais elle s'éloigne en restant sur sa déception ; je la sens repartir dans le monde de ceux qui savent embrasser et pleurer. Je demeure cloîtrée dans l'univers du Non, gris mais absolument propre, impeccablement organisé.
    Et puis je pense à toutes ces fois où j'ai accepté d'un léger signe de tête et d'un sourire crispé ou d'un grand sourire forcé, et où cela a suffi. "Comme je suis heureux ! J'étais sûr que tu dirais non ! J'ai hâte !" Pas moi, et je le sais déjà, mon corps le vocifère, mon froncement de sourcils immaîtrisable et les tremblements compulsifs qu'il m'impose et que je fais passer pour de l'agitation. "Oui, je suis nerveuse, c'est mon tempérament." Pourquoi ai-je dit oui ? Je ne peux même pas chercher tant Non s'agite. C'est la guerre, gérer l'ici et maintenant. Je sais que Non va me le faire payer, cher, très cher. J'avais peur de hurler, de frapper. J'avais peur, maintenant je ne rêve que de ça, de frapper, de déchirer et blesser pour ce oui répugnant. Mais c'était un oui qu'on attendait de moi. Et qui me cachait si bien. Et qui était si facile. Je le donnais, par habitude surtout, par précaution peut-être. Par un phénomène que je ne m'explique pas davantage aujourd'hui qu'alors, ce non bloqué en moi, au creux de mon ventre, hurlant et refusant de sortir. Et jusqu'à ce que mon engagement ait été mené à son terme, je regrettais ce oui de toutes mes forces, je le haïssais. Et souvent, en y repensant, je continue de les haïr tous ces faux oui qui m'ont arraché un morceau de moi-même et m'ont forcée à me réparer cahin caha, laidement mais à peu près solidement. C'est peut-être ça qui me sauve de tous ces coups que je me suis infligée, consentante. 
On ne peut pas porter plainte contre soi-même, sinon à l'intérieur. Oui et Non continuent de se battre et de se mépriser, avec toute la puissance qui leur appartient à chacun. Ils sont si forts. Je ne savais pas et ne sais toujours pas les amadouer. J'aime leur absolu mais je n'aime pas ce qu'ils m'engagent à faire. ON prend au piège, ils m'enferment, je suis pétrifiée par leur pouvoir, leur magie. Un temps, j'ai cru me protéger avec Non, j'aime aussi à le croire. Mais, pour être vraiment honnête, je me suis prostituée à Oui plus d'une fois, pour ne pas avoir à relever la tête et à oser mon non.




