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dimanche 4 mars 2018

De l'autre côté du miroir

La soirée se passe étrangement. Agréablement. Flo sait qu'il dormir toute la journée du lendemain. Il sait d'avance qu'il sera épuisé. Il tracte jusqu'au plus profond de ses ressources pour s'adapter. Il est dans un autre monde, un vrai autre monde, comme dans un dessin animé, il a passé une barrière, il est de l'autre côté du mur, de l'autre côté du miroir. Il peut voir les deux côtés, sait qu'il appartient au premier mais est irrésistiblement attiré par le second. Jana le traîne partout où elle va. Elle ne fait pas un pas sans lui. Il pourrait être son gamin, son chien ? non ce serait mal interpréter ses attentions, son mec. Mais c'est encore autre chose, une espèce de parrainage. Elle est sa marraine, elle l'introduit dans un nouveau monde et l'accompagne comme un tout-petit. Il se laisse faire. Il n'en a pas l'habitude. Marc a complètement raison. Il se laisse aller enfin, cesse de jouer au bouffon. Il regarde avec curiosité, sans filtre ceux qui l'entourent et tout ce qui se passe. Il ne comprend presque rien mais sent une atmosphère saturée de symboles qui l'enveloppe. Il y est au chaud. Il ne s'ennuie pas une seconde et pourtant, rien ne lui est accessible ou presque. La musique est tellement forte que ceux qui tentent de lui parler s'époumonent vite et lui-même se lasse. Tout le monde met fin à l'échange de conserve sans s'en tenir rigueur.
Au bout de quelques heures, Flo prévient Jana qu'il va prendre l'air sur le balcon, avec quelques décibels en moins. Il fume, appuyé face à la fenêtre coulissante. Il observe la scène à travers les volutes de sa fumée. Il est étourdi par le bruit, l'inconnu, son ventre vide et la nicotine à laquelle il n'a pas touché depuis 16h. Il a un sentiment d'irréel. Il observe les mains danser dans la pièce, s'entrecouper, s'entrelacer sans se toucher, les yeux dans les yeux, les yeux loin des mains parfois parce qu'ils sont chacun incroyablement indépendants. Il ferme les yeux et écoute ce qu'il perçoit. Une musique au volume assourdissant, à peu près normal une fois la fenêtre vitrée fermée en travers. Des rires, tous extraordinaires. Au sens propre du terme. Tous singuliers et uniques. Il y a beaucoup de rires et aucun ne se ressemble. Il n'avait jamais fait autant attention au rire des gens. Ceux-là lui semblent comme celui de Jana, d'une authenticité nécessaire. Quelque chose d'évident. Peut-être que les autres le sont toujours. Mais il ne les écoute pas. Il regarde les sourires et écoute les mots. Là, il ferme les yeux et il écoute les rires. Certains sont presque inaudibles. D'autres tonitruants. Comme tous les rires, direz-vous. Oui, comme tous les rires. Sauf que. Quelque chose tout de même les distingue. Ceux-là n'ont pas de case. Ils ne rentrent pas dans les catégories connues. Vous avez ceux qui rient en cochon, ceux qui rient étouffés, ceux qui rient déployés, ceux qui rient en hoquets, ceux qui rient en cascade. Vous pouvez les décrire. Ceux-là en font partie bien sûr, avec peut-être un peu plus de variantes aux sonorités moins socialement esthétiques ou moins contrôlées tout simplement. Mais c'est autre chose en plus. Il a les yeux fermés. Lui qui aime à toujours tout pouvoir voir tente le grand saut. Il essaye sans les yeux. Le vélo sans les mains. Flo a envie de rire ou de pleurer. Il ne sait pas. Il ne pleure pas de joie. Il ne connaît pas ça. Il ne le dit pas pour ne heurter personne mais il trouve ça absurde. Les larmes ne sont pas faites pour ça pour lui. Les autres sont libres bien entendu. Flo n'est pas à l'aise face à ces larmes-là, il pourrait peut-être l'avouer. Mais sur ce balcon, en pleine nuit, froide, la clope aux lèvres, il a envie de pleurer, les paupières closes, sans sommeil, à écouter les rires les plus vrais qu'il ait jamais entendus. Face à cette réalité, il ne fait pas exprès mais il ne peut plus se permettre de jouer, de rire à sa façon. Il doit trouver une autre manière. Un horizon vierge s'ouvre devant lui. Il doit tout réapprendre. Et ses larmes ont alors un sens.

mercredi 28 février 2018

cachée à tout prix

    C'est un peu délicat. Comment expliquer ça correctement... A l'époque, la haine que je nourrissais en moi, fruit d'années de honte et de peur, prenait toute la place à laquelle les émotions ont droit. Elle ne laissait aucune autre exister. Et j'en étais tout à fait contente, comme d'un nouveau joujou dont on ne se lasse pas. Je la trouvais très confortable, aussi étrange que cela puisse paraître. J'étais au moins en partie en paix. L'autre moitié restait nouée à quadruple tour et indémêlable mais au moins une partie de moi vivait enfin. C'est en tout cas, le sentiment que j'eus alors. La haine c'était d'abord la haine de moi. Je ne profère qu'une banalité en disant cela. La haine de tout ce que j'étais. 

