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dimanche 14 juillet 2019

Solide immuable campé carré au sol
Une vague d'iode sale ses narines
Un navire de rêves d'horizon.


Patrick Commecy

jeudi 7 septembre 2017

L'homme sans peur et l'homme intègre

L'on vit, n'est-ce pas, dans un monde où la peur est une honte, où l'on ne la dit pas, où dépassé l'âge de 5 ans, on ne peut plus dire « J'ai peur », à moins d'être en grande intimité avec la personne et qu'elle soit, qui plus est, d'une exceptionnelle bienveillance. Il faut choisir avec minutie et subtilité les gens auxquels on avoue sa peur. Il ne faut pas, est la réponse la plus fréquente quand on a jeté malencontreusement son dévolu sur la mauvaise personne. Il ne faut pas... Ah bon ? Il ne faut pas ? Et comment fait-on pour ne pas falloir ? Mais en réalité, il ne sait pas quoi dire, il ignore la peur. L'on vit dans cet univers où l'on loue insatiablement la force, les compétences, le bonheur. Mais la peur n'a pas belle, pas digne. Elle est humiliante. Alors nombreux ignorent leurs peurs comme si elles n'existaient pas, comme s'ils en étaient exempts, comme si un humain pouvait l'être. Et la plupart des gens y croient. Ils osent avoir peur le jour de leur mariage, ça c'est admissible, mais c'est une peur heureuse. Et encore quel mot entend-on sinon « stress » ? Le stress est une réaction physiologique, est un mot pour ainsi dire médical et ainsi, il nous arrange, il est pudique. Il est pudique, sans aucun doute, mais il ment. Nous mentons tous à nous convaincre que nous n'avons pas peur. Que nous sommes stressés, fatigués, harcelés etc. Nous avons peur comme n'importe quel animal. N'allons pas chercher plus loin ! Nous sommes des animaux, des prédateurs impitoyables oui mais des animaux qui ont peur aussi, comme tous leurs pairs sur cette planète. L'on se soumet à cette tyrannie du sans-peur. L'on se soumet parce que la honte et l'impuissance que nous renvoient en boomerang la peur dite ou même admise et profondément solitaire, nous fracassant la gueule, est trop insupportable. On fait semblant. Et l'on y croit. Même pas peur, qui fait rire chez le petit enfant qui s'essaye au monde. Les adultes n'ont jamais cessé de le penser et de s'en convaincre. De ne même plus sentir la peur, la honte suprême. Et personne ne rit, parce que plus personne ne perçoit le ridicule de la situation, l'improbable de cette conviction. Une traîtresse. Traîtres à nous-mêmes.
Il y a un lieu, un seul, hormis le cabinet du psy, où la peur est une réalité et ne peut être oblitérée aussi facilement que dans le reste du quotidien : l'hôpital psychiatrique. A l'HP, on ne ment pas. Ils racontent n'importe quoi, ils délirent ? Oui et eux au moins déposent leurs peurs, là-dedans. On la sent, elle fuite de partout, de chaque patient. Et presque personne, il y a des cons partout, ne la méprise. On ne peut pas la détourner, louvoyer, lui faire la danse du soleil pour lui faire croire qu'elle n'existe pas et la faire fondre ou penser qu'on le peut. On est face à la peur. Elle prend à la gorge, peut-être. Mais là, l'on est absolument authentique si l'on est assez fort pour ne pas se barricader derrière son savoir et son pouvoir médical. Là, il n'y a plus de mensonge. Là, on peut être parfaitement honnête avec soi-même. Là, l'humain est au plus vrai, sans fard, sans masque plus honteux que toutes les peurs, répugnants de folie mégalo. Les fous dit-on ? Les fous sont bien les plus honnêtes face à leurs peurs. L'HP Mon Dieu quelle horreur ? L'HP où l'on ne plus se cacher. Nu comme un ver. Et enfin intègre. Intègre. Rarissime homme intègre.

dimanche 6 novembre 2016

Nikè Christisopoulos

     Elle n’a pas pu faire autrement. Elle a suivi son cours. Elle qui l’avait toujours ralenti ou brisé. Elle a été des années durant, un as de l’écluse, art subtil du plein et dû vie. Pour rompre le cours. Parce que ce cours n’arrangeait personne. Il dérangeait tout le monde, même. On ne peut décemment pas accepter de déranger tout le monde. On se émanée souvent pourquoi les victimes se taisent. On dit qu’elles souffrent trop et qu’elles sont habitées de l’indicible. Elle les disent elles-mêmes. N’en doutons pas. Mais quelle est la part de soumission à la loi des autres ? La loi du plus nombreux dérangé par les mots. Qui peut vivre contre le plus nombreux ? Qui peut réellement vivre à contre-courant ?
Le fou.
Le psychopathe ? Non non ! Il prend l’air du plus nombreux.
Et le fou ne peut s’y prendre autrement que ce qu’il fait. Nos revenons donc à nos moutons.
Est-ce qu’elle est folle ? Le plus nombreux dira oui sans aucune hésitation. Nous, ici, sommes plus malins que cela. Elle n’est pas vraiment folle. Elle est folle de rage. Vous me direz que sans doute tous les fous sont d’abord fous de rage. Et. Douleur. Mais plus rage et douleur que fous. Et d’ailleurs, fous quoi ? Fous dingues ? Fous furieux ? Fous du roi ? Fous louches ? Fous à lier ? Il y a tellement d fous que peut être il n’y en a pas vraiment en réalité. Mais quand on dit cela, on se fait traiter avec mépris et lâché relativiste. Je pense au contraire que c’est un grand courage, puisque, suivez-moi bien !, si personne n’est vraiment fou, tout le monde l’est aussi un peu.
Où sont donc les lâches ?

       Elle n’a pas pu faire autrement.
Elle est partie très loin, il y a très longtemps. Elle a voulu bâtir un autre cours. Un tout nouveau ru. Elle s’est frottée les mains, elle a senti que tout était possible. Elle était enfin adulte et la liberté s’offrait à elle. Elle allait tout refaire, de zéro. Elle y a cru dur comme fer. Elle était prête. Depuis ses 7 ans, elle se disait : «  je serai grande quand j’aurai 16 ans. Je recommencerai tout quand j’aurai 18 ans, quand je claquerai la porte de cette maison hantée. Putains d fantômes ! » Elle a fait tout ça. Elle s’est sentie vieillir et se libérer à 16 ans. Elle a claqué la porte à 18. Et elle n’a plus jamais donné signe de vie. Elle a adoré ça. Juste avant. Elle en trépignait d’impatience et de peur. Soyons juste ! Sur le moment pile, au tout petit matin, parfaitement seule et tranquille. Elle a même pris son temps. Elle a tout bien regardé une dernière fois.. Sans nostalgie. Pour le plaisir, c’est tout. Pour être la vraiment pour la dernière fois, sciemment et elle en est presque venue à l’orgasme. Elle souriait. Elle faisait très attention à tous ses gestes, lents et doux. Elle marchait à tout petits pas petons ou essayait aussi plus pesamment. De toute façon, elle pouvait bien faire ce qu’elle voulait, elle était à la lisière de sa nouvelle vie. Et elle demeurait quelques minutes les yeux fermés juste avant d’atteindre le panorama sublime de son avenir. Elle avait fini par s’apprêter a sortir. Elle avait enfilé son sac avec volupté. Et elle avait passé le satané seuil. Elle était restée quelques secondes, la patte gauche en l’air dans cet entre-deux superstitieux, comme invoquant Dieux et Diables, les provoquant même et leur montrant sa témérité. Elle leva les yeux, gardant toujours l’équilibre. Là, son sourire avait été sardonique, a elle la douce blonde aux yeux lavande. Son sourire avait été sans failles et sans peurs.
Elle avait enfin pris la route. Les rues étaient encore très sombres. Il faisait très froid. Elle est une fille de Décembre, de Noël et ses mystères nordiques.
Elle avait d’abord marché pour le loisir, tout en veillant à bien s’éloigner du foyer du malheur. Elle avait eu 18 ans la veille.
Ce soir, on fêtait Noël.
Où qu’elle soit, avec quiconque, elle serait la plus heureuse.
Elle avait déjà décidé en réalité. Elle passerait la soirée du 24 à l’aéroport ou déjà dans l’avion. Elle partait pour l’Australie, le vrai bout du monde. Elle avait économisé avec ses petits boulots s’était servie dans les multiples cachettes parentales et paranoïaques pour arrondir la somme ; le vol, les premiers mois de subsistance ou semaines ou jours. Elle savait qu’elle trouverait un travail tout de suite. Elle avait tout préparé. Elle s’était renseignée et fait aider, par des inconnus bien sûr pour les papiers et tout le reste. Sans hésitation, elle avait fraudé.
Dans le train d’abord.
A Roissy ensuite.
Elle vadrouilla, vide, enfin pleine, dans les différents halls.
Elle rêva en s’arrêtant au beau milieu des voyageurs stressés, prise par une image, un symbole, un quelque chose d’important, seulement pour elle. Par les nerfs du train, elle avait imaginé, dormi, rêvé, craint quand le contrôleur l’avait touchée pour la réveiller. Elle lui en aurait bien coller une.
Souvent d’ailleurs elle avait bien envie de baffer mais quand elle voyait l’effet qu’elle faisait à son prochain, toujours attendri et souvent admirateur (elle ne comprenait pas ça. C’était terrible de faire cet effet de poupée fragile.), elle ravalait sa rage. Elle était incapable de frapper sans résistance face à elle. C’était au-dessus de ses forces.
Ces heures dans l’aéroport furent sans doute, à cet instant-là de son existence les meilleures. Les plus belles heures de sa vie. Elle se sentait enfin en sécurité. Enfin, elle n’avait plus à fuir et faisait face, aussi contradictoire que cela paraisse. Elle avait laissé son téléphone dans la maison, pas sa maison, cela n’avait jamais été sa maison. Avec cette famille-là, elle n’avait pas de foyer. Avec cette famille-là, pour mieux dire, on n’avait pas de foyer. Son foyer, ça avait été l’ecole surtout. Et puis chez l’une chez l’autre. Elle se faisait aimer très fort, Nikè Christisopoulos. Elle se faisait accueillir, choyer, admirer. On l’aimait vite et beaucoup, souvent. Elle ne savait pas pourquoi. Elle n’avait rien d’extraordinaire. On lui disait que la Grèce, quel beau pays !  Quel Histoire ! Elle en avait de la chance ! Ca, elle ne pouvait pas dire le contraire. Elle adorait son pays. Là, elle aurait peut-être eu un foyer. Mais c’était beaucoup trop près de la maison. Beaucoup beaucoup trop près. Elle aurait encore eu peur, encore fui aux coins des rues comme une voleuse. Elle avait toujours cette impression. Une pauvresse recherchée, en cavale. Pourtant on aimait sa fierté, sa dignité, si jeune. Elle n’y comprenait rien. Elle souriait parce qu’elle voit le coeur chaud à entendre ces belles paroles. Elle souriait et remerciait en même temps. De toute façon, il n’y avait pas grand-chose à dire. Elle se trouvait encore plus fuyard quand elle parlait pour ne rien dire. Alors souvent, elle se taisait. Un beau silence sans méchanceté. Un silence serein, disaient-ils régulièrement. C’est qu’ils n’aimaient pas la bonne personne. Elle pouvait s’agacer à ce moment-là et répliquer qu’à son âge, on pouvait difficilement être serein, que c’était un peu prématuré de dire ça. Mais, allez convaincre les gens quand ils sont satisfaits... C’est peine perdue. Toujours est-il qu’elle avait du monde, un monde fou si elle le voulait, autour d’elle. Elle avait tous les foyers qu’elle désirait. Mais aucun n’était le sien. Elle avait tous les parents qui finissaient par l’aimer comme si elle était de la famille. Mais pas la sienne. Pas qu’elle courût après la famille idéale. Elle était loin de cela. Elle attendait seulement une place. A force de voler, survoler, suspendue, elle avait acquis une force d’équilibre instable, pas donnée à tout le monde. A ceux qui n’ont pas de place précisément. Une planeuse, voila ce qu’elle avait réussi à être, malgré elle et qui faisait cet effet si intense aux gens. Ils la croyaient libre. Ils la croyaient sublime. Ils devaient lever un peu les yeux pour la voir. Elle planait un peu au-dessus. Ils se trompaient mais elle y gagnait. Elle les remerciait de cette erreur salvatrice. Elle comprit grâce à eux qu’un pis-aller, une solution de fortune, peut être une beauté et une arme. Elle comprit que rien n’était figé. A l’aéroport, elle pensa à tous ces gens qui l’avaient aimée et qui ne pourraient plus et finiraient par s’essouffler. Elle leur était reconnaissante de ce qu’ils lui avaient appris. Ils avaient fait d’elle une combattante. Pas simplement une fracassée. Ils l’avaient convertie.
La chose qu’elle ne s’expliquait pas, c’est qu’elle ne parvenait pas à les aimer. Elle avait le coeur sec, comme d’aucuns disent. Elle avait pour la première fois entendu cette expression dans un film quand elle avait 8 ans. Elle ne l’avait jamais oubliée. Parce qu’elle se savait concernée. Elle avait le coeur sec. Elle ne faisait pas de mal. Elle n’aimait personne. Elle n’avait pas envie d’aimer quiconque. Elle s’en tenait là et s’en était bien. Elle planait et c’était ça sa vie. Elle n’était jamais virulente contre les gens. Elle s’en fichait. Non ! Pas « elle s’en fichait ». Trop dur. Elle n’en avait pas besoin. Elle avait essayé de les aimer fort comme ils le faisaient mais elle échouait toujours. Elle ne tirait pas assez de bénéfices de cet attachement. C’est ce qu’elle avait conclu vers 16 ans quand elle s’était plus profondément penchée sur la question. Elle se disait qu’elle devait bien être anormale et elle se souvenait de ses amours de petite fille. Mais elle n’en changeait pas pour autant. Elle admirait les autres de savoir faire.
La vie est ainsi faite se disait-elle dans l’aéroport, que l’on suppose toujours enviable et louable ce que l’autre sait et qui nous échappe. Elle n’en faisait pas pour autant une jaunisse. Mais peut-être que le jour où elle y arriverait, elle trouverait cela bien pitoyable finalement. Tout comme ils se seraient aperçus de la nullité de l’état de planage. Nullité non mais désintérêt absolu pour un humain de bonne constitution.