Le secret

        Elle les observe s'agiter, tournoyer autour d'elle. Elle ne comprend pas vraiment en quoi consiste cette danse, quelles en sont les règles, les interdits ni l'horizon. Elle a beau les observer, quand ils la laissent en paix, qu'elle peut enfin respirer un peu, soulager son corps et son esprit de leur regard, elle ne saisit pas. Elle enregistre et se repasse en boucle, le soir seule dans son lit, tous les pas de cette étrange chorégraphie. Elle se dit que peut-être en les répétant mille, dix mille, un million de fois, en les apprenant dans les moindres détails, elle comprendra. Elle n'a peut-être pas encore atteint les mille. Ca doit être pour cela que le brouillard ne se dissipe pas. C'est tous leurs gestes mais aussi leurs mots, leur manière de les agencer. Ils ont chacun leur voix mais il reste toujours quelque chose de commun derrière les mots que chacun aime et le ton que chacun prend. C'est ce point-là qui lui résiste. Alors, elle pose des questions, elle essaye de capter quelques informations. Elle sait maintenant qu'il y a une règle : ne pas trop poser de questions, les poser au bon moment, faire comme si on demandait une faveur, feindre la pauvrette aux yeux plaintifs. Voilà qui fonctionne bien. Mais, une fois la question posée, encore faut-il que la réponse vaille quelque chose. La plupart du temps, elle n'est que médiocre mais elle, elle s'en repaît quand même et la décortique pour essayer de trouver le coeur brillant, la pierre précieuse au creux de cet amas de mots. Elle sait bien que sa tâche est rude. Mais elle ne peut pas l'arrêter. Que ferait-elle si... Elle n'y pense pas, elle sent un vertige s'emparer d'elle.
     Malgré tout, elle a quelque chose d'harmonieux cette incompréhensible danse. Elle pense à un mystère, elle rêve à un mystère qui lui sera révélé quand elle sera adulte. Ca l'aide quand vraiment, tout s'embrouille dans sa tête et qu'elle se sent ballottée de-ci de-là par les grands.
     En fait, elle n'est pas sûre de vouloir devenir adulte. C'est gris un adulte. Mais ça danse et ça décide, même en gris. Valser, virevolter, refuser une danse, en proposer une, s'asseoir un moment... Elle, elle aimerait avoir tout ça mais rester colorée comme une enfant, et danser en robe rouge. Elle réfléchit : si tous les autres sont en gris ? Elle aura l'air bête.
      Un jour, elle a entendu parler de ces gens qui ne grandissent jamais, de ces enfants qui vivent dans la rue et qui restent des enfants. Tout le monde autour d'elle s'est exclamé d'horreur en voyant ça. Elle, c'était comme si elle avait trouvé la solution à son problème. Petite et grande à la fois. C'est ça qu'elle veut au fond. Elle sait bien que cela n'est pas possible malheureusement. Elle se demande bien si elle deviendra un jour adulte. Ca lui paraît absurde et impossible. C'est un autre monde. Elle s'imagine plus tard, elle essaye de s'imaginer plus tard parfois. Elle en arrive toujours à rire toute seule de l'univers farfelu qu'elle invente. Rien à voir avec ce qu'elle observe tous les jours. C'est un peu comme Alice au Pays des Merveilles ce qu'elle a dans la tête. Elle ne trouve pas les bonnes proportions. Mais ça, on en revient toujours au même, à ce secret qui règne chez les adultes et qu'elle n'arrive pas à briser.
     Certains sont différents. Elle jette son dévolu sur eux pour leur soutirer des informations. C'est grâce à eux qu'elle sait le peu qu'elle sait. Ils répondent à ses questions et même, il y en a avec lesquels les yeux de chien battu sont inutiles. Elle savoure ces petits moments où la porte s'entrouvre. Mais elle sent bien qu'elle ne peut pas aller jusqu'où elle veut. Les autres s'interposent et arrêtent le traître dans sa discussion avec elle. Ou alors, lui-même, dans un sursaut se reprend et rebondit sur un thème inutile et vain mais convenable avec les enfants.

Plus tard, si elle est adulte un jour, elle travaillera avec les enfants. Elle sera Traître.

dimanche 12 février 2012

Il y a quelque chose que je n'ai pas compris ?

