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mardi 26 décembre 2017

L'endroit de l'envers

Tout ça est terriblement grave et dramatique. On peut pleurer sur son sort toute une vie, sans aucun doute. J'ai vécu en actrice tragique jusqu'à aujourd'hui. Je n'ai que 15 ans et je suis déjà vieille de cœur. Ridée. Moi qui croyais ne rien être, qui craignais disparaître tant le miroir des autres me reflétait peu. J'ai cru que ce qui me manquait était le miroir des autres alors que le mien faisait défaut. J'avais les mains liées, ou moignons impuissants qui s'agitent sous les yeux, stupides. Drôles parfois mais jamais seule ; dramatiques une fois seule, prenant une ampleur insensée, n'étant plus que ces membres atrophiés, obnubilée par leur présence, oubliant tout le reste, l'être entier se contorsionnant pour habiter ces bouts de bras tranchés. C'était mon propre miroir qui hurlait dans le vide intersidéral. Je l'avais perdu, d'entrée de jeu. Atrophiée non pas de mes membres, de mes mains, de mon corps ; atrophiée de mon reflet, m'accrochant sans comprendre à mon ombre. Leurrée par l'impuissance et artiste de ma propre amputation, attaqueuse de mon corps, haineuse et inventeuse de mon infirmité. Les mains et les yeux étaient vides. Mais ils ont toujours été là, impeccables, ils brillent aujourd'hui comme des sous neufs, sur l'endroit, sur la face claire. L'envers est lacéré, labouré en tous sens mais l'endroit ne peut-il pas faire greffe et laisser enfin l'envers convalescer tranquille ? Bien sûr que si ! Pas de nouveau drame à l'horizon. L'endroit s'est réveillé de son long sommeil de belle au bois dormant.
J'ai eu peur. J'ai eu peur de sa lumière. Je l'ai tant désiré et puis plus du tout pour éviter les déceptions et les deuils. J'ai fini par trembler de frayeur à l'idée qu'il puisse réellement survenir et prendre sa place en bonne et due forme, lumineux comme l'est la vie normale. J'ai préféré rester dos à l'endroit, agrippée à l'envers et à l'ombre, mes plus sûrs compagnons, fiables, toujours inéchappés. Les seuls qui suscitaient ma confiance, fragile confiance qui ne pouvait prendre corps que dans le monde de son contraire, confiance en la méfiance, en l'opacité du verso. Confiance en l'inconfiance, sûre de ne pas être bernée. Sûre aussi, après des années, de ne jouir de rien, de vivre pour rien.
J'ai eu peur de la lumière de l'endroit, de la norme, de ce que j'avais décidé n'être jamais de mon droit. Peur de voler leur bien aux légitimes propriétaires, convaincue fermement d'une propriété et d'un droit de naissance sur l'Endroit. J'ai préféré fuir l'aventure vivante et garder le silence et l'obscurité de l'envers pour me sentir exister. Vivoter mais mieux que survivre, affirmais-je en mon for intérieur.


Il est temps de rire désormais.
Rire jusqu'aux larmes, rire de tout, rire de tous, soi en primeur. Rire sans blesser, sans moquer. Rire de joie, d'amour, d'absurde, de folie. Rire ou sourire quand le rire n'est pas encore possible, pas encore de mise, parce que d'un coup l'on ne peut rire de tout. Me donner le temps d'apprendre à rire, à m'asseoir en tailleur, sage et calme, et regarder. Et pouvoir rire ou sourire. Pas débile, même si les autres pourront le croire. Ou bien, je pourrais croire qu'ils le croient. Et c'est un puits sans fonds qui s'ouvre alors où toutes les projections et plans sur les comètes sont envisageables et la chute dans l'abîme paranoïaque, dangereux abîme si cher à la modernité. Laisser les autres croire que l'on prend les choses comme elles viennent, qu'on est un peu planant, perché diront certains, et ne pas se battre contre cette douce déformation. Parce que le principal n'est pas là. Le principal est de pouvoir rire et sourire, jusqu'à la mort.
Rire et mourire.


samedi 9 décembre 2017

Schizophrènes, je vous aime

         L'humain est ainsi fait qu'il met des gens dans des cases. Il n'est ici pas question de faire la morale. C'est un constat. On peut s'en désoler ou en faire une force, cracher dessus ou faire preuve d'indulgence. Envers soi-même en premier lieu. C'est une nécessité de pensée, du moins en début de vie que de mettre les gens dans des cases. L'expression est fâcheuse mais la réalité pas aussi bête. On fait de belles catégories dont on est fier et ça nous aide à vivre. Tous, autant que nous sommes faisons cela. Ah non nous ne vivons pas dans une société de castes, encore heureux ! Ah ah ? Nos castes sont secrètes, intimes, tues. Mais elles sont bel et bien là, tout au long de notre route. Elles ne tombent pas du ciel. Nous croyons que nous n'en avons plus car nous ne es subissons plus. Mais nous les construisons, habilement, mystérieusement, nous mystifiant nous-mêmes.
             Qui peut dire que jamais ô grand jamais il n'a mis les gens dans des cases ? Les menteurs bien entendu mais sinon qui ? Dites-moi qui ne met pas les gens dans des cases à part le philosophe aguerri, à part le fou schizo qui se bat contre toutes les camisoles (non il est vrai, tous les fous ne sont pas tolérants, bien entendu ; j'ai beau vouloir le croire et le crier tant et plus, je sais, je sais... tous les fous non. Mais je garde une tendresse particulière et peut-être un parti pris subjectif, une de mes cases à moi, pour les grands schizophrènes. Les schizophrènes sont tous des grands, d'ailleurs. On les prend souvent pour des déglingués, fracassés. A n'en pas douter, ils sont définitivement meurtris, hémorragiques au fil du gouffre en permanence. Ils sont le cœur et l'âme, aussi désuets que soient ces organes, fracassés par la vie et les autres. Chaque minute peut être un cauchemar et chaque respiration la dernière. On les a jetés contre un rocher alors même qu'ils étaient à naître. On les a brisés aux racines du monde. Un on qu'on ne peut accuser, en partie identifiable, en partie démoniaque, irréel. Un on aussi creux et énorme que ce mot, On. J'ai, encore aujourd'hui, envie, besoin serait plus juste, plus honnête surtout, de croire que les Schiz ont cette capacité à prendre le monde par l'autre bout, tout à l'envers et les cases ne leur sont plus tout à fait nécessaires. Nous nous jetons à l'eau. Ils sont jetés à l'eau et manquent de se noyer des milliards de fois avant de cesser de comprendre l'univers avec des cases. Bien avant nous, et sans courage, impuissants, ils sont jetés dans l'eau la plus torrentielle qui soit. Tous, sans exception, vous m'accorderez cela, traversent l'enfer, inondés de l'intérieur, inondables à merci et longtemps en friche avant d'être retapés comme il faut. Raptés par la folie de l'eau et ses insatiables tentacules. Alors, non, les cases ne sont vite plus d'aucune utilité dans ce monde de noyades multiquotidiennes ou ininterrompues. Car l'enfer existe bien sur terre et je crois qu'il est là, dans cette maladie qui emmène certains hommes et femmes dans le retranchement de la pensée humaine, où les cases sont vides de sens, polymorphes, interchangeables, plus folles que le fou. La tolérance que nous identifions comme telle souvent chez les Schiz, ma case préférée, n'est cela que pour nous qui les regardons guerroyer nuit et jour, parfois jusqu'à la mort. La tolérance est notre belle interprétation de personnes dites « saines » mais auxquelles surtout les cases suffisent. Non pas que nous soyons limités, quoi que... Nos limites nous protègent. J'en conviens. Eux ont à leur portée un autre monde, sans queue ni tête mais monstrueux de sens et de richesses. Parfois, ce monde est un monstre de vide. Ce qu'ils en disent est souvent le plus tripal de notre pensée que nous nous efforçons jour après jour d'éloigner de nous et de ne pas croire. « Parfois, j'ai la conviction que les mains des gens bougent selon un code précis que j'ignore et qu'ils communiquent entre eux sans que j'en saisisse rien. Je fixe les doigts qui s'agitent, je me perds dans leurs mouvements. Je sais que je n'y trouverai rien. Je le sais. Mais je continue de chercher le sens de ces gestes qui m'échappent. Je me sens folle alors mais tout va plus vite que moi.» Pourquoi donc ne verrait-on pas du sens là où nous avons décidé qu'il n'y en avait pas et qu'au contraire il y en ai bien moins là où nous avons tout misé ? Je souhaite de tout cœur à chacun un séjour en psychiatrie, pas nécessairement comme patient, je ne souhaite pas cette torture même à celle que j'ai le plus haïe dans ma vie et dont je crois qu'encore aujourd'hui je pourrai l'encastrer dans le premier mur venu, la piétiner loi, très loin, beaucoup trop, si elle me provoquait. Même à cette peste vivante, je ne souhaiterais jamais cela, si tant est qu'elle ne l'ait pas connu. Mais allez donc en psychiatrie, visiter, parler, observer, pas dans votre coin sans un mot ; vous laisser approcher et sentir la béance intérieure mais aussi la vanité d'un monde de cases, son intolérance hilarante, absurde, juste pragmatique et survivance. Regardez ça ! Et vous rirez de vos cases. Vous rirez de vous, bien plus que d'eux. Leur sérieux dit le drame de notre espèce.), à part le vieux paralytique qui en a fini avec ces balivernes de jeunot arrogant qu'il a été pourtant. Qui ? … Personne ne peut supporter ce vide tant qu'il n'a pas éprouvé la vie. On croit toujours faire reculer les cases, amenuir leur impact, s'en passer mieux, être plus fort et pouvoir regarder le monde sans ces oeillères. Un leurre ! Nous les déplaçons, comme l'inconscient et ses rêves. Et le temps que nous nous en apercevions, elles nous ont déjà fait perdre un temps précieux.
          Dans ces cases, il y a les gens qui ouvrent les portes et ceux qui les referment. Il y a les gens qui tendent des clefs et ceux qui les confisquent. Adeptes du Pourquoi pas ? ou ceux de l'Impuissance, immense déesse, puissance phénoménale de notre société française. La plus vénérée sans doute, sous de nombreux noms prétextuels. On apprend avec les années à côtoyer peu à peu ceux qui nous ouvrent nos portes, pas les leurs, bien sûr pas les leurs ! Bien sûr... Ces imbéciles qui croient vous offrir leur richesse mais qui n'ont pas compris qu'ils sont l'endroit ou l'envers, peu importe, des vôtres. Que jamais vous ne leur ressemblerez et qu'ils ne vous ouvrent donc aucune porte mais au contraire, vous referme la vôtre, celle qui vous va si bien, en pleine face. On suit longtemps ceux qui font croire qu'ils savent et qui s'en convainquent. On les suit parfois naïvement. Ils n'aident pas. Suivez bien plutôt Monsieur ou Madame Schiz, ou l'un de vos proches si vous êtes un veinard, qui vous montrera que votre plus grande porte est parfois la toute minuscule au fond du coin, ou que la plus authentique porte un masque de carnaval fou du roi bouffon ridicule à ne jamais laisser passer et se lasser de décrypter. Cherchons ces gens qui ouvrent les portes, sans qu'on s'y attendent. Sans qu'on leur demande. Mais qui vous aiment tellement, si bien surtout, qu'ils savent l'exacte chose à dire ou faire pour faire taire Impuissance et ses démons. Nenous méprenons pas ! Ce ne sont pas les plus tendres. Ce ne sont pas les plus clairs. Ni les plus faciles. Mais souvent les plus douloureux. Les plus fous. Les plus schiz