La vraie haine.
Celle qui brille dans les yeux.
Celle qui fait pointer les crocs.
Celle qui fait couler la bave.
Celle qui fait pleurer jours et nuits puis,
plus rien.
Pus rien,
Tout est tari et pourtant il faut marcher
en bon petit soldat,
qui voudrait bien
mourir sans plus de combat crever bordel mais
que tout s'arrête.
La haine qui
fait vendre son âme, qui
autorise toutes les vengeances,
tous les massacres.
La haine qui te mène n'importe où, aux recoins les plus infâmes du monde, à ceux les plus splendides aussi.
La haine qui te fait tout oser.
La haine de toi,
de chaque centimètre,
millimètre,
nanomètre de toi,
des autres,
de tes plus proches,
surtout,
de ce que tu as touché,
approché,
de ta vie entière,
de la vie,
de la conscience,
le désir irrépressible de devenir un légume,
un ver de terre,
de ne plus jamais crier des profondeurs
comme un pauvre dégénéré flamboyant
méphistophélique de haine et de rancoeur,
à la voix de gosse coi,
con comme un coin.
Je me rêvais le revers de ma médaille, le verso, enfin. Que le recto tombe à jamais dans l'oubli, que j'aie droit à cette deuxième naissance, moi fille de Janus, choisir mon camp. Tout me révulsait. J'étais en perpétuelle convulsion contre moi-même, les yeux et la langue retournées de détestation. Je voulais en finir avec cet être-là. Je voulais être l'autre putain côté de la pièce. Plus jamais ne me retourner ou alors mourir. Plutôt mourir que de poursuivre avec cette face-là. Pile, verso, simple envers même. Tout mais plus ça.
Et la haine a permis cela, de tuer à petits feux les profondeurs, toutes les plus petites parcelles de l'être que l'on voudrait voir ne plus jamais resurgir quand on rouvre les yeux, au réveil et de remplacer tout cela par un être qui me plaisait. Je n'adorais pas ce nouvel être mais au moins, il était différent et je l'avais construit moi-même. Je n'étais plus une poupée cassée, une gamine en retard, une handicapée qu'on pousse et tire comme un boulet dont on n'arrive pas à se défaire. De culpabilité surtout. Tu n'imagines pas Flo combien immense peut être la haine de soi. Je ne sais pas, peut-être que je me trompe et que je ne te connais pas assez, qu'en fait tu connais ça, mais je ne crois pas. Nous appartenons à une engeance qui se reconnaît à l'instinct et de très loin. Je n'ai jamais senti ça chez toi.

Il fait non de la tête.

Je me doutais. Alors je dois t'expliquer ce à quoi mène tout cela. On ne vit pas de drame. Tout se passe calmement et personne ne s'effraie. On y tient d'ailleurs pour pouvoir se métamorphoser en toute tranquillité. On bosse dur et puis, on finit par croire son travail achevé. On est bien devenu quelqu'un d'autre. Sauf que les maux de tête récurrents depuis l'enfance et qui s'accentuent, les manies qui font toujours autant sourire les autres, les tout petits gestes absolument uniques, les infimes attitudes qui font dire à la mère ou au frère « elle a toujours fait ça », la mémoire que l'on retrouve toujours, les rêves et leur crudité qui ne rusent qu'apparemment mais heurtent en pleine artère et font gicler tout ce qu'ils peuvent. Il hurlent un démenti, tous. On le voit, on est obligé de le voir, une seconde. Parfois le rêve poursuit toute la journée. Il jaillit brutalement au bout milieu d'une phrase. Il ne laisse pas en paix. Il rappelle à l'ordre, bien au contraire. Il entend se faire écouter. Et l'humeur est sombre parce qu'on croit que les vieux démons refont surface.
Il ne s'agit en réalité absolument pas de vieux démons ou autres fantômes sans queue ni tête. Il s'agit de l'Authentique qui toque à la porte, de temps en temps, parce que le recto ne s'efface pas. On a beau jouer Janus en tout sens., le recto demeure et le verso recouvre ou au mieux s'accouple et se mélange. Mais combien d'années plus tard ! Le verso est un masque salvateur. Il est tout ce qu'on veut et il n'est pas faux alors, que dans ce mensonge, l'on puisse tout ce que l'on veuille. Mais la haine est là qui donne toutes les forces et tous les pouvoirs les plus incroyables. Le masque berce, on ne dort pas paisiblement mais on dort. On se sent moins détestable qu'avant. Et ce n'est pas gagné mais c'est toujours mieux. Et finalement, on perfectionne le verso, on se prend au jeu et on réussit. Une vraie et propre réussite. Enfin propre. Alors non, je ne suis pas triste ou déçue ou frustrée qu'on me prenne pour une autre. J'ai acquis grâce à tout ça à apaiser un peu la haine. Mais je ne crois pas encore et je doute que le jour arrivera où je serais fière du recto et capable de l'assumer. Je vais être vraiment honnête avec toi : je ne peux pas être recto parce que personne n'aime ce recto. Je sais que je ne suis pas tout le monde et que je ne peux pas savoir, que chaque regard est différent, blablabla. Je ne conçois pas qu'on aime cet être-là. Alors je le grime encore. Mais maintenant j'aime au moins le masque. Flo, qui aime cette personne-là derrière ? Qui ? Je te le jure, personne ne peut l'aimer. Tu ne l'aimerais pas. Ma mère elle-même ne l'aimerait pas. Mes amis ne l'aimeraient pas. Parce que je sors un peu moins couverte avec ceux qui me sont proches. Mais je ne suis jamais ce vrai recto. Jamais. Et n'y compte pas. Je te jure que vous vous enfuiriez tous. On ne peut pas aimer ça.