Passons sur le voyage et ses étapes. Il ne se passa rien que de logistique.

Nikè atterrit à Sydney. Elle était arrivée a bon port. A son port.
Dès lors, elle cessa de planer. Et commencèrent les vraies choses.

Aujourd’hui, dans sa cellule, elle sait qu’elle n’a rien pu faire autrement. Jusqu’à aujourd’hui. Qu’elle n’aurait rien pu faire autrement. Il est aisé de s’excuser ainsi. Oui. Pourtant, elle sait que nécessite fait loi. Fait loi des dizaines d’années. Et la nécessité s’évanouit et alors, la liberté de choix apparaît. Pour elle, on ne peut pas parler de s’évanouir... Elle a plutôt brutalement fait cesser la nécessité.
Elle a rêvé là-bas à l’autre bout du monde de la famille folle. Elle l’avait effacée. Elle l’avait anéantie. Et puis, elle était revenue la hanter. Elle avait cru devenir folle. Elle s’était remise à planer mais on s’était inquiété autour d’elle. On n’avait pas trouver ça beau ni admirable comme quand elle avait 17, 18 ans. Peut-être que ça ne plaît pas aux Australiens. Elle ne dormait plus, mangeait peu et travaillait encore davantage que d’habitude. Ceux qui l’aimaient avaient peur.
Une nuit blanche de plus, elle avait décidé ou la nécessité avait décidé pour elle de rentrer en France et de faire taire ces démons. Les faire taire pour toujours, sans aucune issue. Elle-même était étranglée dans son être le plus entier. Elle avait pris l’avion le lendemain. Elle avait prévenu. Ceux qui l’aimaient et qu’elle n’aimait toujours pas. Elle n’avait pas expliqué. Ils n’avaient pas demandé.
Elle avait atterri à Roissy. L’aéroport avait énormément changé. Il était bien plus beau mais elle le trouvait bien plus laid. Exaspérant même. Elle y aurait foutu une bombe. Elle fit un petit tour, histoire de voir si elle y retrouvait cette douceur de ses 18 ans. En vain. Elle sortit furax. Elle héla un taxi, lui parla à peine et lui indiqua la maison. Il ne dit rien. Il voyait que la dame était en colère et qu’elle n’avait vraiment pas l’aire commode. Bien lui en prit. A la porte du domicile familiale, elle eut un haut le cœur qu’elle réprima puisqu’elle était encore dans le chicle,et qu’elle ne voulait pas salir la voiture du taxi innocent ma foi. Même si lui aussi devenait exaspérant. Elle paya et claqua la portière. La nausée ne passait pas. Elle sonna.
On lui ouvrit. On ne comprit rien. On ouvrit la bouche bée et on se laissa vomir sur les pieds. On se doubla et les quatre yeux se fixèrent sur Nikè.

« Nikita... »

Ce fut la seule parole prononcée.

Elle rentra dans la maison. Elle fila dans la cuisine. Elle se saisit du fameux couteau. L’arme de son enfance. L’arme des parents fous. Et elle s’approcha du couple qui faisait bien rabougri. Elle faillit le leur faire remarquer mais n’en trouva pas l’utilité. Elle ouvrit elle aussi la bouche comme un poisson rouge stupide et ils sourirent parce qu’ils crurent qu’elle leur parlerait, qu’ils pourraient l’atteindre, la trouver. Les yeux et le cou en attente. Parce qu’ils l’aimaient de tout leur coeur, les furieux. Même les furieux aiment de tout leur coeur. Sans doute trop d’ailleurs. Elle planta la lame juste dans le palpitant. Elle eut même le temps de viser. Ils ne bougeaient pas. Ils étaient déjà morts ?
Le premier.
La deuxième.
Ils s’écroulèrent.
Elle repartit.
Elle repartit a l’aéroport.
Et elle pleura de joie. Pour la première fois de sa vie, elle sentait quelque chose de moelleux presque fondant entre les seins.
Elle n’avait pas prévu de prendre l’avion mais elle se dit qu’elle reviendrait vite. C’était pour, une seule fois, aimer ses proches.
Elle les aima d’un coup, sans crier gare. Elle les aima avant même de les avoir sous la main. Elle les serrai dans ses bras. Elle leur dit qu’elle les aimait. L’Australie trembla. Peut-être la Terre toute entière.
Elle reprit l’avion.
Elle fut arrêtée à l’aéroport et ne contesta rien. Elle ne dit pas un mot. Elle sourit comme elle souriait à ceux qui l’aimaient et l’admiraient toute jeune. La vraie loi s’exprimait. Elle n’avait plus rien à perdre ni à gagner.

Dans sa cellule, elle est une grande criminelle au coeur enfin tendre.

dimanche 9 octobre 2016

Bébé Alex

Le bébé n’a que ses yeux et ses entrailles pour armes. Il vit survit par eux.

Les gens viennent salue son arrivée en ce bad-monde. Ils ont un mouvement de recul. Parfois, un petit claquement de langue pour dire leur désapprobation. Si jeune et si gênant. L’enfant pourtant, de loin, n’a rien que d’ordinaire. Tous les bras et jambes sont en place. La tête est la même que celle de n’importe quel enfant . Elle a peu de cheveux. Plutôt foncés mais sans vraie couleur encore. De toute façon, tout cela changera encore et encore. Autant ne s’habituer à rien. Pour lInstant elle est à peine. Non sans peine mais à peine. Ils sont dupes.
Les parents ne s’aperçoivent de rien.
Les parents ne s’aperçoivent jamais de rien.
Le bébé fait cet effet-là. Il tue les consciences et les intelligences. Il réveille le plus enfoui. Le plus tripal. Il suscite l’irrépressible, le plus dingue et le plus puissant. Ce qu’on ne maîtrisera jamais. On peut toujours le nier après coup. On en toujours l’objet sur le coup. Le bébé est une divinité de l’intuition, un éclaireur du chemin le plus court vers le point G sans aucun plaisir de notre être. Le point zéro, alpha, princeps. Certainement pas lambda ni x ou y. Le vrai point de départ qu’on ignore presque toujours. Sauf peut-être le dalaï lama.
La vie comme elle va. Oublieuse. Salope oblitéreuse.
Ce bébé-là va défouir la douleur primordiale. Il fascine et attire. Il obnubilé ou répugne. On veut absolument le revoir ou plus jamais de la vie.
Ce bébé-là est né avec l’intuition de la douleur D, alpha, princeps. Chacun son don. Le minuscule humain qui va décrocher les sourires, les mettre au placard et qui regarde dans l’absurde profondeur de l’être. On en a des nausées. Qu’on soit pour ou qu’on soit contre. On est au bord des dents, la glotte aux aguets. On est ouvert, sur la table chirurgicale. Ce bébé a déjà une destinée. Il opère, ouvre, écarte les pans de la couverture sociale, qui cache, habille, construit le joli poli molli. Ce bébé-là est encore plus fou que les autres, encore plus détonnant. On dit d’elle : « Quels yeux ! quel regard ! » Parce qu’on ne sait pas comment dire autrement et qu’on ne veut pas passer pour le loufoque de service, parano à ses heures. Rien de is normal pour l’adulte de base, malhonnête et aveugle. Mais on sent l’intestin protester. Lui sait et dit qu’il se passe un truc grave. Bien plus haut et fort que les autres, il le dit. Pas sûr qu’il ait le choix d’être une grande gueule. Pas sûr qu’il ait son propre mot à dire. Quoi qu’il en soit, l’humain adulte auquel il appartient n’entendra pas les gargouillis.
Elle n’est pas devin. Elle n’est pas magique. Elle est depuis le début dans sa bulle missionnée. Elle est attendue oui comme un Messie. Pas de quoi s’enorgueillir. Elle est déjà doublement impuissante dans la vie. Elle ne l’a pas choisie sa mission. (Mission de merde, disons les choses comme elles sont.)  Elle n’a pas encore les moyens de la détester. L’enfant pourra le commencer. L’ado la haïra très vite.. Et l’adulte reniera sans remords. Chacun son potentiel.
Qui dit que l’enfance est un paradis ?
Elle se mettra quand même très tôt, tout de suite presque, dans des colères noires. Bébé parfait qui mange, qui rote et qui dort quand il faut tout bien jusqu’au moment où? La cuve est vide ou la coupe pleine.
Le puits à sec.
Les poumons essoufflés.
La gorge sans cris.
Elle ne pleure plus.
Elle se recroqueville sans qu’on le sache.
Bien sûr sans qu’on le sache !
Qui sait les drames du bébé sage ?
Qui les soupçonne ?
Elle finit par lâcher du leste et ne plus être belle. Elle est au bord. Non ! Elle est au fond ! Dans le noir le plus complet. Elle s’électrise. Elle laisse la foudre la foudroyer. Elle est en sécurité autre part, recroquevillée dans l’oeuf, tout petit œuf au fond du ventre. Elle sent les vibrations de la foudre. Toutes les catastrophes naturelles en même temps. Elle y est, tourneboule, mais aussi non. Aussi, elle regarde, elle filme le désastre. Toujours, elle filmera et enregistrera consciencieusement ces foudroyances. Elle y trouvera toujours une issue à l’entière asphyxie. Bien sûr, elle perdre rythme, elle perd de l’air. Elle se rétrécit. Elle siffle et râle. Ben oui ! La mort n’est pas loin quand elle est en colère, qu’elle ne peut plus être belle et parfaite. La mort déjà pointé son nez. Elle est dans l’armée des bébés-douleur. Les bébés du point D, alpha, zéro et la douleur.
Les bébés-douleurs.
Les bébés-soigneurs.
Les bébés-soldats.
On ne les voit pas. On parle de la santé et du pipi caca. Et après ? Et après rien. On s’inquiète pour cela alors que le bébé voudrait se retirer, voudrait rendre les armes, du moins le titre. Parce que les armes, personne n’a trouvé de bon ton de les lui fournir avec la mission. Le statut invisible qui écrase. Comme un éléphant au dos s’un nourrisson. Ridicule, risible, stupide. Dessin animé. Histoire de conte de fées. Ou pas.
Bébé Alex, soldat historique protecteur. Le magnifique. Le splendide. Fille ou garçon, finalement, peu importe. On l’aimera quoi qu’il en soit.
Oui et ?
Et ?
Et rien ?
Et, fille ou garçon, il se battra pour vous protéger sans même que vous imaginiez le lui avoir suggéré.
Suggère-t-on a un bébé ?
Réflexion faite, je dirais... Non.
Qu’en dis-tu Bébé Alex ?
Qu’en dis-tu ?
Ah oui, pardon. Au temps pour moi, tu ne parles toujours pas. C’en est agaçant d’ailleurs ce mutisme. Alors que bon... De mauvaise volonté ? Mmmm... À voir.
Les fous furieux.
Quel bonheur cette enfant ! Elle est a-do-raaable ! Elle ne bouge pas. Elle est idyllique. Et rigolote en plus ! ( ils ne disent tout de même pas qu’elle ne parle pas assez parce que ça paraîtrait fou furieux précisément, mais, soyons francs, très francs, ils le pensent. Ca complique tout. Mais on y trouve quand même un avantage. Verrez après !)
Quand elle est dans le trou, elle finit par se laisser choir. Elle laisse faire. Elle abandonne et c’est doux. Elle meurt la conscience tranquille et le corps évidé sur le champ de bataille. Elle s’endort. Ses  yeux se retournent vers le petit œuf et basta ! Elle n’en peut plus. Au bout du rouleau. Elle n’a pas même un bouclier voyons ! Pas même la moindre armure. Alors, elle leur Fuck Bye et Faites ce que vous voulez de moi, vous et tout le monde. Forcément, ça fait peur aux adultes responsables et sérieux. Qui forcément l’entourent de mille attentions. Ils se pressent. Du coup, elle revient à elle et elle cède. À chaque fois. Elle n’y résiste pas. Elle ne pense pas d’ailleurs. N’oublions pas, ni vous ni moi qu’elle est bébé, Bébé Alex. Un ch’tiot comme ca, ca n’abandonne qu’un temps, qu’un instant. Et puis ça repart comme en 40. Comme en 40, même si ça ne veut proprement rien dire. Mais enfin, quand on est in bébé-soldat, on a bien le droit à cette formule-là.
Ce bébé-la, moi, il me fout les boules. J’ai envie de tout recommencer à zéro pour lui, pour elle. De tout refaire du commencement, au point zéro, son point zéro à elle. Parce qu’on s’est bien foutu de sa gueule quand même. Bien bien foutu. Pour une bouffonne on l’a prise, une vraie bouffonne. Elle n’était même pas née qu’elle était déjà manipulée. Déjà un tournevis tout beau tout neuf, joujou impeccable qui tourne les vis pour les autres et perd la tête de vertige. Et tout le monde se réjouit du cadeau. Il y en a même un qui en jouit sur elle, l’immonde. C’est écœurant, Bébé Alex ! Et toi, tu continues de te battre pour vivre. Parce qu’un bébé, ça fait comme ça. Ça fait rien d’autre. Un bébé, ça lutte pour la vie toujours.
Ca fout les sacrées boules de voir qu’on la traite comme ça et qu’elle se bat comme ça. Moi, j’aurais bien envie d lui dire : « Bébé Alex, lâche l’affaire tout de suite. Ça ne s’arrangera pas. Un bébé, souvent, on essaye quand même de pas faire n’importe quoi. Même si ça dégringole ensuite. Sauf qu’il y en a des furieux, qui déglinguent même le bébé. Il faudrait les éliminer ceux-là, les enfermer, les stériliser. Putain, c’est Bébé Alex et ses grands yeux noirs et forts qui me font dire des conneries pareilles. Mais j’y résiste pas.
Non mais concrètement, que lui fait-on à ce bébé Alex ? Concrètement ?
On le réveille en pleine nuit parce qu’on n’arrive pas à dormir, soi, pauvre adulte en détresse. On va chercher son doudou dans son berceau.
On le caresse partout pendant des heures, le temps de s’apaiser soi-même, parents « ressources »... Parents sources de tous ses problèmes au Bébé Alex oui ! On la caresse pour se bercer soi-même. Parce qu’elle, elle est toute calme ; même parfois endormie alors forcément calme, quand on l'a chopée et qu’on lui vole son calme, comme je l’ai dit tout à l’heure.
On pleure avec elle en silence quand personne ne nous voit dans le noir, quand on peut se lâcher. Parce qu’un bébé, c’est tout doux et tout rond et ça cafte pas. Il peut tout arrondir et tout adoucir le bébé Alex. Ou un autre. Elle ou un autre, finalement là n’est pas la question. C’est le bébé poupon qui compte.
Et puis le meilleur pour la fin, il y a toutes les histoires qu’on lui raconte. Ça ne peut pas lui faire d mal. Il ne comprend rien de toute façon. Alors on lui dit tout, tout de tout.
On se soulage de tout.
On lui chie dessus.
On lui vomit toutes ses ordures de la journée.
En vrai, c’est tellement bien qu’on va faire son gros caca après ça. Et on la remercie parce que c’est grâce à elle le gros caca. Ce bébé est formidable ! Il fait tout passer !
Après, on le laisse et celui du gros caca va bien dormir, à poings fermés lui.
Bébé Ales, elle, ne dort jamais vraiment bien. Je ne vous apprends rien. Elle finit parfois par pleurer à force d’attendre. On vient, on vient. Un peu et pas mal mais quand même pas le temps qu’elle s’endorme. On est fatigué. Y en a qui bossent ici ! Rooooo mais ! Qui se lève demain pour partir au turbin et pouvoir acheter les couches ? C’est Bibi L pas toi, p’tite coucouille va !
Et sur ce, on s’appuie sur ses genoux pour se relever en lui soufflant au visage. Fait mal aux jambes cette position dis ! On va souffler dans son lit et se reposer de l’enfant. Lus loin et pas trop près. Pas maintenant du moins. Pas que ça soit aussi gênant que ca, en pleine nuit et tout le tintouin.
On a bien bercé, c’est bien.
On est fier de soi.