samedi 2 décembre 2017

Les ténèbres de l'Histoire

       "...Pitayak me raconta ce qui s'était passé, plus tard. Beaucoup plus tard. »
A ce moment de son récit, mon père s'arrêta, une moue nauséeuse sur le visage. Je crus qu'il allait vomir. Je ne comprenais pas ce qui arrivait. Mon père le grand fléchissait. Mais je le vis se remettre seul d'aplomb, se planter dans le sol plus sûr, pour poursuivre son histoire. Je n'avais toujours pas compris pourquoi. Moi le réceptacle de ce bijou de famille, cette alliance bien plus que maritale à laquelle mon père me soumettait, une monstrueuse chevalière qui aurait envahi toute ma main, une main de métal, d'or héréditaire, de fils en fils. La grande cérémonie à huis clos me tournait la tête. D'autant que je savais que la dynastie s'enclenchait avec moi, dans cette passation historique. »
Je regarde mon père parler de son père en des termes que je ne lui aurais jamais prêtés. Il est presque en transe, plus tout à fait là, plus tout à fait avec moi. Il est transporté dans l'univers de cette scène qu'il me retrace. Mais moi, j'en connais la raison et j'attends, la gueule ouverte ma becquée mémoriale. Mon père me transmet bien mieux qu'un bijou de famille : une clef à mon âme en peine. Il détient la clef de la plus petite porte, la plus impossible de toutes les portes qui me narguent, me torturent en silence, toutes là, fermées et pourtant miennes, bel et bien miennes. Il va me livrer une des plus grandes clefs de mon existence, courte mais à venir aussi. Il le sait. Je le sais. Nous savons tous les deux qu'il me sauve la mise, en délivrant ce secret. Et il veut sauver sa fille.
« Mon père reprit au bout de quelques interminables minutes :
« Pitayak s'était acoquinée avec un vieux lubrique, le plus répugnant qui soit donné à rencontrer dans une vie. Elle voulait toucher le mal, se salir toujours plus pour être lavée, par sacrifice. Il exerçait, d'après elle, un véritable pouvoir sur elle. Elle le trouvait magnifique. Pas beau, ni attirant, ni touchant. Encore moins touchant. Effrayant et bandant. Voilà comme elle me dit les choses, textuellement. Un mauvais homme qui lui montrait le diable qu'elle couvait depuis toujours et qui, enfin là, put s'exprimer et danser de joie, génie libéré de sa prison humaine. Elle n'eu plus peur de rien. Elle osa tout. Elle n'aimait plus. Elle adulait ou haïssait. En une petite semaine, le vieux satyre avait réussi à faire exploser toute sa carapace durement construite. Elle couchait avec lui, nuit et jour, sans cesse. Elle raconta que jamais elle n'avait ressenti cela et que jamais plus elle ne le ressentirait. Que ça n'était pas un plaisir humain, pas normal, pas possible. Ils baisaient partout où ils pouvaient, partout, tout le temps. Et puis, à force de lui dire combien elle baisait bien, elle l'a cru et le jour où il lui a dit ; « Tu pourrais te faire payer pour ces plaisirs-là ma belle. Tu en es ? » elle accepta tout de suite, elle s'enfonça dans le piège, elle y était irrésistiblement attirée. Elle se sentait forte. Elle se sentait dominatrice. Les hommes la voulaient tous et elle les mettait dans tous leurs états, elle les faisait jouir encore et encore, elle devint la coqueluche du tout Paris putassier. Elle devint la reine des putes. Elle avait la puissance dans les mains, dans son corps, elle était cette puissance et elle jouait, imposait son rythme, s'était fait renaître, seule avec son corps et sa liberté. Elle les volait, les violait tous les jours, elle était celle qui fixait les règles du jeu. Elle était riche ; souveraine ; phallique. Elle se trouvait enfin en se perdant tout à fait. Elle contrôlait les autres. Elle contrôlait les hommes. La proie n'était plus.
Et puis, elle était tombée sur plus fort qu'elle et le charme avait été brisé. Elle avait pleuré et le vieux lui avait hurlé dessus. On ne pleure pas dans cette maison. Mes filles ne sont pas des pleureuses ! Ou alors tu n'es en fait qu'une pauvre gosse qui ne sert à rien, une victime et rien d'autre ! Arrête de pleurer ! Elle pleurait de plus belle bien entendu. Et l'électrochoc la traversa à ce moment-là. Elle cessa de pleurer. Le regarda droit dans les yeux. Et sans un mot le défia, le méprisa de toute son âme. Ses yeux se chargèrent de la haine de toute une vie. La victime qui se relève et se venge. L'amazone vengeresse que les hommes cauchemardent, que notre père attendait sans doute dans son lit froid le soir, aussi seul qu'il était dans l'ordre des choses qu'il le soit. Il devint fou de rage et la rua de coups jusqu'à ce qu'elle se taise car elle lui disait : « vas-y mon grand, frappe ! Vas-y ! tu n'es bon qu'à baiser et frapper ! Tu n'es rien d'autre toi non plus ! » Et elle riait à gorge déployée. Elle avait fini par perdre connaissance et il l'avait traîné dans la rue et laissée pour morte, satisfait probablement, sur un banc public. Elle s'était réveillée et avait appelé notre fameux hôte pour venir la chercher. Elle était sanguinolente mais elle avait gagné la partie, cette fois. Elle avait renversé l'échiquier et échec et mat sans foi ni loi. Elle avait fait ce qu'il fallait.
Cette histoire me révolta et me blessa pour toujours. Pitayak ne regrettait rien. Bien au contraire. Elle avait grandi, poussé d'un coup. Et elle m'en aimait d'autant plus. Mais quand elle me raconta tout cela, peu de temps avant de disparaître définitivement, elle n'était toujours pas heureuse. Moins souffrante, moins maigre, moins grinçante. Plus ronde. Mais toujours habitée par les vieux démons.
C'était peu après qu'elle m'avait envoyé les lettres. Je croyais ne pas pouvoir tomber plus bas alors. Mais je ne savais pas ce que ma sœur recelait comme armes de destruction massive. Elle était elle-même une bombe armée depuis sa tendre enfance par un père malade.
Quelques jours plus tard, elle partait vivre en Australie. Un aller simple. Je l'appris trop tard pour la retenir.
Je n'eus plus jamais de nouvelles.
Je ne sais pas si elle est encore vivante.
J'ai perdu ma petite sœur. »
Grand-père se mit à pleurer, sans un bruit. Je ne l'avais jamais vu pleurer. Il ne se cacha pas. Il me fixa, inévitable et me dit : « Nous portons cette histoire mon grand. Elle est en toi comme elle est en moi. Et tu la transmettras à tes enfants, à tes filles en premier lieu. Ne sous-estime jamais la puissance de ces souvenirs. »
Je ne l'ai pas cru sur le moment. Nous n'en avons plus jamais parlé. Et j'enterrai cette histoire dans le fond de ma mémoire et ne la retrouvait qu'une fois l'un lors d'un rêve rituel aux alentours de Noël, date anniversaire de cette discussion. Je vois que j'aurais dû croire mon père, que ce jour-là, je te l'avoue j'ai pris pour un dingue. J'aurais dû mais même si je ne peux pas refaire le passé, j'espère ouvrir ton futur. Toi non plus ne néglige pas la puissance enchanteresse de l'Histoire. »
Le ton théâtral de mon père est surprenant. Ce n'est pas un homme comme ça... Pourtant. J'ai envie de rire... Pourtant. J'ai envie de pleurer aussi... Pourtant. Immobile. La minuscule porte s'est ouverte et un torrent d'images et de couleurs jaillissent en moi. La tête me tourne. Mon père m'allonge sur mon lit. J'éclate en sanglots. Je pleure jusqu'à vomir. Et il roule dans sa main en boule mes longs cheveux glissants. Il n'a pas peur. Il me protège. Il est mon vrai père. Il est un vrai père.