Non, ce n'est pas là le réquisitoire d'une victime éplorée de cette méchante société que serait la nôtre ! Non, je ne ferai pas la concession de ces jérémiades insipides, ineptes et stériles. Trop facile d'accuser sans davantage d'explications ! Trop facile de s'en tenir là et de se lover dans son petit confort de victimes inoffensives et inutiles ! J'en ai fait partie et j'espère que cela n'arrivera plus jamais. Mais là n'est pas la question. La voici la question qui me taraude, qui me met en rage comme aucune autre et que je vous pose à tous : y a-t-il quelque chose à comprendre à l'humain qui recule devant tout miroir qui peut s'offrir à lui ? Y a-t-il quelque chose à comprendre, réellement ?
Enfant, adolescente, mon univers était peuplé de créatures, je dis bien créatures et non personnes, plus ou moins dangereuses. C'était en fonction du degré de méfiance que je devais adopter avec chaque humain que je croisais, quelque âge qu'il ait, quelle que soit sa fonction auprès de moi, que j'évaluais celui qui me faisait face et mon attitude en retour. Je me cachais sans cesse, personne ne savait ce qui m'habitait et certainement pas moi-même. Je savais une chose : j'avais peur, honte, souvent envie de disparaître et les autres faisaient peur et mal. C'était pire quand j'osais les aimer. Je ne pouvais évidemment pas m'en empêcher, heureusement, la survie n'épargne personne. J'attendais le drame, la prochaine erreur que j'allais commettre et qui me ferait me haïr un peu plus et me pousserait du bord de la falaise où je me tenais, dans le trou noir. Vous pourriez vous dire que l'enfant, l'adolescent s'imagine toujours des choses bien plus dramatiques qu'elles ne le sont en réalité. En réalité ? J'ignore ce que cela veut dire mais passons là-dessus. Eh bien, vous vous leurreriez : le drame arrivait toujours, plus ou moins rapidement mais mon rêve de me terrer dans les profondeurs chaudes d'un sous-sol se manifestait toujours un moment ou l'autre..
Ca a été comme ça et il n'est plus temps de s'en désespérer ni d'accuser. Cet univers était tenu par le fil de l'éclatant espoir de voir ma vie d'adulte s'attendrir grâce à l'intelligence humaine que j'attribuais aux adultes face à un autre adulte... N'est-ce pas mignon ? Cela m'a fait vivre, et tant mieux. Mais j'en ai longtemps souris amèrement. J'étais sûre, plus tard, de trouver le moyen de communiquer, de se comprendre et d'avancer sur un chemin commun.
J'ai mûri, vieilli, j'ai continué d'aimer malgré tout, bien sûr. Et puis, après avoir eu bien trop mal bien trop longtemps, j'ai arrêter d'aimer. J'approchais de l'âge que je considérais comme celui de l'adulte, qu'enfant j'avais arbitrairement fixé comme celui de l'adulte que je rêvais d'être, celui qui n'aurait plus peur, celui qui serait compris ; et rien ne changeait. Une fois que j'ai eu cet âge-là, l'enfant que j'avais violemment fait taire s'est retournée dans sa tombe et m'a tiraillée de plus belle. On ne me comprenait pas. J'étais accablée oui, mais une colère absolument incontrôlable m'animait aussi et c'est elle qui est devenue le moteur de ma pitoyable vie. De fait, je m'en suis tenue à une attitude face au monde qui m'entourait : haïr et mépriser. J'étais comme un élastique sur lequel on avait trop tiré, qui avait cédé, à bout. Je n'étais pas tout à fait consciente de ce que je faisais, se rassurera-t-on. Pas tout à fait inconsciente non plus, nous ne voilons pas la face, et pas insouciante du tout. Quelques rares trouées de tendresse se dessinaient de temps en temps, rares, fugitives mais parfaitement sûres et jusqu'à aujourd'hui, je ne les ai jamais oubliées, ni ceux avec qui je les ai partagées. Pour la première fois de ma vie, j'avais le sentiment d'obtenir ce vers quoi j'avais toujours tendu vainement. Ils me comprenaient. Et les