On chiale depuis des lignes, là, sans l’avouer, sur le sort de Bébé Alex. Mais elle, qu’est-ce qu’elle chiale, dit ou fait ? Ben, pas grand chose, pas grand chose. Toujours cette pute d’impuissance qui mène à la mort.

Il y a un moment où, à raconter ça, j’ai envie de prendre ce bébé et de le jeter contre le mur. Parce qu’elle ne sert à rien, parce qu’elle ne se défend pas, parce qu’elle laisse faire le pire et presque avec le sourire. Elle continue pour le moment d’être un bébé joyeux et gentil. Elle a des vrais bras, des bons bras, parfois. Elle s’en gave jusqu’a plus soif. On a envie d’en finir avec sa vie déjà merdique. Parce que d’ici, on sait qu’elle n’en est qu’au début du calvaire. On a envie d’être en rage pour elle, avec et contre elle, je ne sais même plus de quel côté. Envie de défoncer tout ce qui passe et qu’elle ne soit pas cette victime débile. Qu’elle se réveille, qu’elle hurle en atteignant le mur et en sentant le coup. Que ses neurones en construction prennent un coup de fouet et s’insurgent comme des emmurés.
Et puis, cette colère, cette rancoeur qu’on a contre elle s’estompe brutalement quand cogne l’image de sa vulnérabilité. Tout frappe, tout heurte pour elle. Tout le monde. Sens dessus dessous. Le bordel intégral.
Bébé Alex.
Bébé guerrier.
Pourquoi ?
Tout fait penser, pourquoi ?
Et ca, on ne peut pas y répondre.
Cette fragilité insoutenable,
Telle,
Qu’on en devient violent.
Pourquoi ?
Parçe qu’elle ne peut rien y faire, voyons !
Mais ! Pas ce pourquoi-là enfin ! Je ne suis pas une imbecile. Pourquoi cela arrive-t-il ? Pourquoi y a-t-il le droit ?
Cette lutte infinie et méprisable.
Pourquoi ?
Cet air. Rien.
Pourquoi ?
Et toute cette connerie ambiante.
Pourquoi ?

Un jour, Bébé Alex Pete les plombs. Ce n’est pas que la première fois. Elle blé de tout son corps. Elle est en transe. Elle n’est plus là. Elle ne peut plus être là. C’est impossible. Elle s’evade dans lOeuf mais en fanfare, cavalcade urgente, elle n’a pas le temps de se recroqueviller doucement. Au bord du fond,  on n’oublie pas.
Elle crève l’abces.
Elle crève un peu.
Bébé Alex est une guerrière.
Rien nEst fait à moitié.
Elle est carrément flippante parfois.

De plus en plus, elle est dans son lit et elle attend. Elle est immobile. Complètement. Quand elle sent le danger surtout. Comme pour disparaître. Elle n’est plus dans son corps. On ne doit plus la voir. L’oeuf ne fonctionne plus. Se recroqueviller n’est plus assez. Désormais, on ne doit plus la voir. Plus tard, quand elle aura l’âge, elle rêvera dUne cape d’invisibilité. Ou de se réveiller le lendemain refaite à neuf. Nouvelle carrosserie, nouveau garage, nouveaux proprios.  Mais on n’en est pas là. Au max, elle se sort d’elle-meme. Et voila tout.
A l’arrache.
Elle s’arrache.
Arrachée aussi.

J’ai envie d’arreter de parler de parler de Bébé Alex. A quoi cela sert-il ? Sinon à déprimer définitivement.
Sinon à se mettre en furie.
Sinon à en vouloir à tout l’univers.
Bébé Alex désespère.
Elle est une sale victime faible et informe.
Bébé Alex ne sert à rien.
Elle est déjà pourrie à peine sortie du bide.
Autant l’exterminer maintenant.
Exterminons oui tous ces bébés trop malheureux.
Achevons-les avait qu’ils ne souffrent encore davantage.
Mais,
On ne sait pas, en vrai, ce qui peut advenir. La vie est pleine de surprises, paraît-il.  Pleine de surprises sans aucun doute, Messieurs Mesdames. Sûrement que Bébé Alex ne s’attendait pas à ca. Surprises pleines de saletés pour les bébés-soldats.
Ce sont eux après qu’on traite de faibles.
Face auxquels on change de trottoir.
Ceux qui sont bizarres.
Ceux qui font peur.
Ceux auxquels on se frotte pas.
Ce sont pourtant eux les remparts de l’humanité.
Qui se souvient que ce sont eux qui ont un jour protégé notre espèce ?
Sue ment pas l’ecole ni la rue.
La famille ?
Jamais.
L’hôpital psychiatrique ?
Mmmmm...
La prison ?
Non non non !
Les autres fracassés ?
Oui oui et puis c’est tout.
Bébés guerriers voués à l’oubli.





samedi 17 septembre 2016

Violaine VOLTA

    Violaine ne s’endort pas. Tous les soirs, elle lutte, elle se bagarre dans ses draps comme une forcenée, sans les mains, sans les poings, à la force de l’esprit et du coeur. Elle ferme les yeux et surgissent les démons. C’est comme cela qu'on les appelle. Elle dirait ca si on lui demandait mais ce ne sont pas des démons. Ce ne sont pas de faux êtres, virtuels, insaisissables, multiples, aux pouvoirs imprévisibles. C’est beaucoup plus clair que cela. Elle ferme les yeux et voila qu’elle a 4, 7, 11, 13 ans. Jusqu’a 16, sans arrêts, sans aucune pause, sans souffler. Elle a n’importe quel âge, c’est toujours la même chose. C’est toujours les pas qui se font de loup et qui ralentissent avant d’arriver à la porte, comme pour jouir du plaisir à venir, comme pour faire se suspendre le temps avant l’entrée dans la chambre de petite fille. Une espèce de jouissance préliminaire. Elle n’a pas fermé les yeux, bien entendu puisqu’elle sait qu’elle aura à entendre ces pas et à se remettre sur le pied de guerre dès qu’il aura passé la porte et qu’il se sera doucement, tendrement même, glissé dans son lit. Il lui dira « c’est moi ma princesse. » Et c’est bien cela le pire, cette douceur, cet amour évident et cette attention unique au monde qu’il lui porte. Elle est alors quelqu’un d’exceptionnel. Elle est la reine du monde et elle voudrait n’être personne. Elle voudrait mourir. Elle voudrait disparaître. Elle ne dira mourir qu’à partir de l’adolescence. Enfant, elle préférait dire disparaître. C’était celui-là son mot. Il faisait moins peur et puis, si elle se souvient bien, l’autre ne lui venait pas à l’esprit. Pas encore. Elle était bien petite quand même pour parler de mourir. Et puis ça veut dire faire du mal à sa maman. Et ca c’est trop. Quand on est petit bien sûr. Plus tard, cela prend moins d’importance. Maman, on ne la trouve plus si formidable. Mais, Violaine se disait qu’au moins, sa mère ne la prenait pas pour sa princesse, juste pour ce qu’elle était. Souvent injuste, mais franchement les petite injustices du quotidien valent mieux que tous les monstrueux statuts de princesse. Petite gâtée ! C’est pas mal d’être la fi fille de son papa hein !  Ton frère doit rager, fais attention quand même ! Violaine bien sur ne répondait jamais rien à ces absurdités. Les adultes sont follement idiots, la  plupart du temps. Elle s’étonnait toujours de leur capacité ingénue à croire l’enfant responsable des injustices commises et répétées par les parents et autres adultes majeurs et vaccinés. Vaccinés contre l’enfance sans aucun doute. 
      Tous les soirs, Violaine avait vraiment envie de mourir. Cette insupportable solitude dans l’attente. Parce qu’elle l’attendait bien entendu. Parfois, elle s’endormait malgré elle. C’étaient les pires douleurs qu’elle connût : ces réveils de princesse à son papa... Il aimait au-delà de tout, lui, quand il pouvait l’éveiller tout doucement, plein de caresses. Il l’appelait Ma puce, Ma chatte, Ma né être et il l'a couvrait de baisers. Elle n’avait pas eu le temps d’enfiler sa cuirasse et toute son armure de combat. Elle était prise à nu, encore plus nue que d’habitude. Parce qu’il voulait qu’elle le soit, nue. Il n’était pas autoritaire pour un sou. Il restait toujours très calme et tendre. Mais il lui intimait l’ordre silencieux, sans meme le savoir lui-même, de rester aussi calme et silencieuse que lui. Meme dans s douleur, elle n’emettait aucun son. Et puis, avouons-le, la douleur avait fini par disparaître. Elle ne pensait même plus à étouffer la moindre lapaient. Elle avait envie de se débattre, de donner des coups de pied mais dans ses rêves. Elle n’y pensait qu’après coup, ou avant. Sur le moment, tout cessait d’être. Jamais elle n’etait parvenue à le repousser, à montrer son désaccord. Sa surprise ou sa méfiance oui. Mais la force de sa certitude, a lui, en son consentement, à elle, assassinait dans l’oeuf toute velléité  de rébellion musclée. Elle essayait quelques arguments : « je suis fatiguée papa » « non papa pas ce soir s il te plaît ». Mais il lui souriait en lui caressant les cheveux et lui répondait : « je vais faire vite ma chatte. Ne t’inquiete pas. » Ou « j’ai pensé à toi toute la journée ma puce, à ce moment pour me réconforter. Sale journée tu sais ! » Entre deux baisers mouillés. Elle savait qu’il n’entendrait rien d’autre. Elle se taisait et fermait les yeux. Il se taisait aussi. Elle le sentait sourire encore de la voir se laisser aller à lui. Elle fermait les yeux pour partir loin de son corps, loin de toute sensation. Elle se disait qu’elle était quelqu’un d’autre que ce corps et qu’il ne l’atteignait pas. Cependant, il poursuivait sa tâche et après l’avoir entièrement déshabillée, il la caressait, il la malaxait, elle avait parfois l’impression d’être une poterie entre les mains de l’artisan. L’objet à façonner. Comme s’il s’octroyait le droit de la penser terre glaise informe, sa propriété absolue. Elle sentit ses doigts et ses paumes glisser sur elle. Elle avait honte de sa peau, de ses membres. Elle se sentait affreuse, et en même temps parfaite, tellement parfaite que la chute en était vertigineuse, le moment venu. Elle se sentait un ange-démon, qui, une fois qu’il serait repenti, ne serait plus qu’un tas de boue, sans tout ce pouvoir bon ou mauvais qu’il faisait circuler en la touchant. Il ne s’arrêtait pas là, on s’en doute. Et c’était encore une attente que ce moment de caresses. Il grognait et gémissait de plaisir. C’était bon, disait-il. Elle avait à cet instant, qui ne manquait jamais d’arriver, un haut le cœur. Envie de lui vomir dans la bouche, dans les yeux, mais pas tout de suite,  ou sur elle-même plutôt, qu’elle en soit recouverte. Elle ne savait pas pourquoi mais elle devait être recouverte de gerbe, c’était la couverture qui lui convenait. Il aurait capable de s’y plaire. Le taré, le tendre papa. Il était si sale, le pauvre, le dégueulasse. Du coup, tout le bon lui paraissait mauvais. Son corps à lui etait poilu. Surtout poilu. Comme un singe, comme un animal. Comme un autre espèce. Comme le chien. Il faisait tout comme le chien qui se frottait sur les jambes et qui laissait pendre sa langue de plaisir. Son père n’était donc pas plus qu’un chien ? Elle était sa princesse. Et elle acceptait de l’être puisqu’elle ne pipait mot, puisqu’elle ne disait jamais non, ni ne le repoussait. Elle l’acceptait malgré son immense peur et sensation de vomi au bords des dents. Elle était une honte. Sa propre honte puisqu’elle le laissait faire, s’engouffrer en elle sans pleurer ni crier. Puisqu’elle le laissait faire Parce qu’il était si fragile. Que sinon, il tomberait tout au fond et qu’elle était là,pour éviter cela. Mais elle était une faible. C’est ce que tout le monde pensait, à juste raison. Sa mère aussi lui disait de s’affirmer, d’être un peu moins timide, un peu moins coincée. Allez, vas-y ! Tu ne crains rien voyons ! Et si. Elle craignait à peu près tout parce qu’elle savait qu’elle ne dirait non à rien, jamais. Le soir surtout, elle avait peur. Elle se préparait toute la journée au soir, en gigotant sur place notamment. Elle bougeait pour avoir moins peur et qu’au moins le corps se rebelle, dise quelque chose, à défaut de sa bouche pâteuse et bête d’enfant sans caractère. Elle détestait les enfants, l’enfance. Elle se disait qu’elle n’aurait jamais d’enfant, pour ne pas risquer d’être une violeuse, que ses caresses ne soient trop voluptueuses. Elle avait cela en elle désormais. Destin scellé dans son corps qu’elle ne pourrait jamais échanger contre un propre. Elle rêvait d’un beau corps tout propre qui sent bon. Le sien, celui qu’elle devait porter, sentait le plaisir dégueulé du soir. Mais, elle n’en avait pas d’autre pour l’instant. Peut-être plus tard, elle en trouverait un autre. Là. Elle etait coincée dedans. Elle était coincée de partout. Alors, elle gigotait. Sa mère la houspillait tous les jours en lui ordonnant de cesser de bouger mais elle ne le pouvait pas et ne le voulait pas d’ailleurs. Sinon, elle pouvait sentir et elle puerait et tout le monde saurait et se moquerait, lui jetterait des pierres comme à une demeurée trop faible pour avoir su se faire respecter, trop folle qui a accepté tout. 
Sa mère la câlinait aussi, la consolait, quand elle fait trop mal. Parce que ce n’était pas seulement un chagrin d’enfant ce qui se passait là. Elle avait parfois un gouffre qui s’ouvrait dans sa poitrine et tout ce qu’elle était prêt à y tomber. Elle ne savait pas ce qui se passait alors. Elle savait seulement qu’elle avait mal pour elle-même de se voir comme cela, qu’elle voulait que sa mère soit sûre et qu’elle la berce en la regardant sans ciller. Elle le faisait. Elle savait faire cela. Ca calmait quand même. Mais, sans faire sa victime ouin-ouin, tous à vos mouchoirs ! l’image de l’attente le soir dans son lit, des pas qu’elle entendrait monter resurgissait et frappait fort pour qu’elle ne se rassure pas trop, au cas où... Il ne fallait pas qu’elle s’apaise trop. La vigilance était de mise, à chaque minute. Bien sûr que dans la journée, ça n’arrivait pas. Mais le soir revenait vite et toujours. On se dit qu’elle aurait au moins pu profiter du réveil matinal, jusqu’au déjeuner même... Mais c’était bien plus compliqué que cela. La tête ne s’organise pas aussi bien.
     Dans la journée, ça n’arrivait pas. Mais la journée, Violaine devait rester sur ses gardes. Personne ne voit ni ne comprend dans ces cas-là. Elle devait être prête à feinter, à s’échapper. Elle ne serait pas prise, allongée dans son lit dans sa plus totale vulnérabilité, seule et si facile à déshabiller. Elle serait touchée par-ci par-là. Elle devait s’écarter, esquiver, pas chassés, pour ne pas être touchée aux fesses surtout. Pour ne pas être surprise par derrière, par une accolade caressante, rapprochée, corps contre corps. Elle devait rester sur le qui-vive, le long du mur, le dos plaqué contre un objet ou un meuble. Sa mère se réjouissait de leur jolie relation et de l’amour que son époux portait à sa petite. Elle le disait haut et fort. Elle était heureuse de voir combien cette enfant l’apaisait et le comblait. Elle lui en voulait en même temps d’obtenir ce qu’elle n’avait jamais eu : la princessitude... Allez-y tous les deux ! Violaine essayait toujours d préférer sa mère mais elle ne le souhaitait pas. Elle se sentait rejetée et jetée vers lui. Cela avait sans doute un sens. 