dimanche 26 novembre 2017

L'homme nouveau

         Au matin, il vint nous réveiller doucement. Il s'assit sur le bord du grand lit. Il parla  d'une voix calme. Je me réveillai aussitôt en enfant sur ses gardes. Cela n'avait jamais changé et jamais je n'avais pu me réveiller sans sursaut, sans une vive poussée d'adrénaline et, disons-le, la peur de... quelque chose en tout cas. Je vis dans son regard qu'il était surpris de ce réveil intempestif. Il reprit vite sa contenance apaisante mais une inquiétude compréhensive s'installa dans son attitude. Cet homme était d'une finesse étonnante. Je le fixai quelques secondes car je découvrais une vie intérieure que je n'accordais pas aux hommes, de coutume. Je les méprisais, clairement. Mon père avait fait de moi un homme envieux des femmes et de leur intelligence humaine, celle dont j'étais absolument sûr qu'elle leur était réservé. J'en possédais malgré moi une part. J'en étais fier et en même temps très embarrassé. Elle me mettait au ban du clan de la virilité. Ou pour être plus juste, je me mettais moi-même au ban de la virilité. J'étais un homme, le déplorais mais l'incarnais relativement facilement dans mon corps et au quotidien, dans le rôle social que je m'étais fabriqué. Mais le noyau dur était tiraillé, toujours pris entre mon être réel et mon désir d'être, improbable. Pour la première fois, (aussi sans doute n'avais-je pas voulu voir ceux que j'avais pu croiser sur ma route, histoire de valider ma théorie bancale mais structurante malgré tout, mieux que rien, mieux qu'un tas informe) je rencontrai un homme comme je n'osais l'imaginer plus avant, que je tuais dans l’œuf de ma pensée avant même qu'il puisse répandre son venin fatal sur mes repères fragiles. Mais la réalité me rattrapait. M'attrapait dans ma course, la tête et les yeux virevoltant dans tous les sens, comme un aveugle mais qui fuit la lumière et les couleurs, me prenant la tête entre les mains et me la maintenant fermement cette fois, stoppant la fuite plus fatale que salvatrice sans que je le sache, sur cet homme qui mettait à bas toute ma théorie fumeuse et ses conséquences. Qui aussi m'autorisait à espérer et à cesser le feu.La guerre qui faisait rage depuis des années et que je ne voyais pas finir avait désormais la preuve de sa vanité et de l'existence de son issue pacifique.
Il dut lire la reconnaissance dans mes yeux, même si je m'efforçais de ne pas paraître ému. Contrôlant toujours, on ne savait jamais ce qui pouvait sortir de mes entrailles, ce qui m'animer. Il me sourit gentiment et ne dit rien. Il se pencha sur Pitayak et la réveilla en lui caressant les cheveux. Ce geste n'avait strictement rien de sexué, sexuel, même amoureux. Juste soin de nous, soin d'elle. Et je saisis encore davantage ce qu'elle avait trouvé chez cet homme. Ce qui l'avait apaisée, ce qui l'avait nourrie. Pourquoi s'était-elle enfuie ? Elle avait fait en sorte qu'il demeure dans sa vie. Sonnette d'alarme à disposition. Elle savais quelle plus-value il y apportait. Elle avait sans doute calculé en ces termes : rationnelle. Peut-être cela vous paraît-il froid et même pervers. Mais Pitayak n'avait pas d'autres moyens de ne pas sombrer dans l'émotion et s'y noyer.
      Elle se réveilla, complètement embrumée. Elle ne s'étonna pas de nous voir ainsi tous deux l'entourer. Elle eut un tout petit rictus, épuisé. Elle avait dû bien plus d'une fois se réveiller elle ne savait où, elle ne savait avec qui. Elle dit : « les deux meilleurs hommes que je connaisse me protègent. Je ne crains plus rien. » Et elle se rendormit.
Nous nous regardâmes tous les deux et rîmes de conserve de soulagement et de fierté.

dimanche 19 novembre 2017

Et le père fut.