dimanche 18 février 2018

Révélation

« Tu viens chez moi ? »
Flo manque de retomber à terre une seconde fois dans la journée. Il ouvre les yeux comme des soucoupes et il grogne un « Hein !? » poitrinaire.
« Tu viens chez moi alors ? Oui ou non ? 
- Ben bien sûr que je viens ! T'es folle toi !
Ils sortent du bâtiment en silence. Flo la regarde vraiment pour la première fois de la journée. Comment a-t-il pu ne pas remarquer ! Le mot qui lui vient à l'esprit est « débraillée ». Mais c'est un peu dur. C'est-à-dire que tout est relatif. Par rapport à ce que Jana donne à voir à l'accoutumée, elle est aujourd'hui très peu soignée. Elle reste belle et appétissante. Les hommes et les femmes, comme toujours, se retournent sur son passage mais lui voit bien qu'il manque la perfection du quotidien habituel. Il cherche, sans trop la dévisager tout de même, ce qui manque. Il trouve des choses en plus : des boucles d'oreille plus grandes, des anneaux noirs alors qu'elle n'a toujours que des petites perles de toutes les couleurs ; une grosse écharpe qui enveloppe son cou ! Pas de rouge à lèvre c'est ça ! Et peut-être même pas de mascara sur ses longs cils, beaucoup moins longs de fait. Le teint est plus laiteux et uniforme. On voit apparaître des taches de rousseur, en-dessous des yeux et sur le nez. Quand il s'aperçoit de ça, Flo qui est assis face à Jana dans un coin à quatre personnes du métro 14 sent sa bouche s'ouvrir.
« Tu joues au poisson maintenant ?
Elle a parlé en s'efforçant de sourire mais elle semble très crispée. Flo n'a pas fait attention tant il était pris par son observation pointilleuse de la jeune femme.
  • Comment ça je joue au poisson ?
  • Tu vas bientôt faire des bulles !
  • J'ai fait quoi ?
  • Rien Flo. Tu as ouvert la bouche rond comme un poisson. C'était drôle. Mais maintenant que je t'explique, ça n'est plus drôle.
  • Ah...
  • Pourquoi tu me regardes comme ça depuis tout à l'heure ?
  • Merde ! Je croyais être discret.
  • Ah... J'ai des yeux partout tu sais bien, dit-elle en riant.
  • Oui c'est vrai. En fait, je te trouve différente aujourd'hui.
  • Oui.
  • Oui ? Tu es différente.
  • Nous sommes là tous les deux en train d'aller chez moi. Ca change un petit peu de l'habitude non ?
Les yeux plissés, ironiques, plus félins que jamais le toisent.
  • C'est pas ça Jana.
  • C'est quoi alors ?
  • Oh fais pas l'innocente ! T'es pas crédible.
  • Ok.
  • Tu as la dose de taches de rousseur ?
  • La dose ?
  • Oh tu connais pas ?! C'est peut-être de chez moi ça. Tu en as plein.
  • Oui.
Et alors s'épanouit comme un miracle une rougeur sur ses joues.
  • Oh pardon, tu n'aimes pas ça ?
  • Non pas du tout.
  • Ok. C'est dommage. Moi j'aime bien. CA te donne un air plus juvénile.
  • C'est notamment ça que je n'aime pas.
  • Pourquoi ?
  • Parce que quand tu es une femme et que tu as l'air jeune, on te prend pour une débile.
  • Tu devrais rajouter et qu'on est très belle.
  • Et qu'on correspond à ce qui plaît physiquement oui. Le reste est subjectif.
  • Tu ne te trouves pas belle ?
  • Hein ?
  • Euh, tu es sûr de vouloir parler de ça ici ?
  • Mais il n'y a personne qui nous entend.
  • Si tu le dis.
  • Alors ?
  • Toi quand tu veux savoir quelque chose, tu ne cèdes pas ! Un vrai chien de chasse !
  • C'est flatteur merci bien !