       D’année en année, le corps et le lit grandissaient mais les visites nocturnes demeuraient identiques ou presque. Elles grandissaient elles aussi d’une certaine manière. Papa tendre, papa a des gestes moins doux, moins lents, moins calmes. De plus en plus souvent, il semble nerveux. Il est irascible. Il dit qu’il va pouvoir se soulager. Parfois, souvent même, il parle. Il ne disait pas un mot auparavant. Il se taisait et c’est fini. Les mots grandissaient. Les mots, les phrases heurtaient parfois, souvent même. Il donnait des ordres, gendarme et encore... : « retourne-toi ! »  «  Écarte ! » «  Tu vois pas que je peux rien faire là ! » « petite salope ! » Elle ouvrit les yeux la première fois mais il ne s’en aperçut pas. Elle en prit ensuite l’habitude. Elle le fixait alors avec mépris et il avait tout de même un léger mouvement de recul. Ses narines à elle frémissaient. C’était ça le pire : se faire insulter par celui z qui elle offrait tout ce réconfort, pour qui elle s’était sacrifiée. Enfin, c’était elle aussi mais bon..il osait l’insulter. C’était ça le plus répugnant. Il osait croire qu’il pouvait aller jusque là. 
       À partir de cette première « petite salope ! », Violaine ni fille ni garçon, on ne sait pas trop, se mot à pousser comme de l’herbe folle. Elle s’envola. Elle dépassa son père. Elle osa. Il s’offusqua. Il lui en tint horriblement rigueur. Sa colère à lui et son admiration décuplèrent. Il l’adora encore et encore davantage et il ne lui en voulut que plus violemment. Il attendait depuis des années ses seins et ses sous-vêtements de femme mais il sentait l’immonde menace. Il la touchait en passant. Mais désormais, il devait se faire discret. Elle n’avait plus un âge auquel on laisse se faire ces choses-là sans tiquer. Sauf la mère toujours en extase devant cet amour imperturbable, qui traversait sans embûches l’adolescence. Et qui, Violaine le savait pertinemment, la soulageait d’autant, elle qui se battait sans succès aucun pour le bonheur d son époux. 
         Violaine vit son corps se former de plus en plus franchement. Elle, asexuée, enfant trop longtemps, au point qu’elle avait fini par se dire qu’elle resterait toute sa vie avec ce même corps. Dans le même état. Elle pensait que ça ne pousserait jamais, qu’elle était un sol infertile à la normalité. Elle ne prit pas réellement conscience de la pousse. Elle la haït parce qu’elle masquait la douleur, faisait encore croire à la santé et que l’enfant mourrait avec tout cela. L’enfant qui s’enfouirait toujours plus profond. Et elle savait déjà Violaine la capacité humaine à effacer, omettre, même sans le vouloir. Elle était heureuse aussi d’avoir vaincu le sort. D’avoir été lus forte que lui. Que tous. Et d’avoir ce beau corps qu’elle n’aurait jamais espéré. Elle se disait que ce n’était sans doute pas vraiment le sien. QuIl habillait les autres plus petits à l’intérieur et de plus en plus sales au fur et à mesure qu’on s’enfonçait dans les couches de son être. Heureusement, personne en fait cela. Mais elle craignait toujours que sa nouvelle enveloppe se craquelle et laisse filtrer la puanteur ignoble du tendre papa se glissant dans son lit et lui attrapant fermement les fesses avec un grognement satisfait. Tout cela, Violaine l’imaginait, le savait plus précisément. Elle ne se le représentait pas, le laissait loin du présent. Pourtant, elle devait tout de même en temps en temps encore s’y confronter. Le père qu’elle ne pouvait essor mais plus regarder (avait-elle pu un jour ? Elle ne s’en rappelait pas.), qu’elle évitait par tous les moyens, elle se serait fondue dans le mur si elle avait pu. Elle rêvait par moments d’être un caméléon, de lui échapper, de lui glisser des mains, lui avec ses grands yeux tout mouillés d’amour pour elle, les mains tendues toujours prêtes à lui donner (en fait à lui prendre et même lui voler mais ça, les gens n’y voient que du feu), le buste en avant comme en déséquilibre amoureux transi, le sourire bouche ouverte avide. A cet âge, elle était écœurée. Elle se glissait entre les mains et les membres du père pour s’enfuir derrière lui, ne surtout pas être coincée au mur, face à lui qui ne voulait que de l’amour. Mais il préférait par derrière, définitivement. Il était tout de même irrité par sa métamorphose. Il avait voulu lui mordre les seins. Elle s’était débattue. Il l’avait maîtrisée moins facilement qu’il n’aurait cru, il voulait tant qu’elle soit encore une toute petite fille. Quand elle entendait ses pas dans l’escalier et sa mère lui dire de vite venir se coucher, elle frémissait et redevenait minus. Elle retrouvait derrière ses hanches de jeune femme, son corps de petite fille. Elle se figeait et tout repartait comme en 40. Sauf qu’il était quelquefois tellement brutal quElle en souffrait des jours. Jusqu’à la fois suivante. Il lui interdisait à voix haute de grandir davantage, de laisser grossir sa poitrine et s’ouvrir son bassin. Elle ne le voulait pas non plus alors. Elle voulait être un bébé qui marche à peine et qui... Peut-être qu’il était déjà sur elle à cette époque. Parfois, les souvenirs s’emmêlaient. Violaine s’imaginait même qu’il l’avait prise bébé, lui qui s’enorgueillissait de la changer et de lui nettoyer les fesses. Peut-être que déjà là, il trouvait ça bien. Elle, elle ne toucherait jamais à un bébé. Jamais de la vie. Elle sentait la moutarde lui monter au nez. Elle sentait ses lèvres se retrousser et ses poings se serrer car un bébé c’était trop. C’était comme si ça n’avait pas été elle. De fait, il lui était plus facile de se révolter. Un bébé ! On aura tout vu ! Elle se l’imaginait les mauvais jours, ceux où elle s’était sentie absolument coincée au fond d’elle-même, derrière tous ces corps salis et ce corps externe intact, social et illusoire. Celui qu’on aimait et qui ne disait rien d’elle. Sans sa réussite, oui, toute récente. Elle se l’imaginait sur la table à langer ou dans le bain. Le bébé allongé, gigotant et babillant, puis d’un coup immobile et froid car quelque chose, son doigt s’était introduit en lui. Il sentait, en tout petit être plein d’instinct et aux sens aiguisés, que quelque chose clochait. Il s’arrêtait presque de respirer. Il se pétrifiât. Il devenait de marbre. Même les yeux cessaient de bouger. Elle sImaginait son tendre père déjà s’introduire en elle, tourner son doigt long comme la main de l’enfant ou plus même, dans tous les trous. Comme un fada des trous. Il tournait et s’y plaisait dans ce bébé qui ne bougeait plus, qui ne pleurait pas. Alors c’était ok. Le bébé avait cessé d’exister à ce moment-là. Il était raide comme un mort mais lui continuait ses areuh areuh  sans réponse de l’interessé. Il ne s’apercevait d rien. Elle s’imaginait cette scène. Souvent. Elle ne savait pas pourquoi elle l’avait aussi fort dans la tete. Cela la faisait bouillonner, pleine de haine. 
Il y avait aussi la scène du bain. Elle partageait petite fille de 2ans ou moins les bain avec son père, tendre papa. Il y avait toujours cette photo dans les albums. Ils jouaient ensemble elle riait. Elle riait, ben oui ! Et puis, il la faisait se rapprocher et il se collait à elle, face à face. Puis, il l’installait à califourchon sur lui. Et il bandait comme un taureau. Elle sentait que ça lui remontait le long des fesses et du dos. Elle ne comprenait pas. Elle ne comprenait rien. Elle sentait seulement qu’elle ne pouvait plus bouger, ni son corps ni ses idées. Le sentiment déjà si jeune d’un adulte qui peine, qui a besoin, déglingué. Comme une personne pleine de moignons, verrait-elle par la suite, trop ou pas assez, cela revenait au même. Jamais elle n’oublierait ce sentiment du membre de trop qui la bloque le long du dos, du membre qui ne doit pas exister et qu’elle hait. Elle ne sait pas si c’est de la haine, à cet âge. Elle sent le handicap, l’anormal, l’à-côté, la folie qui s’ignore. 

        L’histoire finit sans surprise. 17 ans, Violaine finit à l’hôpital, comme beaucoup d’autres adolescentes, malade. Pour des années. 