Ma petite sœur couchant avec un homme de 50 ans. Ma petite sœur de 19 ans, avec un vieux qui aurait pu être son père. Ma petite sœur menteuse, peut-être intéressée, vénale et salie. Ma petite sœur de pas même 20 ans mourrait à mes yeux. Celle que je croyais connaître n'était plus. Mais je croyais sans doute en quelqu'un qui n'avait jamais existé. Je le compris dès lors et Pitayak me le confirma par la suite. Tout mon univers s'écroulait. Moi qui aimais les vérités et les assurances, je tombais tout au fond du puits de l'incertain. Je pataugeais. Je ne pus évidemment pas dormir. Je veillerais ma sœur jusqu'à ce qu'elle se réveille le lendemain, si elle se réveillait. J'étais en mission. Je n'avais même pas sommeil. Je ne pouvais avoir sommeil. J'étais celui qui reste. Je commençais à délirer à moitié, d'inquiétude et de douleur. De déception sans doute. Je ne l'aurais jamais avouer alors. Je n'aurais jamais admis lui en vouloir, lui reprocher quoi que ce soit. Je la prenais pour une victime absolue. Elle n'était pour moi responsable que de se meurtrir et se torturer et je la plaignais. Je voulais encore la sauver. Durant ces longues heures, je me demandai ce qui avait bien pu faire d'elle un être aussi lointain de ce dans quoi nous avions grandi, aussi différent. Aussi fou peut-être. Je le savais dans mon for intérieur mais je me mentais comme chacun d'entre nous le fait si bien. La plus grande compétence humaine. La plus universelle. La plus indéniable. La mieux partagée du monde. M. Descartes, paix à votre âme !
Très franchement, j'ai encore davantage de peine à dire cela et je m'en aperçus cette nuit-là : je l'admirais. Pas seulement martyr donc. Je sentais l'autre Pitayak en qui j'avais foi. Elle avait tout fait voler en éclats. Elle avait brisé tous les codes, toutes les normes qu'on nous avait inculquées, qu'on nous avait fait avaler, couleuvres qu'elle ne digéra jamais, vomies, et remplacées par... Je ne savais pas encore, le saurais-je un jour ?, mais je sentais une sorte de chaos dans lequel elle fourrageait, qu'elle osait approcher et même vivre. Qu'elle domptait, qu'elle apprivoisait et dans lequel elle trouvait une place. Un monde dur, extravagant, imprévisible, si ce n'était fou parfois. Un monde effrayant pour nous autres, que l'on s'efforçait de mépriser par peur et lâcheté, nous autres, tous, mais dans lequel elle était entrée et naviguait à vue. J'admirais sa folie ravageuse, sa rage éclaboussante, sa révolte infinie. C'est ainsi que je croyais les choses, à côté de la victime sacrificielle d'une famille de furieux. Pas elle. Je ne le savais pas.
Je ne savais même plus si je devais appeler médecin ou autre secours. Je m'en remettais à l'avis de mon hôte qui me conseilla d'attendre. Il n'était pas aussi inquiet que moi. Il avait dû en voir d'autres. Et oui, je sentis qu'il s'était mis à veiller sur nous, les deux enfants lovés sur son grand lit. Nous qu'il ne connaissait pas. Car je ne doute pas que Pitayak ne se soit jamais livrée réellement à lui, comme à quiconque d'ailleurs. Il opérait ses rondes, revenant chaque heure vérifier que nous étions toujours bien là, sains et saufs. Il nous protégeait, deux jeunes inconnus au creux de son repaire.
Pour la première fois,
le sentiment de ne plus avoir à
veiller,
surveiller,
guetter,
garder,
notre bulle fragile.
Je me retrouvais,
enfant,
minus,
consolant ma petite sœur,
la berçant,
comme finalement,
jamais je n'avais pu.
Jamais elle
ne se laissait tant
approcher.
Je l'avais toujours
bercée,
de loin,
des yeux,
du sourire,
sans les mains.
Interdit.
Je le savais.
Elle n'avait rien à dire.
Et voilà tout cela prenait
forme dans
la réalité,
et qu'un
homme qui
aurait dû
être notre père
nous
protégeait.
Il murmura dans un souffle,
« les enfants perdus »,
qui tintèrent à mes oreilles,
mes yeux clos faisant croire
à
mon innocence.
Cet homme,
le pervers pédophile d'il y a quelques heures,
qui se muait
mystérieusement en
bienfaiteur tutélaire.
Celui que nous n'avions pas.
Jamais.
Pleurer dans les chaumières,
avec un Rémi sans Famille,
dégoûtant !
Mais pourtant,
parfois obligé de dépasser
cette pudeur,
ce dégoût de la douleur
pleureuse.
Nous étions bien deux enfants perdus
chez un protecteur
providentiel.
Je chialais.
Encore et encore.
Je ne pouvais plus m'arrêter.
Et ma colère se souleva
enfin.
La haine et le courage
s'encrèrent en moi.
Ecriture historique,
mémoire silencieuse,
indéchiffrée
jusqu'a-
lors.

samedi 11 novembre 2017

Ma soeur, petite soeur

Pitayak s'évanouit peu à peu dans la nature. J'étais le seul à avoir des nouvelles régulièrement. C'était toujours à son initiative. Elle ne se laissait plus approcher par aucun d'entre nous. Les autres s'en contentaient je crois, quoi que... J'en souffrais amèrement. Mais j'étais impuissant. Je savais que la plus minime exigence la ferait fuir comme un lapin. Tyrannique derrière sa fragilité incommensurable. J'étais tout autant prisonnier qu'elle et elle nous tenait tous fermement là où elle l'entendait. Les autres sentaient cette main de fer sans l'identifier car ils ne voyaient que la jeune fille de porcelaine qui se présentait à eux. Mais je savais qu'elle était désormais maîtresse de la famille, par son absence et son silence, plus que n'importe lequel d'entre nous. Elle-même sûrement n'aurait jamais dit les choses ainsi. Mais je voyais clair dans la réalité de notre clan infernal et je reste aujourd'hui persuadé de ce que je pensais déjà à l'époque. Je restais pendant des semaines sans savoir où elle était, ce qu'elle faisait, avec qui. Je n'étais pas son père. Oui mais ! Elle n'avait personne pour veiller correctement sur elle et cette tâche m'incombait de fait. Je me sentais chargé contre ma volonté mais je ne m'en plaignais pas. Je savais, sans prétention, que j'étais le seul à pouvoir agir pour son bien. Le seul dont elle l'accepterait peut-être si elle en avait besoin. Mais appellerait-elle à l'aide ? J'étais très circonspect sur ce point. Hésitant. Douteux. Sûr en fait que ce ne serait qu'en situation extrêmement critique.
Je ne me trompais pas. Un soir, une nuit devrais-je dire. 1 heure du matin, mon téléphone sonne. Ma compagne de l'époque s'inquiète. Je sais déjà que c'est Pitayak. J'avais beaucoup trop pensé à elle durant la journée.
«Allo ?
  • Vous êtes le frère de Pity ?
  • Pity ?
  • Pitayak.
  • Oui, excusez-moi. C'est bien moi. Que se passe-t-il ?
  • Venez tout de suite. Elle est chez moi au …
J'ai évidemment oublié son adresse depuis le temps et au vu de la situation dramatique qui était sur le point de m'être révélée.
  • J'arrive tout de suite.
Je raccrochai. Sans explications, il n'y en avait pas besoin, je m'habillais en hâte et partais. Ma compagne m'embrassa sur le front, pleine de compassion.
Lorsque j'arrivai à l'appartement qui m'avait été indiqué, un homme d'une cinquantaine d'années m'ouvrit et me laissa entrer sans un mot. J'avais ouvert la bouche pour me présenter mais tout cela était superflu. Ma peur en fut décuplée. Pitayak était étendue sur un grand lit, magnifique, aussi magnifique qu'elle était chaotique : échevelée, baveuse, à moitié déshabillée, marmonnant des sons inintelligibles. Je regardai l'homme atterré. Il me dit : «Je l'ai trouvée en rentrant chez moi, allongée sur le trottoir devant ma porte. 
  • Elle n'a rien dit ?
  • Non. Elle marmonne depuis tout à l'heure. Elle n'a pas pu répondre mes questions. Elle a juste prononcé votre prénom. Je savais qu'il n'y avait que vous.
  • Que moi... Comme toujours... Vous n'avez aucune idée de ce qui s'est passé ?
  • Aucune. Mais je sais que Pity est dans une mauvaise passe.
  • C'est-à-dire ?
  • Votre sœur est en train de sombrer dans de sales trucs.
  • De sales trucs ?
  • Oui. Elle vous expliquera elle-même quand elle en sera capable. Je ne veux pas la trahir. Vous connaissez sa réserve, sans doute bien mieux que moi. Je la laisse libre de dire ou pas. Je voulais vous appeler depuis quelque temps déjà. Mais elle me l'a interdit. Ce soir, je n'avais plus le choix
  • Merci.
Je m'assis sur le lit à côté de ma petite sœur confuse et informe. Je pleurais en la regardant douloureusement. Une fois de plus. J'étais anéanti et dans une fureur inouïe. Contre elle, contre moi, contre tous ceux qui la connaissaient, disaient l'aimer.
  • J'aurais dû en faire davantage et vous alerter avant. Je n'ai pas su la protéger.
  • Elle ne se laisse pas protéger de toute façon !
Ma voix était agressive, acerbe et désespérée.
  • C'est vrai. Mais j'aurais dû.
  • Oui vous auriez dû. Nous aurions tous dû.
Un lourd silence tomba sur la pièce chaleureuse et douce.
  • Me permettez-vous de rester avec elle jusqu'à son réveil ?
  • Bien entendu, faits comme chez vous.
Je fixai cette homme affable. Cet inconnu providentiel.
  • Qui êtes-vous ?
  • Nous étions en couple jusqu'à il y a deux mois.
  • En couple ? En couple ? Elle n'a pas 20 ans.
  • Vous plaisantez ?
  • J'en ai l'air ?
  • Mon Dieu ! Pity...
J'avais envie de l'insulter, de le traiter de pervers, obsédé, pédophile. Mais c'eût été injuste. Je me tus et pleurais. Il partit dans une autre pièce et me laissa à mon chagrin. J'avais envie de hurler. Je m'endormis finalement tout contre Pitayak, la serrant dans mes bras inutiles.