autres, que faisaient-ils, cloués dans leur monde minable qu'ils chérissaient tant du simple fait qu'il était leur ? Je les méprisais de toute mon âme avec une méchanceté et une violence inacceptables, que je ne disais pas, bien entendu, puisque je n'avais plus aucune confiance en la moindre parole. Cette haine, appelons-là par son nom, je la montrais, je l'exhibais, j'étais la laideur qu'ils ne voulaient pas voir, la réalité de notre déchéance et de notre petitesse que je connaissais si bien et qu'ils semblaient se cacher si facilement à eux-mêmes. Je refusais non seulement de comprendre mais même, d'essayer de comprendre. A mon tour, je restais fixée et je regardais sans bouger, mi-goguenarde, mi-désespérée. J'attendais égoïstement qu'on vienne à moi, comme j'avais si souvent vu faire, croyant sans doute faire changer les choses, tout au fond de moi, loin derrière.
Je me suis insurgée encore et encore jusqu'à aujourd'hui contre ces gens qui ne comprennent pas, plus ou moins violemment. Ceux qui ne comprennent pas, qui avancent dans la vie à l'aveugle, qui parfois savent très bien qu'un miroir les attend à chaque tournant mais qui parviennent à toujours l'éviter, non sans dégâts collatéraux. Après m'être contentée de les mépriser, j'ai essayé de me mettre à leur place. J'ai bien vu, à mon grand désarroi, qu'ils ne m'étaient pas si étrangers. Ils étaient comme un repère pour moi ; facile de s'orienter grâce à ce qui nous révolte, beaucoup moins grâce à ce que l'on espère accomplir. J'ai changé, je me suis assouplie. Mon univers n'est plus le même, ses habitants changent,ses paysages changent, mon regard change, ma vie change et reste cet agacement quotidien, se muant en profonde colère, en blessure brûlante, en incompréhension muette, en larmes chargées de tous ces sentiments, au gré des événements et de mes vagues intérieures. Je ne peux pas admettre ce refus, pourtant si humain et parfois touchant il est vrai, de se regarder en face et de se mettre à nu volontairement même une seule petite seconde et d'oser regarder. Je ne peux pas l'admettre. J'en crèverai. Jusqu'au bout de mon existence, je sais que je tiendrai ce fil : lutter et me révolter même inutilement contre cette lâcheté qui me touche démesurément.
Pour qui est-il facile de se regarder, de voir combien il est fragile, combien il est humain ? Pour qui ? Pour personne, sans exception et ceux qui semblent à l'aise et qui le sont peut-être avec les affres de leur psyché, ne sont pas épargnés par cette douleur de voir. Que cette imbécillité de croire qu'il y a des gens qui sont faits pour se comprendre et comprendre soit abolie ! Qu'on ne me resserve pas ce réchauffé ! Il n'en est rien et je risque le pari que ceux qui le disent savent parfaitement de par la conscience que nous détenons tous, de par cette angoisse existentielle qui nous est commune, qu'ils ne font que fuir. Et gare au jour où la mort les surprendra sans aucune issue, ce jour où ils devront lever les yeux, lever la tête droit devant eux et regarder sans détours la noirceur, l'horreur, l'immonde qu'ils auront mis tant d'énergie à repousser ! Leur douleur n'en sera que plus vive. Sans m'en réjouir, ce jour-là, je ne m'attendrirai pas.
Je crois que le plus triste reste précisément le constat de toute cette énergie et ces efforts vains, de tout ce temps perdu. Pourquoi ne pas descendre dans l'arène et affronter la terrible brûlure de la lucidité et la surmonter, en hommes et femmes incroyablement résistants que nous sommes tous, et jouir enfin de l'apaisement de savoir qu'on n'en meurt pas, qu'on est plus fort que cette torture d'un moment et de pouvoir ensuite jouir de l'épanouissement du monde ? Toutes les réponses me convainquent, aucune ne me satisfait. Je continue de chercher dans tous les miroirs que je croise.