        Et puis, elle fait sa valise et part à jamais à l’autre bout du monde. Elle se fait appeler Volta. Elle ne se ressemble jamais. Elle opère toutes les imperfections, toute seule, à coups de scalpel personnel. 

dimanche 7 août 2016

Satine Glavial

Elle est comme n'importe qui. Elle est tout le monde, vous et moi, tous autant que nous sommes. Elle est Madame Tout le Monde. Unique et noyée dans la masse. Elle ne paraît ni plus ni moins que cela. Comme nous essayons tous de le faire, sauf quelques individus, ou trop fous et bons gestionnaires de leur folie muée en originalité, ou trop inhibés et douloureux aspirant à la transparence. Elle n'a l'air de rien, voilà le fin mot de l'histoire. 
 Elle n'a l'air de rien quand on n'a pas franchi les portes de l'intimité. Mais dès lors qu'on s'immisce dans ses narines, le monde devient un vrai dingue sans queue ni tête. Ces narines-là s'agitent, frémissent, se trémoussent, vibrent, pour des odeurs étranges, pas celles de tout le monde, précisément. Celles de personne. Ou plutôt celles de tout le monde mais la tête à l'envers. Les Beurk et Pouah sont des Mmmmmh et Sniiiif pour elle. Elle aime les odeurs bizarres vous dis-je ! Ca ne peut pas être si bizarre que cela ? Si quand même Messieurs Dames, bizarres bizzaroïdes. Vraiment. Enumération en bonne et due forme :
- caves, parkings et toutes sortes de souterrains bien fermés depuis des décennies
- fromages forts...
Bon, pas la merde et le vomi quand même hein !
     Elle aime par-dessus tout l’odeur des vieux escaliers, cette odeur de vieilli propre oui bien sûr mais vieux et à la poussière indélébile. Comme si jamais plus la poussière ne laisserait lui échapper ce territoire, par son odeur, à défaut de ses moutons. L’odeur indéfinissable de sous terrain, de parking, de cave, de caché, de monstre invisible qui se terre, dans cette odeur précisément.. L’odeur, pas de petits vieux hein !, ne lui faites pas dire des bêtises. Ce n’est pas une odeur de vivant. Ce n’est pas non plus une odeur de cimetière. Une odeur d’espace, une odeur de lieu, d’ici, de là-bas. Pas très exotique non, mais de quelque part qu’on ne contrôle pas. Introuvable en pharmacie, en nulle part. Qui surgit. Certaines plantes dégagent cette odeur, certaines plantes qui débectent la gentille petite femme rangée, que d’autres abhorrent parce qu’ils croient que c’est le sale. Parce qu’ils disent, pardon, que c’est le sale qui s’est incrusté. Satine, elle, les soupçonne d’avoir peur. Elle les soupçonne et puis elle le sait un peu aussi parce que le dégoût, ça vous protège de ce qui est dangereux, ce que votre cerveau croit dangereux. Cette odeur, c’est le noir, l’agression dans le parking désert,  le sombre, sous le lit, derrière les meubles, dans la grande maison de la grand-mère, les angoisses de tout-petit et les rires des adultes idiots.
Elle, Satine Glavial, elle se délecte de cette odeur, celle-là en particulier. Elle la fait sentir vivante, entière. Elle s’arrête dans un escalier, dans un parking, même tard le soir. Elle n’a pas peur. Pas par défi, pas par inconscience. Elle sent que cette odeur est pour elle, qu’elle y retrouve de l’être. Elle ne sait ni lequel, ni quand ni comment mais elle sait. C’est étrange. C’est inattendu. Satine est inattendue.
Il y a aussi l’odeur sans pitié de bouse de vache. Celle qui prend au nez en TGV quand on traverse la campagne d’un fin fond de la France. Celle qui fait s’exclamer tout le wagon et rire Satine. Elle se laisse plonger dans cette odeur alors que les autres tentent de s’en dépatouiller, en gigotant (drôle d’idée quoi de gigoter pour se défaire d’une odeur mais bon, il faut faire deuil de la rationalité de certaines attitudes humaines courantes), en se pinçant le nez si fort que les ongles laissent des traces. Ça ne fonctionne jamais, tout le monde le sait. Mais c’est plus fort que l’intelligence. C’est le besoin de ne pas se noyer dans cette merde qui leur monte jusqu’au cou. Ils barbotent comme perdus au beau milieu d’une mer de bouse. Ils font le petit chien, ils ne savent plus nager. Peut-être qu’on ne peut pas nager, brasse ou crawl, nages réelles, dans une mer de bouse, c’est une bonne question ça ! Bref, elle, elle aime sentir la nature plus forte que tout, cette odeur qu’elle n’assimile en rien à des déchets mais au contraire à la fertilité. Elle s’en abreuve, on ne sait jamais, si elle en es sortait plus riche et plus forte. Elle est au moins sûre que personne ne lui volera cette odeur-la. Elle peut disposer de tout en toute la liberté.
 Et le Monsieur le Roquefort ? Même catégorie de ces odeurs puissantes, qui envahissent les narines et tout l’intérieur si l’on ne lutte pas contre. Moins intrusive que la bouse quand même. Mais tenace. Tenace comme un pou accroché à son cheveu ! Comme la glu à tout ce qui passe ! Tenace comme une folle ! Le Roquefort oui, mais pourquoi pas Une Folle ? Hein pourquoi pas ? Pourquoi la ténacité serait-elle si virile ? C’est une folle le Roquefort. C’est dit. Le Roquefort qui reste sur les doigts, qui se colle, qui s’insinue en serpent fourbe. Elle le sniferait le Roquefort. Parfois, les jours moroses, elle s’en achète un petit. Et zou ! Elle en a plein les mains ! Elle ne s’en tartine pas non plus. Elle, Satine, n’est pas folle. Mais elle ne l’avouera qu’à mi-mots mais elle ne se lave pas les mains tout de suite. Elle n’en fera pas de saletés. Elle aura tout préparé à l’avance. Elle snifera son Roquefort et se sentira pousser des ailes.

L’odeur souterraine, l’odeur de bouse, l’odeur de Roquefort, elle ravive les nerfs. Elle ouvre les bronches et elles obligent à quelque chose. Elles obligent à une certaine honnêteté. C’est farfelu. C’est étrange. C’est son étrangeté à elle. Chacun à la sienne. Chacun la garde secrètement. Presque chacun y trouve son compte à l’avoir et à l’aimer. Sauf l’étrangeté qui fait mal. Mais ce n’est pas là le sujet. Satine Glavial dorlote son étrangeté.
      On a parlé des odeurs, parce que c’est le plus intime, le plus caractéristique aussi et que ca parle bien de Satine. Mais il n’y a pas que ca. Il y a les quatre autres sens aussi. Il y a l’odeur poussiéreuse des vieux escaliers, et dans le même thème mais pas aux mêmes endroits, il y a les moutons de poussière. Les jolis nuages qu’on peut attraper et caresser ceux-là. Ils sont tout doux, ils tiennent dans la main, ils ne s’évanouissent pas, ils ne trahissent pas comme les vrais nuages qui font croire qu’ils sont douillets et à travers lesquels on passe comme dans de l’air sans fard. Ils se maquillent en gentils doudous et ne sont rien d’autre que le vide. Satine prend à pleines mains les moutons de poussière sous les meubles, les canapés que on ne bouge pas assez souvent pour que dessous, tout soit nickel. Elle s’assoit en tailleur et elle joue avec. Ils se dénouent un peu mais pas tant que ca. Plus solides qu’ils n’en ont l’air. Elles les caressent. Ils ne sentent rien eux. En tout cas, rien de notable pour une Satine qui aime les odeurs décapantes. Ah mais oui ! Mais oui bien sûr ! On a oublié l’odeur de l’eau de javel ! Le chlore ! L’odeur qui lui a appris à faire le ménage, comme on appâte un animal. Parce qu’elle l’aimait tellement qu’elle aurait lavé sa douche, non elle lavait réellement sa douche tous les jours, à chaque douche, l’eau de javel dans tous les recoins et cette odeur enivrante après cela. Une odeur de perfection, quelque chose comme ça. Une odeur forte et droite, qui ne trompe pas et qu’on peut laisser derrière soi les yeux fermés. Pas d’inquiétude, elle s’occupe de tout. Bah ca pue la piscine ! Ce sont les autres ca. Elle sourit. Oui j’adore cette odeur. Ah bon ! T’es chéloïde toi ! Peut-être... Moi,c’est bizarre, j’adore l’odeur de la banane pourrie. Arrêtons-nous là mais la conversation peut être longue sur le sujet. Tout le monde, a un moment donné, aime parler de soi, du soi profond dont il ne parle jamais, qui est tout seul avec ses bizarreries et ses amours odoriférantes intrigantes. Un peu animales.
Celle du Destop ? Satine n’a pas fini sa réflexion sur le sujet. Encore à l’étude. Elle ne sait pas quoi en penser. Elle est dure à penser cette odeur-là. Moins fréquente déjà et un rien dramatique. Dure à penser, comme les autres vous me direz. Oui, mais là, elle sent combien se mélangent ses ressentis. Parçe que là, l’image correspondant au tuyau bouché de merde surgit. Desolee, ce n’est pas joli joli mais on parle en toute franchise et puis, Satine ne veut pas y aller par quatre chemins. On a d’autre temps à perdre avec des bêtises. Autant la bouse, l’image ne la gêne pas, elle n’est pas là. C’est beaucoup plus dissout que cela. Il y a plein d’images. Le Roquefort, pas d’images à bannir. L’eau de javel, encore moins. La poussière, rien de grave non plus. Et là, pour le coup, on l’a compris, c’est une odeur qui dépasse toutes les visions terriblement terre-à-terre qui peuvent se présenter. C’est une vague alcoolique qui l’enveloppe. Mais le Destop... Envie d’aimer et rebutée sans pouvoir vraiment résister. Encore une complication humaine. Ca a tendance à la mettre en pétards la belle Glavial. Elle voudrait qu’on soit plus souvent aussi simple que les animaux qu’il reste en nous. Mais ça ne marche pas vraiment.
Les carreaux sales ne lui font pas davantage peur que tout ce qu’on vient d’énumérer. Il y a ceux qui s’en écartent, qui s’en tiennent bien à distance. Entre nous, il ne faut alors mieux pas être parisien, ou alors avoir tout l’argent pour se payer le taxi tous les jours. Parce que bus, métro ou RER ! vitres dégueugueu, soyons clairs. Elle, Satine, elle aime ca. Elle attend d’être seule dans le wagon. On pense que c’est dangereux d’être seule dans le wagon du RER en grande Banlieue Parisienne. Mais c’est quand on ne connaît pas. Il y a les gentilles banlieues toutes mignonnettes à la petite maison dans la prairie et on n’en parle pas de celles-là. Et puis, on la lui fait pas à Satine. Elle est costaud sous son petit poids. Elle se bat sans problème et sans hésitations..C’est ce qu’elle a toujours fait toute sa vie. Elle est née dans une poubelle. Enfin non, ce n’est pas possible parce que la maman n’a pas pu se mettre dans la benne ou encore moins la poubelle de trottoir en vue d’accoucher. C’est quand même trop fou. Sauf si ! Sauf ! Si elle habitait dans la poubelle la maman. On peut bien imaginer une jeune ou pas jeune femme vivant dans la rue qui a élu domicile dans une grosse benne à ordures. Ca protégé du vent, du froid peut-être, du chaud sûrement pas. Mais Satine n’est pas née sous les tropiques alors tout va bien. Cette femme, elle aurait pu tout vider, tout nettoyer bien, comme une petite fée du logis. C’est ironique ? Non pas vraiment. La qualité de la fée ne dépend pas de celle du logis. Bien au contraire. Si elle a réussi, cela devait être une sacrée fée du logis. De quoi être fier. Alors elle aura construit un cocon accueillant même dans sa benne. Des rideaux en tissu recyclé, des meubles de rue, des objets réutilisés et même du coup un style vintage carrément marqué. Bref, ça, c’est dans le meilleur des cas. Et il ne faut pas se leurrer quand même, il y a des chances que cela ne se soit pas passé comme ça. Les trucs moches et qui puent trop, pas Lépine de s’y étendre, on sait bien comment ça se passe. Le conte de fées de la maison-benne était beau lui. Donc, Satine a été trouvée dans une poubelle. Elle en est restée imprégnée comme ca, par les odeurs de, sale pour les autres, énigmatique et vivant pour elle. Elle trouve d’ailleurs, soit dit en passant, qu’aucune odeur n’est sale. Ce qui est la pure vérité, puisque l’odeur en elle-même n’a pas de valeur sinon celle de nos narines. Donc ce sont nos narines qui se sentent sales. De nos jours, les narines sont dUne sensibilité ! Des vraies fillettes ! Elles se révoltent pour un rien, toutes syndiquées, toutes négationniste de leur passé, de leur appartenance au règne animale. Elles se voilent la face et avec l’approbation de tous qui plus est ! Oui, la société hygiéniste construite par des narines invisibles, mais sans concession, paranoïaques et délirantes parfois. Elles aiment le plastique et le transparent. Satine ne se sent pas concernée par l’hygiénisme. Elle n’est pas crade comme on pourrait s’exclamer. Elle se lave, elle frotte, elle récure son logis à elle, même si elle fait joujou avec les moutons de poussière. Elle est comme tout le monde. Elle s’adapte à son environnement social, comme on dit. Mais elle refuse de s’exclamer à chaque effluve de vivant qui s’exprime, à chaque caca de chien dans la rue, à chaque poil qui dépasse. Elle n’a pas peur des poux. Elle ramasse le vomi s’il le faut. Elle rit quand elle se tape une merde de chien au petit matin. Elle n’en veut à personne de sentir la transpiration. Elle est comme ça.
Et donc, les vitres de RER attendent : elle vérifie que personne ne peut la voir. Elle ne veut pas passer pour une folle. Elle fait de grands dessins sur toute la vitre sale, avec son index. Elle dessine comme une pro. Rien d’étonnant à cela, elle l’est. Au boulot, c’est pas comme dans le RER, moins excitant que cet art éphémère. Elle espère que certains verront sa petite oeuvre et s’en réjouiront. Avant qu’elle ne disparaisse. Elle monte parfois sur les banquettes pour atteindre le haut de la vitre et compléter son dessin. Elle s’amuse. Elle fait des dessins qui blaguent, qui parlent des voyageurs assis sur les banquettes. Elle leur parle à eux. Elle ne fait pas de tags. Mais elle ne s’en sent pas si loin. La grosse différence, c’est le noir et blanc et le propre et sale. Elle provoque comme ca. Pas avec de grosses lettres colorées définitives. Mais en jouant avec la saleté des autres.
Les moutons de poussière, elle se permet de les admirer quand elle est chez elle. Il y en a plein qu’elle aperçoit sur les quais de Paris. Mais elle ne va pas se mettre à faire la dans se de la poussière en pleine bonne société. Elle fait son ménage, elle récure, et sous le canapé, le meilleur endroit, elle découvre toujours des jolis moutons. Ils ont le nom d’un tout gentil, en plus, d’un tout doux, pas puant, pas sauvage. Alors, les autres aussi pourraient faire un effort au lieu de trouver ça répugnant. Elle s’assoit en tailleur et elle les fait virevolter dans la lumière. Elle regarde la lumière les traverser et les englober. Ils sont fragiles. Comme leurs homonymes. Ils suivent le vent qui passe, eux aussi. Ils se laissent faire, dire et obéissent. Leur dignité n’est pas là. Elle est dans leur volatilité. Ce sont de vrais gymnastes, moins peureux, moins couards que leurs aînés du ciel.
      Sur le fait que Satine Glavial soit née dans une poubelle. Ca n’est pas un drame n’est-ce pas ? N’allez,pas en pleurer et trouver tout cela bien sombre. Ni qu’elle aime toutes ces odeurs que personne n’aime. Ce n’est pas grave tout cela. Ou alors on s’épanche aussi sur celui qui, adulte, retrouve en enfance à l’odeur de la lingerie pour bébé et se met à la snifer tout heureux. C’est tout pareil. Juste un enchaînement  logique des sens. Juste l’assurance que Satine vient bien d’où elle est née et c’est plutôt une bonne nouvelle. Surtout pour elle.
         Il y a aussi, il est vrai que le ménage n’est pas bien rapide avec elle !, les poils de ses chiens et chats. Elle en deux de chaque. Malgré ses bizarreries, elle aime l’ordre. Les animaux par paire par exemple. Et pourquoi pas ? Les poils de chien et chats, de toutes les couleurs, noirs pour Francis le chat panthère, marron glacé pour Marcel le braque de Weimar, blanc et roux pour Maurice le cocker, gris immenses et moirés pour le « chat » Jean-Claude un peu persan mais pas seulement. Elle les mélange tous les poils, elle peut en faire un gros mouton, c’est tout à fait possible. Un gros mouton presque vivant. Les 4 la regardent et s’apprêtent à entamer le jeu du mouton de poils. C’est toujours les mêmes qui gagnent mais tout le monde participe. C’est une institution du dimanche de ménage dans cette famille. On joue à l’attrape-mouton. Qui gagne ? Les chats ? Pas les non. Francis le chat panthère bien entendu. Jean-Claude n’est pas vraiment efficace dans sa chasse. Mais contrairement à nombre de ses congénères, pas susceptible pour un sou. Surtout pour un mi-persan, c’est étonnant. On sait qu’ils sont prout-prout ceux-là. Mais Jean-Claude est aussi de la poubelle, alors il est comme qui dirait quelque peu singulier. En plus, on ne le dit pas tout de suite, parce que ça ne se fait pas de parler en premier lieu du handicapés de stigmatiser la différence, mais il est borgne et les moustaches en moins du côté droit. Il perd l’équilibre et vise à 10 cm près. Bon, pour un chat, c’est du sacré handicap. Mais Francis est un chic type, il le laisse essayer quand même. Donc Francis gagne souvent mais Maurice le cocker peut ébranler parfois sa suprématie. Il est agile. C’est un chien volant. Il décolle les oreilles et ajuste le vol grâce à ces outils subtils. Il se jette d’un meuble. Il n’a pas peur. C’est sur qu’a ce jeu-là Marcel est dépassé. En fait, il joue pour faire plaisir mais avec son grand gabarit, il préférerait un autre sport. Plus musclé. Mais en famille, on s'adapte. Lui aussi c’est un chic type. Ils sont tous chics d’ailleurs.  C’est pour ça que Satine les a choisis. Et ils sont tous rigolos. Faciles à la bidonnade.
Après le jeu de l’attrape-mouton, il y a Satine en tailleurs encore qui dessine sur le parquet clair avec les poils de toutes les couleurs. Elle peut faire de vraies fresques, là encore éphémères. Tout le monde sait qu’il ne faut pas marcher dedans ni déranger. Tout le monde se couche autour d’elle et observe. Chacun y participe à sa manière. Chacun est concerné.
Elle finit par finir son ménage quand même. Mais longtemps après parfois.