mercredi 8 novembre 2017

Chacun sa route


Dès lors, se formèrent deux clans clairement identifiés : parents et aînée marchant dans les traces de ses géniteurs adorés ;nous de l'autre côté, Pitayak et moi. Je ne réfléchis même pas à cette composition et à un choix que j'aurais eu à faire. C'était une évidence. Nous n'étions pas les uns face aux autres. Nous étions pas non plus côté à côte. Nus étions loin et cela convenait à tout le monde. Peut-être étrangement, notre père fut celui que cela gênait le plus. Il tentait parfois de s'introduire dans notre bulle. En vain. Nous étions barricadés, moi dans ma colère, Pitayak dans son silence buté que je ne décryptais pas encore mais qui s'avérait extrêmement efficace. Il faisait fuir même le plus aveugle et le plus fou des pères. L'atmosphère devint pesante dans la maison. Personne n'en dit rien. Les adultes qui auraient pu ou dû n'en étaient pas vraiment. Ils étaient donc parfaitement incapables de cela et suivaient, aussi adolescents que nous, le mouvement de recul. Les tentatives de mon père n'étaient pas, comme l'on pourrait penser, des tentatives de réconciliation, de compréhension ou de résolution. C'étaient ses tentatives de survie à lui. Il ne savait pas faire autrement que de survivre seul. La famille était un accessoire social qu'il n'a jamais entendue dans son entier. L'individu faisait loi pour lui, et surtout lui-même.

Enfin, le malheur s'affichait au grand jour et, sans doute, Pitayak et moi, sans le partager ouvertement, prenions un certain plaisir à salir l'image menteuse de la belle famille de mon père, son petit bijou. Ma mère n'était pas toute blanche non plus là-dedans et elle dépérit à vue d'oeil en constatant que sa famille perdait tout son éclat. Elle n'était presque pus rien après cela. Et elle se mit au bout de quelques années, à détester mon père. Elle détestait déjà Pitayak en partie. Elle y ajouta son mari qu'elle finit par quitter sans elle-même savoir pourquoi ce dégoût et cette haine la prenaient mais sûre d'elle et de sa décision. Mon père l'a laissa partir. Il ne retint jamais personne, sinon Pitayak. Il ne comprit rien. A son habitude. Il s'en trouvait probablement soulagé. Seul et libre, sans responsabilité dans la séparation du couple. Le schéma idéal. J'imagine tout cela. C'est ma perception subjective, sûrement partielle. Mais c'est ce que je moi je vis et ma petite sœur aussi, croyais-je. Je ne me doutais pas qu'elle était bien plus meurtrie que moi, je ne voulais pas le voir ni le penser. A vrai dire, personne ne pouvait le manquer mais out le monde faisait semblant, pour ne pas souffrir, pour éviter l'effondrement fatal.

Ptayak retenta deux, trois, quatre, cinq fois de mourir. Peut-être d'autres que j'ignore. Elle finit par ne plus exister dans cette maison. Je lui parlais, sans réponse, mais je l'aimais de toutes mes forces, sûr que je la sauverais de cette manière.

A 16 ans, elle quitta le domicile familial, jamais foyer pour elle, je ne peux me permettre d'utiliser ce mot sans lui faire affront. Elle vogua d'amie en ami, déjà voguante et volante. Mes parents firent croire que c'était sûrement mieux ainsi et qu'ils faisaient cela pour son bien, respectant sa décision. Ils étaient apaisés, en réalité. Je partis quelques mois plus tard à l'armée pour ne plus jamais revenir dans cette maison haïe alors. Ma mère ne s'en remit jamais. Je commençai alors à comprendre, loin des miens, ce qui s'était passé durant toutes ces années et que j'avais eu beau tricoté dans tous les sens, je n'avais pas su composer en histoire cohérente. Cette famille était, de toute façon, une gigantesque incohérence.

samedi 4 novembre 2017

La famille en débâcle

La famille aux airs de vertueuse excellence se fissura
alors
ouvertement,
impudique malgré elle.
Et plus chaque membre tentait de
sauver
sa dignité,
propre,
plus l'indécence giclait au visage du monde,
brutale,
pestilentielle,
obscène.
La fausse solidarité tomba en
miettes
et l'on s'étonna d'être
encore
ensemble,
sous le même toit,
sous le même nom,
théoriquement du même lignage.
Chacun prit
ses cliques et ses claques
et se terra dans
son repaire,
l'air de rien ;
mais qui restait dupe ?
On se lamentait
autour de
nous.
On accusait la sale petite égoïste
déséquilibrée qui
avait tout
détruit
par son numéro
de sacrifice.
On voyait s'effondrer un,
en réalité,
futile château de cartes,
fragile édifice dominos,
badaboum qui nous pendait au
nez
mais que personne
n'imaginait.
Parce que la famille est un
tombeau,
un
sarcophage géant où
les momies épuisées
jouent la comédie
pour la survie
de
l'espèce.
Notre famille éclata au
grand jour,
juste,
sans plus de fard
ni tartuferie.
La catastrophe.
La catastrophe ?
A défaut du bonheur,
je savourai
la vérité
la liberté.
La mort approche ?
Les masques tombent
et certains
brisent leurs chaînes.
D'autres s'y embrouillent
pour les cycles des siècles.

vendredi 3 novembre 2017

La famille implose

          En effet, un jour, je rentrai du lycée. Personne n'était censé être rentré sauf elle. Je lui annonçai mon arrivée en criant un joyeux bonjour. Joyeux pour tenter encore de l'animer, la réanimer. Joyeux, faussement. Son malheur était contagieux et nous étions si proches que je ne pouvais pas ne pas en être impacté. Je ne sais pas si elle en avait conscience. Connaissant la gamine, je doutais qu'elle soit assez naïve pour croire que son mutisme morbide n'eût aucun effet sur les autres membres de la famille. Surtout sur moi. Mais elle n'avait d'autre issue. Je l'ai toujours excusée, je n'ai jamais réussi à lui en vouloir. C'est aux autres que j'en ai voulu d'avoir été incapable, ces adultes de pacotille. Ce jour-là, je sentis d'emblée que quelque chose ne tournait pas rond. L'atmosphère, l'odeur de la maison, étaient encore plus froides et poussiéreuses que d'habitude. Comme si tous les vieux de la ville étaient descendus chez nous et avaient étendu leur présence malodorante. J'étais alors allergique aux vieux, j'étais répugné car ceux de notre entourage n'étaient que des personnages plutôt détestables. Mais cela ne tenait en rien à leur âge en réalité. Je le compris plus tard. Je cherchai Pitayak en l'appelant même si je n'en attendais pas de réponse, lucide. Vite, je me dirigeai vers sa chambre et j'ouvrai tout doucement en la prévenant que j'entrai. Elle était inconsciente, complètement relâchée, complètement livrée, à nu, sur son lit. Elle était pâle, plus que jamais. Un cri m'échappa. Je la secouai dans tous les sens, quitte à la blesser encore davantage. Elle était barbouillée de sang, comme si elle avait voulu faire une mauvaise plaisanterie, les bras dégoulinants et de la vomissure au coin de la bouche. Voyant qu'elle ne se réveillait pas, je lui hurlai dessus, habité de la croyance que la puissance de mon cri ferait son effet. En vain. Elle demeurait inerte. Une fois sûr du drame qui se déroulait là sous mes yeux, je me jetai sur le téléphone dans le couloir et appelait les pompiers.
La suite se passa comme toutes les suites de ce genre.
Je ne pensai pas même à prévenir mes parents. Ils arrivèrent pourtant, alertés par les voisins. Ma mère s'arrêta à quelques mètres du camion de pompier. Elle ne s'approcha pas. Elle laissa mon père évaluer l'ampleur des dégâts. Elle m'adressa la parole, agressive : « Tu peux me dire ce qui s'est passé avec ta petite sœur ? » Je la regardais, pour la première fois écœuré de sa réaction inaffective. Je la fixai avec dégoût et elle se rendit compte de son erreur mais c'était trop tard. C'est là que je rompis avec ma mère, pour le restant de mes jours. Elle le sentit mais ne voulut pas le comprendre. Nous entendions mon père pleurer et se lamenter sur le corps de sa fille. Comme s'il était innocent, comme s'il n'y comprenait rien. Et il n'y comprenait vraiment rien cet aliéné... Répugnant de déni et de bêtise. J'avais envie de vomir. Je m'éloignai donc et ma mère m'en fit le reproche. Je me retournai avec un regard digne de ma sœur. Je la fusillai. Je lui lançai tout mon mépris et elle en chancela.
Commença alors la descente aux enfers : Pitayak la traîtresse, la déséquilibrée égoïste.