samedi 28 janvier 2012

La maladie

Ca y est, ça recommence, j'enfle, je gonfle. Je sens que dans quelques minutes, je serai la monstrueuse boule de graisse, visqueuse, flasque et tremblottante que je deviens quand Ca arrive. A l'intérieur, tout bouge, les clandestins qui habitent mon corps prépare leur fête. Ils aiment s'amuser, ils recommencent encore et encore. Je savais en me réveillant que cela arriverait, je le pressentais, c'est peut-être ça le pire : tenir, tenir jusqu'au moment où Ca va avoir le dessus et va s'étendre aussi facilement et rapidement que la peste et le choléra. Je suis malade de graisse, de chair dégoulinante.Une épidémie se répand à la vitesse de la douleur en moi. Je ne suis plus là. Je suis cette maladie, cette infection. Je ne suis plus qu'une chose, je ne ressemble plus à rien de respectable. Je suis une honte, un déchet qui se prend encore pour un humain, plutôt qui fait semblant de l'être encore. Je commence à paniquer. Aujourd'hui, je panique. Parfois, je peux laisser faire par habitude et j'arrive à me raisonner et à sourire des images complètement délirantes qui me viennent à l'esprit. J'y arrive, à quel prix... Après cela, la journée est quand même pourrie dans les moindres recoins. De toute façon, cette journée est perdue, elle est placée sous le signe de la perfide Faucheuse. C'est bien Elle qui préside à cette fête, à ce sacrifice. J'ai tenté de Lui parler, de La retenir, de comprendre ce qu'Elle me voulait. Mais Elle s'envole, se faufile malgré toute ma bonne volonté. Elle fuit comme une lâche, Elle ricane. Mais Elle ne me regarde jamais. La Mort me regarde m'évanouir de moi-même, me diviser, me démanteler comme une poupée en kit, retenant les larmes qui me soulageraient. Je ne peux pas pleurer, les autres sont là, ils me regardent. Je ne peux pas tout perdre, s'il reste une once de dignité à préserver, je continue de me battre pour elle, il m'est impossible de renoncer à cela. parfois, je déteste ce dernier mouvement de survie qui me pousse à ne jamais cesser de lutter. Dans ces heures noires, je voudrais pouvoir abandonner. mais c'est comme on ne peut mourir en s'empêchant de respirer. La vie ou ce qu'il en reste reprend le dessus sur ce que nous pensons être notre volonté et nous pousse malgré nous sur le chemin haï qui se dessine à l'infini. Je suis dans l'infini de la vie, de la honte de mon corps. Je suis maintenant parfaitement obèse. Parfaitement. Il y a quelque chose de parfait dans cette désespérance du corps et de l'âme. Je suis comme complète, je n'ai plus besoin de rien ni de personne, je me suffis à moi-même. Une énorme boule, parfaite tant on ne pouvait l'imaginer surgir ainsi, tant elle est puissante, tant elle nargue le monde des humains qui essaye de m'en débarrasser.
J'attends que les autres se tournent vers moi et reculent de dégoût, se récrient de cette puanteur et de cette obscénité. Elle a osé nous imposer cette vision ! Elle n'a peur de rien ! C'est cela que je prévois et qui ne vient jamais. Je me demande comment les gens osent m'approcher voire me toucher, je le leur interdis d'ailleurs alors, je ne veux pas qu'ils sentent Ca. Ils le voient, ou pourraient le voir. Je me dois de les éloigner de moi, de les tenir à distance, loin de ma maladie qui les ferait pourrir à leur tour et les feraient automatiquement entrer dans ce fracas mortel que je ne peux souhaiter à quiconque. Même à ceux que jamais je ne pardonnerai des blessures que j'ai reçues d'eux et qui ne se referment jamais définitivement. Ils ne doivent pas savoir. S'ils ne voient pas, c'est qu'ils peuvent ne pas comprendre ni savoir. C'est cela que je veux, fermer leurs yeux et leurs oreilles, les envelopper dans du coton pour qu'ils ne risquent pas l'invasion. Ils ne se rendent pas compte de ce qui les guettent. Qu'ils me prennent pour froide, distante, fermée ! Peu m'importe ! Ils ne doivent pas me connaître comme ça et découvrir que cela pourrait être eux. mais non seulement, on continue de me prendre en compte, de me laisser ma place, mais en plus, on m'aime. Les gens qui m'aimaient jusqu'alors ne changent pas d'attitude. Leur coeur ne fait pas volte-face comme je le guette. La pourriture et la forteresse que j'ai construite ne les fait pas fuir, eux. Et même ils me regardent dans les yeux. Ceux qui savent le faire. Ils voient. Et ils me sourient. Je les regarde très fort. Aussi fort que possible, je ne peux pas laisser s'échapper cette chance d'être regardée, d'être sauvée. La fête de mort s'arrête brutalement, je dégonfle instantanément. Et je peux enfin pleurer.

Ceux qui savent

Ils savent, elles savent ; ils, elles vous enseignent. On ne peut tout de même pas vous laisser dans une telle ignorance, ce serait trop égoïste. Se dévouer pour partager son savoir, la moindre des choses. Ils vous le diront. Sans doute. Mais peut-être qu'ils ne se rendent pas tous compte de ce qu'ils offrent. N'est-ce pas terriblement émouvant ? Ceux qui sont en pleine conscience sourient amoureusement devant la candeur de leurs collègues savants. Bientôt, ils sauront combien ils donnent ! Ce sera beau cet adoubement, cette entrée dans le précieux cercle fermé de ceux qui savent... Un événement pour tous ceux qui le vivent. S'adonnent-ils à un rituel officiel ou restent-ils discrets et humbles, réalisant ce baptême en toute simplicité dans la pudeur d'âmes supérieures qui se retrouvent et jouissent de se trouver enfin auprès de leurs égales ? Il est tout de même question de supporter, au jour le jour, tous ces congénères, que l'on aime, que l'on apprécie ou que l'on déteste, qui ne peuvent pas davantage que ce qu'ils font, qui ouvrent de grands yeux éblouis et s'émerveillent encore. Certains jours, les bons jours, on les accepte tels qu'ils sont, attendrissants et amusants. les autres jours, on est trop lucide et on est harcelé par leur bêtise et leur infériorité. Pas de langue de bois, pas de politiquement correct. Soyons honnêtes. Heureusement qu'on a nos pairs auxquels se raccrocher, on y pense très fort pour ne pas se sentir seul face à une masse trop ignare. Ça réchauffe malgré tout de les avoir dans sa tête et de pouvoir les appeler en cas de détresse. Comme les animaux qui se rassemblent et se collent les uns aux autres pour partager leur chaleur. On n'a pas une place facile ! Supporter cette solitude mais aussi devoir jongler pour ne pas devenir le bouc-émissaire, parce que c'est bien souvent ce qui arrive. Ils ne supportent pas de ne pas en être, d'en savoir moins. On les comprend mais on les aide à évoluer tout de même. La reconnaissance est bien rare. Elle ne vient que de ceux qui nous ressemblent. Voilà une chose à accepter. C'est une destinée.