       Sur sa table de nuit, elle garde un mouton d’un peu de tout. Pas sale. Il est dans une bulle de verre, pas d’inquiétude pour les hygiénistes. Un mouton plein de toutes les vies qu’elle trouve chez elle. Il est beau comme un coeur. Elle l’a modelé amoureusement. Et les gens ne savent pas que c’est un mouton. Ils ne se rendent pas compte tellement elle l’a fait beau. Sinon, ils ne lui diraient pas qu’elle est une vraie artiste. Elle regrette seulement de ne pas pouvoir le toucher. Mais on ne touche pas aux œuvres. C’est en gros dans les musées. Elle applique la même règle. Pas folle la guêpe.

Le soir, après avoir fait tourner dans ses mains la bulle de verre et son mouton, elle se borde, elle respire le douillet de son lit. Le douillet sent tellement bon ! Elle s’entoure de ses 4 fidèles. Elle a besoin d’eux pour dormir. Il y en un à chaque point cardinal. Quand elle perd un peu pied, ils se resserrent et font la ronde. Un sur deux, un chien-un chat,  un chien-un chat. Sinon, Francis est à l’Est, Marcel au Nord, Maurice à l’Ouest, Jean-Claude au Sud. Ils n’en changent pas. C’est important. Ils ne bougent pas quand elle dort. Cela ne dure pas si longtemps d’ailleurs, pas tellement assez pour les matous. Ils savent qu’elle est légère comme les moutons dans son sommeil et que le moindre souffle la ferait chavirer.

 

lundi 16 novembre 2015

Ra la Muette

      La Muette, l’ancienne idiote du village. Personne n’a jamais cru à cette version d’elle. Chacun autour d’elle, depuis si longtemps qu’elle existe (Ca parait toujours très long le temps qu’on a soi-même  déjà existé.), voit dans ses yeux qu’elle comprend tout. Chacun l’a vu dès le premier jour et c’en était un peu terrifiant. Un nouveau né quand même... Elle comprend sans doute au-delà des autres, au-delà de l’horizon habituel. Peut-être dans un domaine des anges. Est-ce que les anges parlent ? Ont-ils besoin de parler ? S’est-on déjà posé cette question théologique primordiale ? Elle est peut-être un ange. C’est la théorie secrète de certains. D’autres y voient le diable. Elle n’est pas loin d’être rousse. Les parents insistent sur le « blond vénitien ». Parce que, qui n’a pas une idée spécifique des roux ? Il y a les abrutis, finalement assez nombreux qui parlent de l’Enfer. Il y en a qui le prennent comme quelque chose d’anormal, presque un handicap. Il y a ceux qui trouvent ça superbe et n’ont de cesse d’en parler. De quoi se dédouanent-ils ? Bref, les parents ont également beaucoup insisté sur son odeur de blé doré, même au soir après la journée d’école. Ils se sont battus pour elle. Comme des tigres. Ils ont eu terriblement peur pour elle. Elle était si chétive à la naissance. Une crevette. Cela a donné le ton tout de suite. Une crevette blonde vénitienne. D’emblée. Ils se sont regardés. Ils ont comblé le désarroi. Ils ont parlé, prévenu et ils ont réussi. Une belle et douce jeune femme. Muette. D’où aurait-elle eu besoin de parler ? Ils ont toujours parlé avant qu’elle ouvre les lèvres.
     Elle est calme comme un arbre. Pourquoi pas comme un arbre ? Elle ne s’agite pas davantage que cela. Sauf les jours de tempête, jours de grand vent. Mais elle n’en parle pas pour autant. Elle siffle oui. Elle fronce les sourcils et lève les oreilles sous ses cheveux fins. Les autres n’entendent souvent rien. Mais certains ont appris à lire entre les lignes. Parce que parler n’est pas indispensable pour aimer ses proches et nouer de profondes relations.
    Elle est douce et majestueuse en même temps. Elle est douce, comme la nature tendre, comme ses cheveux d’or. Elle est ample comme son silence, dans son corps minuscule. 1m50 et 40kg. Les beaux parleurs ne sont pas prêts de comprendre. Elle a, de fait, l’avantage de ne pas être importunée par ces lourdingues-là. Elle a les siens. D’autres. Chacun les siens.

      La Muette n’est pas la Sourde. Elle écoute mieux que quiconque. Elle joue. Elle joue de l’alto. Elle est de ceux qui n’ont de sens que s’ils entendent parfaitement les autres. Ceux du 2ème et 3ème rang. Qui ne sont jamais les héros. Mais elle se fiche d’être un héros. Elle devrait déjà parler si elle avait de telles ambitions. Elle connaît elle-même à peine sa voix. Elle aime le son de son instrument. Elle le chérit et soigne son bois et les crins de son archet. On pourrait penser qu’elle méprise les premiers et encore plus le premier violon mais non même pas. Elle ne l’envie en aucun cas le acquéreur. Le silence lui est pour ainsi dire interdit et il est bien plus soumis qu’elle, en réalité.
       La grande question, pour tous, elle et les autres demeure : ne veut-elle ou ne peut-elle pas parler ? Tout être humain correctement assemblé parle. Il est fait pour. Elle a tout de l’être humain correctement assemblé. Ses parents s’en sont arrachés les cheveux. Les Dr n’ont jamais rien trouvé. Elle n’a jamais rien fait comprendre à quiconque. Un exaspérant mystère. Il n’en reste pas moins qu’elle ne dit pas un mot.
         Cela n’empêchera jamais personne d’avoir un nom, n’est-ce pas, tout cela ? Même écorné.

        Ra La Muette est, vous le savez vous lecteur sensible qui laissez vivre au fond des tripes, l’enfant d’il y a des siècles. Vous n’avez pas oublié. Eh bien, Ra n’est autre que la petite fille coincée au fond du placard ou sous le lit pour échapper quelques minutes au monde. A l’angoisse, bien sûr, à cette terrible entrée dans l’univers qu’est la parole. D’ailleurs, elle semble se demander souvent si c’est le monde qui l’envahit ou si elle l’envahit de son silence, car dans notre monde, le silence est un monstrueux blasphème. Elle n’est ni provocatrice ni joueuse. Le feu ne l’intéresse pas le moins du monde. Elle le trouve facile et les cendres déprimantes. Il y a l’angoisse du contact avec les pairs. Pas atroce et quelque chose qui noue l’estomac. Elle a peur de leurs mots sans doute, de leur lumière stroboscopique. Ra est cette minuscule gamine qui ne cherche pas à être cherchée. Qui s’évade, qui souffle et reprend pied au fond d’un placard. C’est de l’ordre de l’impulsion. Un besoin irrépressible parfois quand même quand il n’y a pas de paroles, juste quand le monde est trop là. Ah oui ! Il y en a qui se cachent sous leur couette aussi. Vous voyez n’est-ce pas ?
          Détrompez-vous, lecteurs cyniques si vous pensez qu’il s’agit de pleurer sur le sort de l a pauvre petite soubrette. Vous faites complètement fausse route. On vous l’a dit. Elle ne se cache en aucun cas pour être trouvée. Et surtout, elle n’est pas malheureuse. Elle n’est pas abandonnée. Elle n’est pas désespérée. Rien à voir avec Cosette. Elle n’est pas comme tout le monde et hop ! Ah bah oui, il y en a ! La vie quoi ! De toute façon, même adulte, elle est si menue qu’elle se faufile où elle veut. Elle est petite souris. On la laisse faire. Elle est plus libre que l’air.
        Il y a bien quelque chose d’encore plus fou avec Ra. Parfois, elle disparaît bel et bien. Tout le monde la voit et puis, plus personne ! Comment savoir puisqu’elle ne dit rien ? Mais on est content quand elle est de retour. Chacun imagine son scénario : elle part pour un voyage dans le temps-éclair ; elle va rejoindre sa famille elfe (ce qui expliquerait sa petite taille puisque tous sont grands sauf elle dans sa famille) et parle leur langue, se ressource et revient ; après cela, se pose les questions suivantes : où met-elle ses ailes ? Oui, ce sont forcément des elfes qui volent. Et quel rôle ont les elfes dans le monde humain ? Bienfaiteurs ? Protecteurs de l’humanité, espèce parallèle inoffensive ? Secret du noyau du monde. Tout est envisageable. Elle rétrécit comme dans le sac de Merlin l’Enchanteur et peut parvenir à ses fins sans que personne ne la voie. Quelles fins ? Personne n’en sait rien. Elle semble jouir de la vie, simplement. Elle se plaît à prendre soin, été comme hiver des plantes qu’on lui confie. Elle y est douée. Elle le sait. Elle ne s’en flatte pas. Elle n’y pense sans doute même pas.mais elle y prend un immense plaisir. Elle doit dézinguer tous les nuisibles à portée. Elle ne s’y prête qu’à demi. Elle trouve ca illogique. Elle ne s’y sent pas. Elle fait le juste nécessaire pour que tout fonctionne, pour que la nature continue de se réguler à son rythme.
        Ra rêve de ce rythme, le vrai rythme. Le rythme des animaux sauvages et des chênes millénaires. Elle en trouve un peu à l’alto. Mais c’est encore un rythme trop calculé. Heureusement qu’on peut opter les mots. Elle les prend pour la forme, faire comme tout le monde, ça ne lui est pas égal, sinon elle deviendrait folle, elle en est bien consciente, mais elle absorbe et délaisse la plus grande part de ces paroles qui rendent encore plus fou. Ils disent que les fous se taisent. Elle dit que les taiseux sont les moins fous. Cette aura du mot, de la phrase et du texte. Elle aime caresser, adoucir, tendre, masser, frapper tout comprendre à pleines mains, même les livres. Elle veut sentir à l’aveugle ou à l’ouïe.un seul sens à la fois. Elle ne peut pas tous les avoir ensemble. Pour elle, le sens s’y meurt. Et elle avec. C’est aussi pour cela qu’elle reste si petite et parfois si cachée. Pour préserver le sens. Pour ne pas éclater. Personne n’y croirait si elle disait cela mais elle est une explose use. Ce qu’elle croit elle, c’est que chacun l’est plus ou moins mais que tout le monde se goinfre de sens pour boucher fort les trous et éviter les catastrophes. Tout simplement. Et cela se comprend. Elle n’est peut-être pas née comme tous les autres. Ou elle n’a pas trouvé ses pairs. Elle n’a pas vraiment cherché. Un sens en plus venant d’un autre que l’on connaîtra a jamais si peu. Elle ne referme certainement pas les autres.  Mais pas les kaléidoscopiques qui s’éparpillent. Ca, ça la fout en pétards et elle se carapate vite fait comme elle sait si bien le faire.les autres disent qu’elle disparaît. Elle est humaine, elle ne disparaît pas. Mais elle ne se laisse us voir. Bombardement à entendre, voir et traduire ! ça non ! Mais la plupart des gens aiment l’effervescence. A Paris surtout. Il est si facile de se cacher à Paris. Elle se cache à Paris. Dans tous les coins de la ville et des appartements. Tout est alambiqué. Elle n’y cherche que la cachette parfaite. Voilà qui l’amuse : la cachette parfaite.

     Attention à ceux, je les vois d’ici, derrière la lumière des projecteurs, qui diraient Rate au lieu de Ra. Elle est Ra et pas plus. Ok ?
Ra comme ratiboisée.
Ra comme rabougrie.
Ra comme rapetissée.
Ra comme ramonée.
Ra comme rallumée.
Ra comme ranimée.
Comme vous voudrez. A votre bon coeur Messieurs Dames ! Des Ra, il y en a des tas. Elle se sent juste Ra. Ça veut déjà dire beaucoup, n’est-ce pas ?