jeudi 2 novembre 2017

L'enfant Pitayak

Pitayak était une enfant douce et lointaine. Elle n'avait jamais l'air vraiment là. Elle était pourtant aux aguets, vigilante mais personne ne le savait. Tout le monde la prenait pour une gosse plutôt étourdie, dans la lune. Tout le monde se trompait grossièrement sur son compte. Nous échangions souvent des regards complices et je sentais sa vivacité masquée derrière son visage placide, qu'elle me découvrait finement. Peut-être que certains la prenaient même pour une imbécile. Peut-être que cela l'arrangeait. Sans doute. Elle n'était pas interpellée, pas interrogée, pouvait tranquillement garder le silence. Elle ne semblait pas souffrir de ne pas pouvoir s'exprimer. Cela lui était égal tant qu'elle était au calme. Du moins, c'est ce que plusieurs années d'observation me laissèrent conclure. Notre sœur aînée, Tante Tomate, percevait, étant enfant aussi, cette autre sœur qui se cachait derrière la poupée tranquille. Elle disait qu'elle avait le vice, qu'elle était sournoise. Elle l'avait haïe dès les premiers jours. Elle en était jalouse à mourir, en réalité. Elle me perdit vite par la même occasion car je prenais sans aucune hésitation le parti de la petite sœur qui m'attendrissait tant.
Quand nous étions seuls Pitayak et moi, nous riions comme des bossus. Elle s'éveillait, comme une belle au bois dormant. Les autres s'étonnaient de l'entendre depuis les autres pièces rire de bon cœur. Elle s'arrêtait net dès qu'elle était en présence d'une autre personne que moi. Je crois que tous nous en voulaient au fond de partager cette complicité absolument exclusive. Je n'étais pourtant pas adepte de ce genre de relations mais Pitayak ne me laissait pas le choix. Elle se refermait comme une huître à la moindre intrusion. Je devais avoir 11 ans le jour où je l'interrogeai sur ce problème. Je voulais comprendre pourquoi, si elle avait peur, si elle détestait les autres, si une inconnue m'échappait. Elle me répondit durement, aussi petite qu'elle fût : « Les autres ne sont ni drôles ni gentils. Je ne les aime pas. » Détournée mais bien réelle, cette déclaration d'amour par omission me transperça le cœur. J'étais fondu d'amour pour cette petite sœur qui m'en apprenait plus que n'importe quelle autre personne au monde. Mais moi, j'en aimais d'autres. Elle non. Elle était terriblement seule. Elle ne savait aimer que moi, ne pouvait, je ne sais pas, ne s'autorisait. Elle ne dit pas ce jour-là qu'elle avait peur. Mais je sentis que son refus était aussi une immense peur et qu'elle ne faisait que sauver sa peau. J'avais envie de la serrer dans mes bras mais elle n'était pas de ce genre, beaucoup plus froide que moi, beaucoup plus distante, même en duo, elle se reculait pour que je ne la touche pas. C'était sans agressivité. Un réflexe que j'avais fini par intégrer tout à fait à notre fonctionnement. Il lui arriva deux ou trois fois de me sauter au cou et de se lover contre moi. De bonheur. Heureuse pour moi, toujours. C'était un cadeau et nous le savions précisément l'un comme l'autre. Je savais qu'elle me disait là combien elle m'aimait. Je me demandais tout de même souvent, dans mes réflexions déjà alambiquées, comment elle pouvait vivre aussi seule. Comment elle résistait. Mais j'étais trop jeune pour savoir que les enfants sont les êtres les plus résistants sur cette planète et qu'ils peuvent à peu près tout supporter et survivre. Elle était l'exemple parfait de cette vérité dont je ne démords pas, que j'affirmerai encore et encore. C'est ma plus profonde conviction. C'est pour cela que je suis devenu pédiatre. Peut-être pour la sauver elle, trop tard. Pour que d'autres ne traversent pas cette solitude. Mais il y en aura toujours parce que l'enfant tient bon en silence, souvent avec le sourire d'ailleurs. Et que parfois, la cuirasse est déjà trop épaisse. Alors on se sourit ces enfants-là et moi, et ils savent que je les comprends mais nous en restons là parce que parfois l'on n'y peut rien. L'enfant doit se taire pour vivre ou du moins, le croit-il. Jusqu'à ce que.
Quand Pitayak grandit, qu'elle entra dans l'adolescence, le trou noir s'abattit. Elle cousit sa bouche et plus aucun son n'en sortit. Quelques rares mots lorsque nous étions tous les deux seuls à la maison. Elle me regardait intensément avec ses grands yeux verts noircis par le malheur. Elle ne disait rien. Elle ne pleurait pas non plus. J'avais peur qu'elle meure. Sans comprendre pourquoi. J'avais pourtant bien raison.

mardi 31 octobre 2017

Grand-père grand frère

Tu sais mon grand ce qu'est d'avoir une petite sœur, ce qu'est ce sentiment d'être malgré soi, toutes les raisons du monde n'y faisant rien, responsable et protecteur du plus petit que soi. Je ne sais la différence qui existe entre un petit frère et une petite sœur. Je sais seulement que les grands frères veulent que rien, moins que rien, ne blesse leur petite sœur. Tu me diras peut-être que je suis sexiste, que ce n'est pas parce que l'on est un homme que l'on peut mieux protéger et qu'une fille, une femme en a davantage besoin. Peut-être que je le suis. Peut-être que je suis désuet, vieilli, suranné. Peut-être. Mais mes pairs de génération et moi avons toujours porté notre ombre sur nos petites sœurs. Par réflexe. Sans trop y réfléchir. J'ai eu le temps, des nuits entières pour y penser...
-Mais, Papa, tu n'as pas de petite sœur !
-Si, bien sûr que si j'ai une petite sœur. Je ne sais pas si je l'ai encore. J'en ai eu une. Tu ne la connais pas. Tu ne la verras sans doute jamais. Tu vas comprendre... J'ai toujours vu les frères épargner leur sœur. C'était comme ça. On avait beau se battre à la maison, enfants, s'insulter en chuchotant, adolescents, une fois dehors, l'ordre des choses était tout autre. Elles étaient sous notre regard. J'ai couvé ma petite sœur, aussi longtemps, aussi fort que je le pouvais. Elle, Pitayak, je savais qu'elle comptait sur moi. Elle attendait toujours mon regard pour s'éloigner, pour être sûre. Pour ne pas être seule. Nous n'en parlions jamais. Elle parlait très peu. Elle me faisait une entière confiance. Et à moi et à moi seul. Je l'ai su très tôt. Sans motif apparent. J'ai pourtant cherché sans relâche pendant des années ce qui me faisait penser ça. Je n'en disais rien et j'avais peine à le penser car je me sentais usurper une place de parent qui n'était pas la mienne. Mais il n'en allait pas autrement et je devais en avoir un minimum conscience pour pouvoir mener ma mission à bien. C'est sans doute le premier et le plus grand devoir qu'il m'ait été donné d'accomplir. Je ne sais pas où elle est, je ne sais pas ce qu'elle fait. Je ne peux plus la regarder. Encore moins la protéger. Pourtant, chaque jour que Dieu fait, chaque jour, je la préserve des dangers, par la pensée, une pensée folle ou magique, qui voyagerait jusqu'à elle, là où je ne sais pas qu'elle est. Chaque jour, elle est l'une de mes premières pensées. Je m'endors en priant pour elle. Je prie parce que ; que pourrais-je faire d'autre ? De quel autre arme disposé-je ? Je ne suis qu'un humain démuni, face à cette absence, sans mains, sans même pieds pour avancer vers elle. Je ne suis qu'une absence moi aussi. On n'est absent qu'à deux. Je suis un fantôme qui ne peux plus que prier aussi loin que son esprit le mène. Je ne m'y suis pas résolu, tu m'entends bien. Je n'accepte rien de tout cela. On n'accepte pas de perdre plus fragile que soi. On ne l'accepte jamais.
Pesait sur mes épaules une lourde charge. Je n'ai jamais vraiment essayé de m'en défaire. Elle me donnait corps à moi aussi. Quelque chose pour quoi me battre et non contre, en impuissant, comme je l'étais contre mon père. Il tait le pharaon omniscient, intouchable, sacré. Il était froid et dangereux. Je le haïssais. Et ma mère l'adorait. Tout le monde lui vouait une véritable adoration. Stupide, moutonne. Nous, les trois mioches, savions à qui nous avions à faire. Juste un fou mégalomane et paranoïaque dont il fallait esquiver les coups bas, ou plus hauts. Elle ne pouvait évidemment pas lui faire confiance. Et ma mère ne lui montrait pas plus de considération que cela. Bien plus à moi qu'à Pitayak qu'elle a toujours tenue à distance, comme une malade contagieuse. Pas de manière évidente, pas avec dégoût. Avec hauteur. Là encore, je me suis torturé l'âme pour comprendre ce qui se passait. Je n'en savais pas assez pour comprendre leur rivalité. Cette immonde rivalité d'une mère et d'une fille, d'une mère jalouse de sa petite fille, pas même encore pubère, jalouse à crever de son enfant dernier né, sa deuxième fille, sans doute présent promis au pharaon qu'elle-même ne désirait pas. Elle était la fille de son père. Pas celle de sa mère. Mais personne ne faisait confiance à notre père. Personne. Un instinct animal qui dictait à chacun de se contenter de l'admirer et d'être courtois. Surtout pas de l'aimer ou de s'en approcher. Jamais ne s'approcher des flammes.
Il ne lui restait que notre sœur et moi. Autant dire seulement moi, l'autre ayant hérité de l'insupportable tempérament de notre père. Moi, à qui, par défaut, elle ne pouvait que faire confiance.
Et bien que j'aie mis du temps à l'admettre, elle, à qui , par défaut, je ne pouvais que faire confiance.