Ce qui me met le plus en colère ? Vous voir grandir, grandir devant mes yeux, pousser comme une belle plante et vous écouter impressionnée. Vous avez du charme, vous êtes sûre et calme, vous nous regardez sans aucune agressivité, au contraire, vous vous montrez avenants et presque délicats. Vous souriez et je vous rends votre sourire et vos naturelles amabilités. je me dis que j'aimerais vous ressembler, je vous admire, je l'avoue. Vous m'ensorcelez, je m'oublie et je ne suis plus qu'avec vous. Ce que vous dites m'ouvre des horizons et je me mets à réfléchir dans votre sens. Vous êtes le prince charmant, la reine splendide, la fée prodigue. Et je jouis de cet instant. Oui, je suis comblée.
Puis, progressivement ou tout d'un coup, je reviens à moi. Je me réveille grâce au regard goguenard d'un voisin qui se retient tant bien que mal de partager les plaisanteries qui lui viennent à l'esprit, au sourire narquois de la femme à l'autre bout de la table qui attend patiemment la fin de votre intervention, grâce à une subite inattention de votre part où me prend à la gorge votre condescendance et votre mépris si bien voilés jusqu'alors. Et je prends conscience de votre stratégie. Celle de me convaincre que, quoi que vous disiez, vous le savez et que cela n'est pas discutable. Je suis formidablement en colère contre vous, vous n'êtes qu'un imposteur, vous me volez mon temps, vous me volez à moi-même ! Contre moi-même surtout. Je vous ai cru, vous m'avez fait rêver.
Je vous hais quand, face à moi, vous affirmez, vous vous aimez et nous enseignez avec votre regard de parent couvant son petit. Cette affreuse condescendance ! Peut-être que vous savez ce que vous dites et que vous êtes légitime pur expliquer comme vous le faites. Là n'est pas la question. Mais c'est bien votre fatuité et son pouvoirqui me donne envie de mettre toutes mes forces à vous faire taire, quel que soit le moyen employé, la force la première. Je pourrais me lever et vous haïr avec mes poings, jusqu'à ce que vous suplliiez. C'est vrai, dans ces cas-là, la rage prend le pas. Je mets toute mon énergie à vous insultez, à vous détester. Beaucoup trop d'énergie. Puis quand j'arrive enfin à me calmer ; ce n'est pas de mon propre fait, je n'en suis pas capable, seule. Vous avez ce pouvoir de susciter en moi une monstrueuse vague d'émotions que je ne peux contrôler avec mes seuls moyens. Je suis envahie, comme je me suis éprise de vous, je gonfle d'émotions à en éclater. Tout se mélange et je me perds une deuxième fois sous ce flot ininterrompu de sensations, de mots, d'images, de souvenirs. je me sens obèse de tout ce qui s'anime en moi et que je n'ai jamais convoqué. Je suis grosse, enceinte, de plus en plus énorme. j'ai honte et je voudrais me terrer le plus loin possible d'ici, là où personne ne me trouvera ni ne me verra plus. Je veux devenir aussi transparente que l'air, aussi impalpable que l'inhumain. Je me sens affreusement humaine. Je vomis mon humanité. Je sors de moi-même et je vois ce que je suis, faible, utilisée, perméable, facile, honteusement facile. Comment font-ils pour accepter d'être humain ? Comment aiment-ils cela ? Je n'ai plus notion d'aucune possibilité de valeur en moi. Je suis perdue, bonne à jeter. mais les autres aussi, comment ne le voient-ils pas ? pourquoi continuent-ils d'avancer dans cette condition répugnante. Nous sommes tous des bâtards, des hybrides informes qui ne finiront jamais d'être, toujours en sursis, jamais totalement vrais, jamais totalement conscients et capables, toujours affectés quelque part, toujours handicapés.  Je dois trouver celui ou celle dans l'assemblée ou dans mon être qui saura me faire revenir parmi les miens, que pour le moment je trouve aussi révoltants d'infériorité que moi. Un vieux visage visage strié de rides, au regard bleu perçant ou un tout jeune qui me sourit, confiant. Un visage qui me dit combien le savoir nous appartient peu et combien on peut se fourvoyer sur ceux qui le détiennent. Un visage qui me rappelle la valeur de chacun, la mienne comme celle de tout un chacun. C'est d'un banal ! Eh oui et ça me rassure ! Je remonte dans un monde où je peux vivre. Je n'en demande pas davantage. C'est là que je me rends compte que c'est finalement toujours ce que je cherche : trouver celui ou celle qui me fera sentir que j'ai le droit d'être là, que lui, elle aussi et nous tous. Celui qui sait, est-ce qu'il croit qu'il peut parvenir à cela tout seul ? Est-ce qu'il croit que savoir qu'on sait le sauvera de la honte et de la peur ?  Croit-il qu'il aura moins peur de mourir ? A moi de le dire : stupide animal !