       En tout cas, elle a suscité des vocations ou des bifurcations, comme on préfère le dire. C’est pareil. Certains l’ont rencontrée. Et déjà, ils étaient saoulés de mots et de froufrous blablas. Ils ne se sont pas tus véritablement pour autant. Mais ils ont notoirement réduits le flux. Et les autres autour n’y ont rien compris. Parce que le silence ou moins de paroles, les gens n’y comprennent rien. Et ça fait peur. Ça ne fait rire que les diables et les fous. Ca repose les musiciens parfois. Ça rend folles les pipelettes qui en bavent de mots et phrases insensées.
Ces quelques convertis donc ont ralenti et ils se sont mis à écouter et regarder avec plus d’attention. Ils ont constaté que tout était plus calme pour eux ainsi. Ce sont leurs dires, je ne déforme pas, je ne me permettrais pas. J’ai procédé en fidèle reporter. Mais, bien sûr, ils étaient prêts. Ils étaient au bord justement de l’explosion. Il ne faut pas négliger les circonstances.
       Ra ne s’est pas vraiment préoccupée de ces chemins qui ont changé après elle. Elle rirait si on li en parlait comme cela. Elle ne croit pas qu’elle ni quiconque ait un tel pouvoir sur son prochain. Un jour, un homme l’a remerciée. Elle a souri. Il l’a appelée « faiseuse d’anges ». Elle a soulevé un sourcil, interpellée.
        Oui, c’est vrai, Ra est sans ambition. Elle n’essaye pas davantage, ni plus haut, ni us fort. Elle se sent là où elle est. C’est si rare, avouons-le ! Comparée à Pika par exemple, quel gouffre ! Et pourtant Pika n’est pas une grande bavarde. Bref.
        En fait, Ra fait penser  à ces toutes minuscules grands-mères qui sourient aux facéties et tentatives désespérées de se récupérer de leurs jeunes pairs. Vous savez ces toutes minuscules vieilles assises sur un banc qui ne pipent pas mot et pensent tout haut. Pourtant, Ra est toute jeune. Peut-être le pouvoir elfique.
        Justement, puisqu’on en parle : Ra est toute jeune. Ra veut bien aimer. Elle est capable d’aimer sans limites. Sans mots ni limites. Comme certains humains. Elle n’est pas unique en son genre, sauf que les mots... C’est un frein. Qui , aujourd’hui, ici, maintenant, accepte un amour sans mots ? Sans mots. Sans aucun mot. Sans un Je t'aime jusqu’a ce que la mort les sépare. Ra ne s’impatiente pas. Mais elle y pense. Elle prie même parfois pour ca. Parce qu’elle a beau en aimer fort des gens, elle voudrait en aimer un et être ensemble. Si c’est impossible, il en ira ainsi. Elle ne fera pas plier sa nature à ce point pour un amour qu’elle devra donner avec des mots. Sa mère est inquiète. « Tu finiras toute seule. Et quand nous ne serons plus là ? » Ra la prend dans ses bras. Elle est plus petite que sa mère mais c’est elle qui la serre dans ses bras. Ra, elle, n’a pas besoin d’etre consolée. N’a jamais eu besoin ou presque. Très vite, sa mère l’a vue s’apaiser seule, en quelques semaines de vie. Pratique mais effrayant. La mère est restée mère. Elle l’a quand même bercée et Ra souriait toujours douce et rassurante.
Il y a la famille. Mais il y a aussi les amis. Ra a de bons amis. Sa mère le sait. Elle sait aussi qu’ils ne peuvent pas être faux. Qu’elle n’est pas seule et que même si elle l’etait, elle n’en serait pas si malheureuse. Et puis, il y a son travail. Un bon travail. Un beau avait. Elle y voit du monde, des tonnes de monde. Elle est loin d’être recluse. Mais sa mère trouve aussi son compte à s’inquiéter. Elle aime que Ra la tienne fort dans ses petits bras. Sa mère n’a pas eu la vie facile.
Son père, il ne s’en mêle pas. Il préférerait aussi qu’elle trouve un bon bonhomme sûr. Il parle beaucoup de ce fameux gendre qui n’existe pas. Il parle beaucoup. Ils brisent les clichés d’hommes taiseux et femmes bavardes à eux deux. Ils sont drôles. Ils sont comme on ne s’attend pas à ce que soient les gens. Ils détonnent. Vice-versa badaboum. Ils rient en tout cas. La mère de Ra rit moins. Un juste équilibre familial. Mais elle aime les voir rire.
Ils n’ont eu que Ra comme enfant. Ils ne voulaient qu’un enfant. Pour de multiples raisons belles et moins belles. Comme tout le monde cette fois. Ra ne regrette rien. Elle peut trouver des frères et sœurs autre part, non ? Les parents ne voulaient tenir qu’un enfant dans leurs bras, qu’un seul, qu’une seule, peu importait mais unique. Un enfant unique. Pas de blond brun roux aux yeux de toutes les couleurs aux prénoms à rappeler dans le bon ordre. Pas tout ca. Un unique.
      Ra trouvera sans doute une belle personne, qui regarde droit dans les yeux. Qui la prendra telle qu’elle est. Elle n’est pas idiote. Elle sait que sa situation est inédite et qu’elle ne tombera pas au coin de la rue sur cette belle personne. Peut-être dans ses cachettes parisiennes en revanche : un coin ou une embrasure. Elle n’a pas peur d’attendre ni de ne pas trouver. Elle a un sens au creux de son noyau, c’est déjà beau. Elle aime chaque jour sa chance.
Si jamais elle trouvait la belle personne, il reste évident qu’elle n’aurait pas d’enfants. Encore moins que ses parents donc. Elle n’en prévoit sûrement pas. C’est limpide, sans un mot de plus. Et parait-il, la moitié des elfes ne procréent pas. Ils ont un autre boulot compliqué. Plus philosophique. Ce qui n’a l’air de rien et fait vivre les êtres dans leur société. Mais pour comprendre précisément cela, il faudrait aller chercher dans les encyclopédies ou interroger Tolkien, dans son ciel et sa terre.
        Chez les humains, Ra fait pencher les têtes et ouvrir grand les yeux. Je plaisante avec cette histoire nature humaine. Mais Ra n’est fermée à rien. Elle est prête à tout entendre, à tout comprendre. Elle ferme les écoutilles quand elle sent la malveillance prendre le dessus. Cela se lit sur son visage. Elle s’absorbe en elle-même et elle devient ostensiblement inaccessible. Ceux qui cherchent un allié dans leur critiques ou moqueries sont entièrement désarçonnés d se retrouver si seuls. Ils reçoivent en prime en boomerang leur noirceur, renvoyée par le mur de pierre de petite bonne femme qui ne paye pas de mine. C’est idiot mais pour avoir assisté à une telle scène, j’ai vu Ra se tasser encore davantage, blanchir et noircir ses grands yeux, pâliras peau, creuser ses joues, presque sortir les canines. Un fantôme de vampire. Ça souffle ! Mais pour avoir envie de médire devant Ra, franchement, il faut etre un sacré con. Un sacré sacré con qui a tous les sens à côté de la plaque.

      Souvent, j’assiste à ses concerts. Souvent, je lui raconte ma vie. Moi, j’ai des mots plein la bouche et plein les mains. Elle n’a pas l’air de ses sentir envahie. Je me le demande, bien entendu. Je sais que quelque part, nous nous ressemblons. Elle le sait aussi. Je sais qu’elle m’aime. Et moi aussi je l’aime. On se serre toujours fort dans les bras pour les bonjour et au envoie. Pourtant on n’est pas américaines. Mais pas de bises parisiennes du bout des lèvres. Ça ne rime à rien. Et puis, elle est petit format mais elle a une de ces vigueurs ! Je lui raconte mes aventures. Souvent, elle sourit. Si je pleure, elle me caresse la joue. Si on a le temps, elle m’emmène chez elle et elle me joue la musique qui m’apaise. Qui m’extirpera de mes nouées. On dirait qu’elle n’a pas de nœud sur. Pourtant, les psychanalystes disent bien que c’est avec les mots que les bœufs se défont. Pas toujours apparemment. On s’en fout d’ailleurs. Ra fait partie de ces êtres que j’ai envie de croire magiques. Elle se laisse faire. Mais je ne suis pas dupe. Elle m’aime alors elle me cajole et se laisse transformer par mon intérieur fracassé.

Ra ne doit jamais mourir. Jamais avant moi.