vendredi 27 octobre 2017

Grand-père papa

C'était un homme aussi grave et brisé que sa voix. Il parlait comme il était. Il s'était étrangement senti libéré sans en dire quoi que ce soit bien évidemment, après son cancer. Il avait l'air plus serein, comme si la maladie était venue l'exprimer malgré toutes ses barricades. Il continuait d'être cet homme aux yeux bleus enfoncés dans le visage, disparaissant derrière sa douleur, régulièrement. Quand il s'assombrissait, ses yeux tournaient au marine, pétrole, cela dépendait des saisons. Il n'en disait jamais rien. Question d'époque. Question de pudeur. Saloperie de pudeur ! Il nous regardait toujours avec une bienveillance torturée. Je savais qu'il avait vécu et je croyais que je ne saurais jamais. Je m'étais fait une raison. Je me contentais de le rendre aussi fier de moi que je le pouvais. De lui donner autant de baume au cœur qu'un enfant peut pour son parent. Et combien il le peut en effet ! Peut-être malheureusement. Mais c'est aussi grâce à ça que mon père s'est adressé à moi pour raconter cette histoire et transmettre le trésor familial empoisonné. Il le disait empoisonné. Je ne l'ai toujours trouvé que magique, apaisant les interrogations. Oui rouvrant des blessures, mais pas les miennes, même si tout comme toi je les porte. Lui, rouvrait une plaie encore sanguinolente, encore vive et pour toujours. Pourtant, il était apparemment, mis à part les yeux que la plupart des gens ne regardent pas, joyeux et drôle. Un humour pince sans rire, des clins d’œil aux enfants et l'élégant amuseur des soirées. Il «était très aimé et il faisait tout pour. Il voulait plaire. Je le soupçonne de ne pas avoir supporté ne pas être aimé. Il essayait toujours de rallier les exclus, d'ignorer les conflits, sans être idiot pour autant mais en intimant aux gens d'être ensemble et conciliant. Une sorte de nécessité interne que les gens se rapprochent, quitte pour sa part à s'épuiser en bonne humeur. Tout le monde disait qu'il était formidable, qu'il était increvable. Mais ils ne savaient pas qu'il payait cher son rôle d'amuseur philanthrope. Il s'épuisait mais il ne pouvait pas agir autrement. Ma mère lui avait dit plus d'une fois de se ménager mais il avait beau admettre qu'il en avait besoin, il prenait toujours cette place inhumainement énergivore de berger saltimbanque. Ma mère l'aimait aussi pour cela, elle ne pouvait décemment pas lui en vouloir mais elle s'inquiétait. Le cancer est arrivé et ne l'a pas surprise. Bref. Il était cet homme-là pour le monde. Pour Maman et moi, les autres je ne sais pas, je crois qu'ils comptaient sur lui comme sur un père solide et presque infaillible, ne cherchaient pas plus loin ; au moins pour nous, sans aucun doute, il était aussi l'homme à terre, qui demeure sur ses deux pieds mais dont les yeux disent que la mort le hante, la violence et la mort. Cela ne faisait pas peur, cela tordait les boyaux. Je le regardais dans ces moments-là, compatissant, et il me souriait doucement, entendant mais ne s'emparant pas de mon désir de fils de le sauver. Il nous protégeait coûte que coûte de ce qui l'habitait. J'en enrageais mais je sais aujourd'hui combien je lui dois d'avoir su nous préserver. Le père qu'il n'avait jamais eu.

lundi 23 octobre 2017

Jour de neige : l'Histoire se réveille

En ce lendemain, je plane, je suis embuée au-dessus du monde, nébuleuse, nébulée, je cotonne. Je sens que c'est ainsi que passera le jour, comme un brutal jour de neige, magique et étranger, qu'on ne tente pas de maîtriser, qui échappe et qui tout doucement tournoie. Brutal, inattendu mais sans amertume et sans cruauté. Un arrêt de toutes les vociférations, de toutes les célérités, le monde ralenti, atténué. Je ne suis pas fiévreuse, je pourrais l'être, je ne suis pas malade. Il neige. C'est tout.
Je passe la journée, sans exceptions, plus que banale apparemment, à glisser sur le temps et les lieux. Je les connais pour la première fois. Je redécouvre tout le connu en inconnu. Je ne parle pas. Je suis absolument muette. Papa a argué d'une extinction de voix dans un mot d'excuse que je présente aux enseignants à chaque nouveau cours, incapable de prononcer une parole. Là encore, Papa a su que je ne pourrais pas aujourd'hui. Il m'a dit bonjour. Nous nous sommes regardés et il m'a serrée contre lui. Il a souri et il m'a demandé mon carnet de correspondance. Papa savait déjà, encore ! Comment ? Papa n'est pas un papa poule ni un véritable papa renard, du moins je l'ignorais. Il ne s'est jamais montré tel. Peut-être est-ce ce qu'il est au fond, bridé par d'ancestrales peurs et corrections. Je ne parle à personne. Je ne mange pas. Je ne ressens aucune faim, aucune soif. Je ne bouge qu'avec une lenteur empêtrée sans maladresse pourtant. Cela peut sans doute passer pour de fatigue ou un apaisement soudain de la nervosité habituelle. Les autres ne s'en formalisent pas. Je dois être malade. Je traverse ainsi cette journée surréaliste. Aucun heurt, aucune vague. Seulement une énorme journée enneigée.
Le soir, je rentre lentement mais directement à la maison. Papa est là. Je le regarde bouche bée : il est 17h30. Papa n'est jamais là à 17h30. Il rit car je dois avoir l'air bête. Je crois que j'ai passé ma journée à avoir l'air stupide. Je m'en contrefiche strictement. Nous nous asseyons tous les deux dans la cuisine derrière lui un café, moi un thé. Il raconte. Il commence enfin toute l'histoire.
« La grand-tante Pitayak... Mon père, Kaki, ton grand-père bine sûr me raconta tout un jour qu'il avait trop bu. Cela ne lui arrivait jamais. J'étais surpris et effrayé. Je me demandais ce qui se passait. Ma mère était partie se coucher, prise d'une migraine, comme si souvent. Lui restait calme, malgré son ivresse. Mais il se montra plus tendre. Mon père n'était pas tendre. Il n'était pas injuste ni déraisonnablement strict. Mais il n'était pas tendre. Cela ne se faisait pas à l'époque et cela l'arrangeait bien. Il me demanda de m'asseoir dans un confortable fauteuil, de m'installer et d'écouter : « Mon fils, jamais tu n'as entendu cette histoire mais tu dois aujourd'hui la connaître car elle a fait de cette famille ce qu'elle est, de moi ce que je suis, tout comme de toi et tes futurs enfants. N'oublie jamais ce que tu vas entendre dans les heures à venir, la longue histoire de Pitayak car tu devras l'affronter toi aussi, un jour. Ni toi ni personne ne sera en paix sans compter avec elle. » Cette solennité me fit d'abord rire mais je compris rapidement que l'histoire ne serait pas une drôle et que mon père s'engageait là dans une véritable mission qu'en effet je ne risquais pas d'oublier. Il se mit à parler de sa voix grave, brisé par son précoce cancer de la gorge. On était dans un film.