mardi 10 janvier 2012

Carré

  Je le regarde sermonner son garçon : "Ca ne se fait pas. Laisse cette petite fille partir. Et puis, de toute façon, tu la connais depuis 10 minutes ! Tu auras oublié demain. Allez, arrête de  pleurer, ça sert à rien." Il le recadre, il le remet sur le droit chemin de la bienséance, à 5 ans, sur l'autoroute qui file prévisible et rassurante jusqu'au fond de l'horizon. Je les regarde tous les deux, le petit qui écoute, comprend, avale, digère et quitte finalement le chemin de traverse dans lequel il s'était aventuré. Oh malheureux ! Tu as failli te perdre ! Je voudrais que le lien se brise entre eux en ce moment, et que ce père se retrouve seul et pauvre sur sa belle autoroute et qu'il voit les deux enfants lui échapper sur le sentier qu'il ne prendra pas, qu'il ne veut pas prendre, qui s'éloigne tant du grondement tranquille de son autoroute. Garde-la toi ton autoroute !

Je regarde cette femme fatiguée qui sort du travail et court après son bus. Il est là, au feu rouge, juste à côté de son officiel arrêt. Elle toque à la porte vitrée ; c'est un non catégorique et agacé qu'elle se voit répondre. Pour 20 mètres ! pour un index appuyé sur un bouton ! pour une petite entorse au règlement, sans conséquences ! surtout, pour un minuscule acte personnel, individuel. Elle reste pantoise devant cette porte refusée, pourquoi ? Il a déjà détourné les yeux et surveille le feu, impassible. Je la regarde et je la vois, déçue et habituée, rejoindre l'arrêt réglementaire où elle attendra 15 minutes le bus suivant. Je hais ce chauffeur absurde, stupide et je fulmine. Je rêve que le feu ne passe jamais au vert. Il passe devant moi. Il poursuit son chemin, il a fait son travail.

"J'avais dit 'pas d'encre noire' ! Je vous ai enlevé 5 points, je vous avais prévenu, Je le répète depuis 6 mois !" Oui, elle avait prévenu, c'était la consigne. De l'encre bleue, jamais de noir ! Jamais ! C'était important, il le savait et c'est vrai, il l'avait oublié. Il me raconte cette anecdote, furieux mais s'en voulant de son inattention. Je le regarde, amèrement accusatrice. Surpris, il m'interroge. Que se passe-t-il ? Tu ris de ces choses-là d'habitude, c'est ce que j'attendais ! Pardon ! Ce n'est rien, rien contre toi.