jeudi 1 octobre 2015

Jane, HIMALAYA

    Elle est celle qu'on regarde d'en bas de la montagne ou du bord. Celle qui n'est plus qu'un petit point noir qui fait peur et excite les esprits en même temps. On dit qu'elle n'est pas prudente et qu'elle n'a vraiment rien d'autre à faire de sa vie que de prendre tous ces risques, qu'elle ne pense qu'à elle, et sa famille alors ? Sa pauvre mère doit être dans de ses états ! Meuh non ! Les gens pensent à la place de ceux qu'ils croient pouvoir connaître, ils les croient comme eux. La mère est fière, bien au contraire. Sa fille accomplit ce qu'elle n'a jamais osé. Elle affiche l'angoisse de rigueur dans toutes ces situations mais inconsciemment elle l'a construite comme ça sa descendance féminine. Beaucoup moins la virile. Allez comprendre. Jane est une aventurière, vous l'aurez compris sans moi. Je suis bien obligée de le dire. Sinon on a envie de mettre le mot mais on se dit que si celui qui écrit ne l'a pas dit c'est qu'il avait une bonne raison et alors ln se questionne, on s'en arrache les cheveux pour voir quelle hypothèse colle le mieux avec cette béance. Sans se dire que peut être, d'abord on s'en fout, ensuite, il a simplement oublié. Une omission oh non grand Dieu ! Pas d'omission dans ce cercle fermissime des littérateurs. Bref, encore faut-il être lu. Pas une mince affaire d'emblée.
Jane descend et monte, pire qu'une télé cabine, plus raide, plus intense, plus émotive surtout. Encore heureux. Elle serait un phénomène des plus terrifiants sans cela. Elle n'a d'ailleurs jamais affirmé auprès de quiconque qu'elle n'avait pas peur. Elle se décrit comme une peureuse. Sa mère aussi. Une enfant qui a toujours été créative et casse-coup. Comme quoi, encore une enfilade de déductions sans nécessité ! Plus on a peur et plus on est courageux. Rien de bien neuf là dedans. Mais peut-être même que plus on a peur, plus on a envie de vaincre sa fragilité. J'y crois. Jane le sait. Comme vous le constatez par vous-même, c'est une jeune femme sans détours, non sans peurs.
      Jane a fait le tour du monde. Elle a fini le lycée à 17 ans. Elle a toujours réussi vite et bien. Elle a entendu dire qu'elle ne travaillait pas assez, qu'elle n'était pas bien courageuse. Question de temps passé à la rédaction des dissertations ou de nombre de fois de récitations de leçons. Des questions d'enseignants sans idée, sans aucune idée de son fonctionnement à elle, adolescente éclair. Elle s'en fiche, elle y arrive. C'est bien le seul domaine où elle n'a jamais eu peur, où elle s'est montrée radicalement aventurière, ne respectant pas les consignes quand elle savait que le résultat en bénéficierait. Elle l'a parfois payé. Pas si cher. Elle y était prête en tout cas. Il n'était pas question de ces effondrements jusqu'aux orteils repliés dans les chaussures trop petites, poupée de chiffon qui ne veut plus que crever. Ces appréhensions à la hauteur des montagnes et des déserts les plus cruels. Elle était de ceux qui maîtrisent là au lycée, le terrain. Une gradée. Pas socialement. Juste à l'école, en classe, un stylo en main. La cour gâte déjà le plaisir où elle replonge dans les affres de l'énorme bataillon sans distinction voire au trou, au coin, sous les arcades, derrière le poteau. L'écart est vertigineux. Et elle en a gardé un certain goût amer mais vivant. Le vivant à son revers de médaille et elle l'utilise aujourd'hui dans ses escalades et ses plongées multiples et variées. L'écart a parfois donné des nausées inextinguibles. A en fermer la bouche à double tour des heures entières. L'appétit revenant pour le goûter, le meilleur des repas. Encore aujourd'hui, de loin, le meilleur. Elle craint, comme tant d'autres choses donc, les jours sans goûter. Les jours de Grands, d'adultes. Elle fait semblant et elle se trouve toujours de quoi remplacer ce moment précieux : un cappuccino, un chocolat, un café crème bien sucré. Rien rien n'est pas envisagé. Elle deviendrait folle avant les 19h. On ne s'en doute pas. Elle cache bien son jeu. Elle affronte les plus grandes natures, les plus grands défis. Mais sans goûter, pas de survie. Bien sûr, elle n'est jamais allée sur la Lune et elle n'en a pas le projet parce que dans le noir, on ne saurait plus tellement où se trouve le 4h. Sans doute qu'il y aurait d'autres paramètres plus handicapants à prendre en compte. Mais elle, un peu bêtement, elle pense à ça.
      Le père est furax. Elle aurait dû faire de hautes études suivies d'une belle carrière. Une fille belle et intelligente comme elle... Elle a fait les hautes études : à l'université publique. Pas assez bien pour elle ? Il faut croire. Elle ne comprend pas, toujours pas cela. Elle n'y prête que peu d'attention. Elle le prend comme une génération gap comme elle a appris au collège que disaient les anglophones. Elle sait qu'il ne la comprend pas, qu'il croit la comprendre et qu'elle ne le comprend pas et n'essaye plus.
L'énergie est comptée en ce monde, elle la garde pour des débats et épreuves qui l'animent réellement. Ce ne serait pas la même chose si elle était restée sur les satanées contes et qu'elles avaient pris le contrôle d'elle-même. Elle pense à Lili, à Elvire. À tous leurs tours sur elles-mêmes ou dans les murs, à toutes leurs hésitations qui les dirigent. Qui les emmènent loin de la nature, de leur corps, de leurs pairs, de leur monde même. Non pas qu'elles n'aient pas de monde. Bien entendu, tout le monde a un monde. Mais on parle là du monde qui les entoure et qu'elles ne peuvent pas même toucher. Elles se contentent de regarder, de parler et d'écrire pour Lili, de chasser un pas puis l'autre pour Elvire. Jane se fout de l'élégance et des jolies fresques. Elle préfère ce que d'aucuns nomment ses frasques. Elle n'éprouve pas toutes ces frustrations et ces colères que d'autres doivent juguler à longueur de journée et qui finissent par leur arranger des cancers fourrés partout aux coins du corps. Ils se mettent où ils veulent. Une fois qu'ils sont là, allez-y pour les en déloger. Jane n'aura pas de cancer. Elle n'aura jamais de maladie grave. Elle n'a pas de maladie chronique. Tout est en place. Elle ne prend qu'au pire du Doliprane. Elle n'en veut pas plus. Elle n'en a pas besoin. Elle n'a besoin de rien de plus que celle qu'elle peut elle-même s'apporter. Non qu'elle n'aime personne ou puisse vivre seule. Elle n'est pas un loup solitaire. Elle accomplit ce qu'elle doit accomplir seule oui. Sa vie, elle, ne se passe pas seule, bien au contraire. Elle est très entourée et prend soin de ceux qui lui sont chers. Elle n'est pas asociale comme ceux de certains reportages qui disent préférer la compagnie des animaux à celle des hommes. Et des femmes  a-t-elle toujours envie de rajouter, mais elle se retient, ce coup-là, car cette lutte est menée durement par d'autres et qu'elle ne peut pas tout faire. Elle ne peut pas tout faire. Ce deuil de toutes les expériences. Elle est encore dans le tiraillement de ses désirs et ce deuil. Ses proches rient de la voir vouloir tout faire. Mais elle entend souvent qu'il n'aura pas assez d'une vie pour faire tout ce qu'elle projette. Une fois emballée dans ses imaginations d'aventures à venir, on ne l'arrête plus et elle sent grossir son cœur, elle la dure au mal. Elle s'emplit d'envies et d'amour pour ce monde et ses richesses. C'est plus que digne d'une comédie sentimentale américaine, dit ainsi. C'est pourtant comme cela qu'elle le vit et qu'elle l'exprime. Les autres la voient se rapprocher d'eux alors, elle l'indéfectible et ils lui en sont gré. Sans un mot.
Sa mère raconte que dès qu'elle a su agripper quelque chose, dès ses quelques premiers mois de vie, Jane s'est emparé de ce qui était à sa portée. Il fallait tout cacher, les lunettes, les bijoux, les miettes, tout ce qui était atteignable par un si jeune enfant. Comment ne pas comprendre que cela ne fit que s'accentuer par la suite et que Jane, une fois debout sur ses cannes à 9 mois et demi a commencé à foutre un sacré merdier. Madame C. qui n'avait jamais envisagé d'arrêter son travail, en bonne femme forte qui a des choses à prouver des années 70, s'est interrogée un moment. Jane n'était pas désagréable ni colérique, ni malade. Elle était éreintante d'énergie et les plus éprouvés des nounous n'ont pas tenus bien longtemps. On a du mal à y croire comme cela. C'était un enfant en parfaite santé, sur tous les plans. Le médecin avait du mal à entendre la plainte de Madame. Monsieur ne se rendait pas à ces rendez-vous mais en pensait encore davantage. Jane va bien. Elle apprend, elle se développe et évolue très vite. Que demander de plus, n'est-ce pas Françoise ? Elle baissait les yeux. Un peu de calme avait-elle tellement envie de répondre. C'est une tornade, une calamité. Mais elle se taisait et elle se félicitait de sa persévérance au final. Elle n'avait pas cédé et n'avait pas quitté son emploi. Elle avait trouvé le nounou idéal. Un jeune baba cool qui adorait les enfants et à qui elle prit le risque de faire confiance, avec succès. Il devint un grand psychiatre par la suite. Ils s'étaient entendu d'emblée comme cul et chemise. Françoise avait enfin soufflé et Jane avait pu continuer de toucher à tout et tout comprendre. Freddy lui expliquait absolument tout, dans les détails les plus techniques. Il lui montrait des vidéos de sport extrême. Elle ouvrait alors grand la bouche et souriait comme une imbécile. Françoise y avait assisté parce que même Freddy ne s'attendait pas à cela. Ce trait de caractère n'avait jamais cessé d'être et cela avait donné naissance à une adulte qui dormait 5h par nuit, courait un peu partout sans fatigue ni avoir l'air de se presser vraiment. Allez comprendre cette fable ! Courir sans avoir l'air rapide. Jane n'est pas ordinaire, vous l'aurez compris.
On se demande immanquablement ce que l'adolescence a bien pu bouleverser dans tout cette dynamique. L'école d'abord ! Apaisement, la nourriture était là, tout le temps disponible, buffet à volonté. Puis, l'adolescence. Françoise s'était dit à ce moment-là que Jane était un peu ado ses 6 mois. Sur certains aspects bien sûr. La mauvaise humeur n'en faisait pas partie. Pour le fait de prendre des risques, de se mettre en danger, Françoise avait pour le coup arrêté de se battre. Jane était toujours égratigné ou fracturée de quelque part sans que jamais cela ne représente un drame pour elle, l'enfant. Françoise voyant cette sérénité chez son enfant l'avait suivie sur ce chemin et s'était fait un souci de moins. Elle n'avait pas eu le choix à moins de se perdre définitivement. Françoise comme tous ses ascendants et descendants avaient un instinct de survie certain. Elle l'avait utilisé à bon escient cette fois-ci puisqu'elle avait cessé d'en vouloir à sa fille et de ne plus dormir, elle avait cessé de regretter cette enfant, disons-le franchement. Et rien depuis lors, depuis 18 ans qu'elle avait pris cette décision n'était arrivé. Non sans risque mais sans mort et sans catastrophe. Pierre était resté de marbre depuis le début. Arguant de la responsabilité de sa fille elle-même. Dès son plus jeune âge. pas de discussion stérile à avoir face à cet argument absurde. Françoise continue aujourd'hui de lever les yeux quand il invoque cette idée stupide. Elle l'aime son mari. Mais elle ne l'aime pas comme père. Elle l'aime de tout son cœur comme conjoint. Elle aurait préféré un autre homme comme père de ses enfants. Tant pis, on ne peut pas tout avoir. Déjà bien d'aimer et être aimé. Ils se taisaient tous les deux concernant Jane notamment. Jonathan étant beaucoup plus placide et sans danger immédiat et visible.


      Jane savait qu'elle avait mis à mal la famille, qu'elle avait toujours bousculé tout ce qui commençait à s'installer. Pas par goût de la révolte. Pas par agressivité intentionnelle. Colère rentrée et incomprise peut-être mais elle n'en savait rien. Surtout par besoin vital de changement, de mouvement. L'immobile est mort. Jane a toujours eu en elle ce sentiment morbide de l'inertie. Ce frère aussi serein et apaisé, elle lui en faisait voir de toutes les couleurs. Pour le faire rougir, verdir, jaunir, fleurir. Sans succès. Elle ne l'avait jamais admis mais tout le monde le savait maintenant qu'ils étaient tous deux adultes, elle en avait beaucoup appris de lui. Elle n'a jamais appris la douceur et la zen attitude. Mais elle a appris à admettre ces gens-là, si autres. Elle l'aime de tout son cœur son Jojo. Elle l'appelle toujours comme ça. Absolument toujours. Il n'a jamais renâclé. On ne rejette pas la seule marque d'affection d'une femme comme Jane. Sans doute que la rivalité s'est fait sentir à certains moments. Le père s'est alors manifesté. Jane a ouvert grand les yeux. Une des rares occasions où elle s'est laisse prendre de vitesse.
Mais attention ! soyons clair ! Jane est, en situation d'une fantastique tendresse. Tendresse et douceur n'ont, à son sens, rien en commun. Et ce n'est pas parce qu'elle saute en deltaplane de la Tour Eiffel de nuit qu'elle ne se sent pas à l'aise sous sa couette dans le creux d'un homme bien plus fort qu'elle. Elle a sur ce point-là une exigence extrême. Elle doit se sentir petite et même minuscule au creux d'un homme qu'elle choisit ou qui la choisit. Ces choses-là varient. Cela ne veut pas dire qu'il lui faut un rugbyman de 2m de haut et de 140kg. Cela veut dire qu'il faut un homme plus grand qu'elle et qui se fasse sentir plus grand. Ce à quoi les simplistes concluront : elle aime les machos sans cervelle. Idiotie phénoménale des théories de l'amour. ce que les gens les plus subtils peuvent alors se montrer bêtes ! Prenons un exemple : un homme de carrure normale, normale comme les autres de son âge, dans la moyenne (Jane ne sait jamais comment faire avec "normal", c'est une drôle de notion qu'elle comprend, elle n'est pas malade, qu'elle ne comprend pas, elle aime toutes les nuances de tout), donc d'1m75 et qui lui plaît plus que tous les gros bras de la salle. Pourquoi ? Parce qu'il sait pas prendre une meuf. La fourrer. Il sait prendre dans ses bras. Il sait enrouler. Il sait être le grand ours qui a rétracter ses griffes et qui même en fait des coussinets. Elle aime les ours à pattes milka. Elle ne les garde jamais longtemps. Ils ne se gardent jamais longtemps, devraient-elle dire. Le lien se détend toujours, sans heurts. Et personne ne souffre. Personne n'en a l'air du moins. Elle aime le corps à corps. C'est cela qu'elle aime le plus. Sentir la chaleur animale d'un être vivant. La chaleur et la peau. La peau, l'organe le plus grand du corps. L'organe le plus vivant de l'humain. Et il ne faut pas être un idiot pour savoir faire cela. Il faut être un finaud.


     Jane sait qu'elle mourra sans doute brutalement. C'est mieux. Cela lui correspond. Elle ne sera affiliée à aucune maladie, comme à rien d'autre. Oui à la famille et à ceux qu'elle aime. Elle accepte cette affiliation-là. Aucune autre. Tous les autres groupes sont honnis. Elle est contre les fraternités ou sororités, encore pire. Elle n'a pas de sœur d'ailleurs. Elle ne sait pas en quoi cela consiste. Cela ne l'intéresse pas. Elle ne s'affilie pas parce qu'elle serait prisonnière. Elle ne sera pas prisonnière. S'il arrivait qu'elle s'y sente, elle sautera du haut du sommet du monde. Elle n'hésitera pas. Ce ne sera pas vraiment un suicide. Jane est vivante. Elle le prend comme ça. Si elle ne peut plus faire avec, elle mourra. S'il lui manquait ses deux jambes, suite à un terrible accident et tout le tralala, si elle était enfermée sur les bancs de l'école militaire, elle mourrait oui. Sans liberté, elle n'est rien. Ce n'est pas un slogan de vieux soixante-huitard. C'est une intime sensation de dévivance sans liberté. Jojo qui n'a rien à voir avec ça, et encore, sous sa carapace de skatter, la laisse faire et même la respecte profondément. Elle aime ce respect qu'il lui voue. Un beau respect, sans soumission, sans peur. un respect fraternel. Ils sont vraiment frère et sœur tous les deux. Elle se demande parfois s'il lui en a voulu de tout réussir, d'être parfaite. A vrai dire, elle n'a jamais pu savoir e quoi il en retournait. Il est devenu pénible entre la 5ème et la 3ème et puis le lycée l'a calmé, comme tout le monde à peu près. Rien de plus normal. Rien de parfait non plus. Mais y a-t-il aspiré un jour ? Elle aime à imaginer que non et qu'ils se complètent, qu'ils s'emboîtent. Encore peut-être une perfection de trop.
Cette perfection c'est une perfection d'aujourd'hui et elle, Jane, n'a jamais pensé une seconde à être parfaite. C'est le miroir déformant qu'on lui renvoie. Il y a quelques siècles, elle aurait été traitée en sorcière. Elle ne l'oublie jamais. La relativité de tout ce qu'elle entreprend qui laisse les autres baba. mais qui pourrait en blesser plus d'un parmi les croyants. L'Hérétique...
De plus, elle n'aura pas d'enfants.


    Jane a basé son existence sur sa peur, sur ses antiques et énormes craintes. Elle les a fait tourbillonnées pour se faire une championne. Le monde la reconnaît en tant que telle. Elle en tire les bénéfices mais elle se satisfait davantage de l'idée de vaincre ses peurs et d'être chaque jour plus en terre sur cette planète. Elle fait peur sans plaisir ? pas sûr... Elle se fait peur avec plaisir ? bien sûr. Les choses sont si complexes. Elle ne les démêlent pas plus que cela. même si cela lui prend parfois surtout dans les grandes solitudes.
      Elle se trouvait un jour au haut d'un de ces sommets que l'on a vus à la télé et qui font rire tant ils paraissent faux. Elle avait demandé à être seule un instant, sans ses précieux acolytes. Elle avait observé intensément la neige, la pure, la blanche, la princesse. Jane est une femme de neige. Elle l'a caressée, à mains nues, doucement cette fois, oui. Doucement. Seulement avec la neige. Elle a dit à voix haute que Jojo avait bien raison dans un sens. Elle a fermé les yeux. Jamais elle ne ferme les yeux bleus perçants qui attrape l'univers. Sauf pour les besoins du corps, h par nuit. Rationalité obligatoire. Elle a continué de caresser la neige. Sans froid. Il y en avait à perte de vue, en vallons, en formes de femme. Là, elle a pensé qu'elle aimerait faire l'amour à cette femme-là. Elle a eu la présence d'esprit de se remplir jusqu'à la fin de ses jours, calcul animal là encore, de cette neige. Elle a senti son cœur gonfler, mais de beauté cette fois et son ventre s'ouvrir. Ce ventre aux abdominaux de chocolat. Son ventre a desserré ses mâchoires et elle a laissé entrer la neige. Jusqu'à l'utérus et la moelle. Elle n'est pas redescendue tout à fait la même.
      En bas, deux semaines plus tard, Jojo l'a observée. Il a souri et il a dit "Ma sœur en neige." Il l'a prise dans ses bras pour la première fois. Il a fait l'ours aux pattes milka. En moonboots. En pleine rue. Pas dans un lit.