dimanche 22 octobre 2017

Papa renard

Je reste pantoise, je reste coite, les bras m'en tombent. Je regarde Papa. Je l'appelle au secours sans un mot. Je ne veux pas comprendre. Ma tête a lu, enregistré et tourne en boucle comme un disque rayé. Mon corps, mon cœur, ne sont plus reliés à ma tête, ils ne peuvent sentir ça. Ils ne peuvent supporter ça. Ils voient le monde se renverser. Ils ne sont pas capables de supporter ça. La tête supporte tous les changements de gravité. Les deux autres se perdent, s'accrochent à leur terre. Ils ne se déracineront pas. Ils se battent contre une immense tempête. Et la tête qui fanfaronne « moi je peux, moi je vois, moi j'ose. » Je suis coupée, disloquée, en deux parties, deux corps distincts. Je suis écartelée. Je m'effondre.
La rage.
La douleur insoutenable.
Cette histoire est la mienne. Je ne sais pas pourquoi mais cette histoire est la mienne. Elle m'appartient plus qu'à n'importe qui. Cette femme, cette grand-tante n'est autre que moi-même.
Papa le sait.
Il le sait déjà.
Depuis combien de temps le sait-il ?
Comment a-t-il compris ?
Il me regarde tendrement. Il m'enveloppe, encore et encore et me berce.
Je m'aperçois que je pleure à ne plus rien voir.
La marée a inondé mes yeux.
Je n'ai rien senti, moi que les larmes ont désertée. Je suis trempée de sueur et de larmes.
Je me déverse.
Je finis par me pisser dessus.
Je suis interloquée.
Père ne s'étonne de rien. Il me prend comme une toute petite fille. Je sens qu'il connaît tout ce qui me traverse.
Et je cesse de penser, enfin, pour la première fois de ma vie.
Je ne fais que vivre, sentir, je suis un animal. Je suis enfin l'animal terré au fond de moi. Papa est le renard qui couve sa toute-petite. Maman dort et je n'ai besoin que de lui, lui seul et il me dénoie, dénoue, me déniche pour me libérer de mes chaînes. Il sait que la vie commence aujourd'hui

Lettre 14 : cloture

Je ne sais plus même comment t'appeler, je préfère ne rien écrire pour commencer cette lettre. Tout serait faux. Peut-être que c'est ce rien que tu es désormais et je m'en réjouis. Mauvaise sœur ? Cela m'est aujourd'hui complètement égal, Père est mort et ma famille avec.
Ce que tu me racontes ne me surprend en rien. Je sais tout ce que tu me dis là. Je sais depuis très longtemps ce que tu crois me claquer au visage. Tu ne me fais tomber d'aucune illusion, d'aucun mensonge enjoliveur. Je savais qu'il venait et qu'il t'aimait plus que personne. Voilà la vérité. Tu étais son enfant chérie, au détriment de tous les autres, et tu ne t'en défendais même pas. Tu n'as jamais essayé de nous remettre dans la course Kaki et moi, tu nous as laissés être distancés de loin par ta préférence. Tu as profité de ta position. Tu as joui de tes prérogatives. Tu as eu la vie facile de l'enfant gâtée, de la petite dernière choyée. Tu crois donc aujourd'hui encore que je vais te plaindre ? Que je vais pleurer sur ton sort ? Tu n'es depuis la nuit des temps qu'une petite pute, tu avais ça dans le sang à peine née. Tu l'es intrinsèquement. J'ai su dès ta naissance que les problèmes commençaient et en effet, ton arrivée a signé le début des tourments de tous les membres de cette famille. Tu as précisément démembré cette famille. Tu as volé le noyau dur, le noyau précieux. Tu as tout pris, tu as tout mangé, tu as tout avalé et nous nous sommes retrouvés dénudés, juste parce que tu exister telle que tu es. Honnêtement, je t'ai haïe dès le premier regard. Je n'ai pas voulu me l'avouer et on m'a ordonné de t'aimer. J'ai essayé encore et encore mais je dois l'avouer enfin, moi aussi : je n'ai jamais rien aimé de toi. Tu as attiré toute l'attention, tout l'amour sur toi et tu nous as laissé essuyer les pots cassés, être l'éponge des exigences folles de Père. C'est toi qui l'as changé en bête, qui l'as rendu fou. Avant toi, tout était calme. C'est toi qui as pris tout l'amour, tout l'amour, un amour immense. Je t'ai enviée, jalousée. Je l'ai regardé se glisser, comme tu dis, dans ta chambre. Je l'ai regardé la mort dans l'âme te préférer à nous tous, sans pitié, sans égards et toi ne pas hurler que cet amour était aussi notre droit. Tu t'es tue, en effet. Comme une petite pute profiteuse que tu as toujours été. Restons-en là.

jeudi 19 octobre 2017

double je


Je sens le poids des souvenirs m'alourdir.

Je sens les souvenirs d'une autre être les miens.

Je sens que je me regarde être

aussi une autre et son histoire.

Je suis retournée sur moi-même comme une paire de

chaussettes propres,

prêtes à ranger.

Pourtant,

je me sens sale,

plus sale que jamais Patate ne s'est sentie.

Mon cœur va se décrocher,

impuissant,

insensé

désormais,

et il

me sortira par tous les trous.

Je serai une sans-coeur,

je vivrai ?

Je vivrai,

tout est possible.

No future pour l'instant.

Obèse d'une tonne de nouveaux souvenirs,

je revois la vieille dame,

inconnue,

une photo,

une histoire abracadabrante,

je m'y vois,

je suis aussi vieille qu'elle,

peut-être aussi morte.

Je dégueule d'images et de bruits,

un vrai son et lumière

de la tête aux pieds.

Je suis une autre,

que j'ai toujours été.

Je deviens une inconnue

que je réincarne.

Je suis double ou doublement la même.

Je suis deux pour un seul corps,

siamoises déguisées.

Je suis un agent

double.

Je me sens me liquéfier,

Je dois me vider

mais je ne suis déjà plus

qu'un tas.

Un monceau d'histoires à devenir

folle,

encore plus folle.

Je regrette presque Patate,

sur terre,

au moins,

mais non !

Conneries !

Bullshit !

Patate était déjà double, triple, myriade

insupportable,

grouillante,

indomptable.

Je suis figée en ce moment,

sans retour possible,

sans avenir imaginable.

Figée en ce point du monde

de l'Histoire,

entre tous les temps,

impossible

et plus réelle que jamais.

Je tourne dans une spirale

intersidérale,

je hais l'espace et les astronautes,

je comprends désormais

pourquoi.

Je suis recroquevillée sur moi-même,

je sens absolument tout,

et suis parfaitement vide.

Énorme et creuse.

Papa entre dans la chambre. Comme par magie. Il se précipite vers moi. Me serre aussi fort qu'il le peut dans ses longs bras d'habitude timides et pudiques. J'ai l'impression d'être une autiste qu'on sort de crise. Je me réintègre lovée dans ce grand corps qui sait déjà, sans doute, depuis longtemps. Je redeviens la petite fille, une autre petite fille, la nouvelle petite fille. Toute l'histoire est à refaire.