Le monde ne tourne pas rond, sans aucun doute. Encore faudrait-il qu'il soit rond ! Et que nous le soyons nous aussi, humains, comme les êtres mythiques d'Aristote. Le monde ne tournera jamais rond et je l'en félicite, je nous en félicite, nous et lui, si plein de touchantes et fallacieuses anormalités, bosses, trous, falaises, pics... Il continuera de rouler cahin-caha au gré des obstacles, des échecs et des réussites de chacun.
Et par-dessus tout ! Jamais il ne sera carré !
   Longtemps, j'ai méprisé ces partisans d'un monde carré, d'une planète et d'une vie à angles droits et désespérément réguliers. J'ai perdu beaucoup d'énergie à les détester, invoquant leur étroitesse d'esprit et les œillères qu'ils maintenaient bien fixées. Ils freinaient le monde, les hommes, l'art, l'invention, l'évolution. Ils bloquaient tout.
   Je le pense toujours mais j'ai cessé de leur en vouloir. je me contente de les observer pour les comprendre toujours mieux, eux comme moi. J'aime l'univers quand il est échevelé, ahuri, hilare, amoureux, inconvenant, spontané, ébouriffant, absolu et indéchiffrable, si dur et si tendre à la fois. Et vous autres, vous l'aimez rangé, gominé, sans un pli, la démarche décemment rythmée et toujours digne. Bien sûr que je saisis cela, bien sûr que cela me rassure aussi et que nous en avons tous besoin. Bien sûr ! Je ne suis pas exceptionnelle, et certainement pas plus forte, certainement pas. Mais je refuse aujourd'hui et j'espère pour toujours une vie carrée, une Terre en cases. Je le refuse parce que oui, c'est reposant ; mais c'est aussi d'une tristesse et d'une pauvreté à crever. Je préfère mourir plutôt que de vivre dans votre carré monstrueux, c'est ce qu'il est. Ce que vous appelez monstrueux l'est bien moins à mes yeux que vos normes débilitantes et toujours plus handicapantes. Je ne suis pas une révolutionnaire, je n'en ai ni le courage ni l'aplomb. Je choisis pour moi une vie où je prends garde de ne pas passer à côté de l'immensément beau, du complètement fou, de l'infiniment drôle, de l'indicible émotion, de l'intolérable douleur et de la plus orgasmique des joies, aussi loin qu'elles me perdent, je l'accepte. Je refuse de ranger le monde, il se range tout seul. A moi d'en trouver l'ordre et de me laisser mener dans ses démentes et tortueuses richesse. Oui, il y a de la folie là-dedans. N'y en a-t-il pas davantage à vouloir embrasser et réduire ce qui nous dépasse de loin, d'inimaginablement loin ? Je l'ignore. Est-il fou de vouloir voir briller, exploser le monde, du dehors et du dedans ? Est-il fou de vouloir se sentir tranquille et de tout faire pour ? Est-il fou de passer pour 'fou' ?
Ma question demeure ; est-on plus serein en luttant pour la maîtrise et le respect de règles inhumaines ? Pour l'instant, ma réponse est non et non, je n'aime pas cette grisaille et la conviction intransigeante avec laquelle on me la présente. Je refuse cette grisaille, je m'en veux parfois, souvent, mais j'essaye de ne jamais oublier que je l'ai testée ; et détestée.

dimanche 11 décembre 2011

Prière

  A Toi dont on dit que Tu nous a créés, à Toi là-haut qui peut-être n'existe même pas et qu'on ne voit jamais.

Qu'as-tu fait ?
Comment as-tu pu te tromper autant?
Comment as-tu pu laisser naître des créatures qui ne connaîtront que souffrances ?
Es-tu stupide ? Sadique ? T'étais-tu endormi ?

Tu ne peux pas faire cela, je ne peux pas Te laisser faire cela. Tu fais souffrir et si Tu es là, Tu es responsable de l'ineffable douleur de ceux qui jamais n'en voient la fin. Je T'accuse de tout mon coeur, déchirée de toutes parts et grossièrement recousue par Tes émissaires ici-bas.
Si Tu es bien ce que l'on dit... Non ! Tu ne peux pas être ce que l'on dit de Toi, sinon je n'aurais pas à vociférer ma rage. Tu n'es qu'un imposteur qui laisse moisir certains jusqu'à perdre tout espoir, jusqu'à se donner la mort.
Dis-moi, Tu les regardes se tordre de douleur dans l'implacable moule que Tu leur a façonné ? Ca Te fait plaisir ? Tu prends Ton pied ? Ou alors comme leurs chers congénères, Tu Te caches les yeux, Tu détournes pitoyablement le regard pour n'admirer que ce qui est beau, ce qui Te plaît, ce qui ne peut que plaire ? S'il en est bien ainsi, tu es aussi petit que chacun d'entre nous, tu n'es pas meilleur.
Tu nous a abandonnés, tu t'es contenté de mettre la machine en route. Tu nous a lâchés, comme le premier humain venu. J'ai honte pour toi.