  • C'est une image.
  • Oui je sais, t'inquiète pas. Bon alors ? Ma proie va-t-elle me répondre ?
  • Pas spécialement.
  • Tu fais encore le poisson. Qu'est-ce que tu as avec ta bouche aujourd'hui. Tu manques d'air ? Tu veux un peu de ventoline non ?
  • Tu en as ?
  • Oui. Je suis asthmatique depuis toujours.
  • Non !!!!
  • Siiiiii !!!!
  • Putain, mais comment tu peux cacher tout ça.
  • Je ne le fais pas exprès.
  • Mon c... oui !
  • Je ne le fais plus exprès. Le pli est pris.
  • Bref, je reviens à nos moutons : …
  • Oui chef !
  • Tu ne te trouves pas belle ? Tu ne sais pas que tu es belle ?
  • Flo, ce n'est pas toi homme des nuances et paradoxes à qui je vais apprendre que tout cela est parfaitement subjectif et que je ne vois pas la même chose que toi.
  • Non, attends, y a-t-il une seule personne au monde qui t'ait dit que tu n'étais pas belle ?
  • Bien sûr Flo ! Qu'est-ce que tu crois ?!
  • Ah bon ?!
  • Oui bien sûr.
  • Qui ? Et puis tu le sais bien, les gens se retournent pour te regarder dans la rue.
  • Mais que regardent-ils ? Tu le sais ? Peut-être pas ce que tu crois. En tout cas, ils ne voient certainement pas la même personne que toi, c'est certain.
  • Ils te regardent car tu es belle Jana, tu ne peux pas le nier.
  • Je ne le nie pas. Je le reformule : je correspond à ce qu'on attend physiquement d'une femme dans la société française d'aujourd'hui.
  • Parce que les étrangers ne réagissent pas eux ?
  • Arrête de chipoter ! Et en plus, c'est vrai, les Asiatiques me sourient toujours mais je ne vois aucune admiration chez eux. Je leur paraît très normale. Tu vois ?!
  • Ok super, Janouch...
  • Tu me demandes, je réponds.
  • Oui oui. Bon, et qui donc t'as dit que tu n'étais pas belle ?
  • Ma mère. Ma grand-mère. Mon frère mais c'est de bonne guerre entre frère et sœur.
  • Tu plaisantes là ?
  • Pas du tout.
  • E qu'est-ce qu'elles disent aujourd'hui ?
  • Ma grand-mère est morte et ma mère ne dit plus rien. Mais elle n'en pense pas moins je crois.
  • Désolé pour ta grand-mère.
  • Oh ça m'est égal ! C'était une vieille sorcière tyrannique.
  • C'est mieux comme ça ?
  • Oui exactement. C'est mieux sans elle. Depuis qu'elle est morte, ma mère a cessé de me dire que j'étais ceci cela, pas comme il faut. Il pince les lèvres et se tait. Toute seule, elle n'arrive à rien dire. Pas vraiment courageuse. Mais elle n'est pas méchante. Elle a été élevée comme ça. Pour le reste, elle est plutôt sympa.
  • Dis donc, tu as du recul.
  • Oh oui ! Je n'ai pas été maltraitée quand même. C'est ce truc-là qui pose problème chez nous, c'est tout. Sinon, ma mère est sympa je te dis. Elle m'a laissée faire du judo alors qu'elle n'y voyais aucun intérêt, avec mon père, ils m'ont suivie sur les études. Ils n'ont jamais grand-chose à me reprocher, c'est vrai mais ils auraient pu. On peut toujours.
  • Mais attends. Je suis pas sûr de comprendre. Ta mère et ta grand-mère te disaient que tu étais moche ?
  • Oui Flo. Tout simplement. Trop maigre, trop petite, les cheveux trop noirs et trop fins (ils ont changé avec l'adolescence, c'est pour ça), le teint pâle, les dents de travers. Il n'y a que les yeux qui ne laissaient pas trop à redire. Sauf que tout le monde a les yeux marrons dans ma famille proche et que ça paraissait très louche. Ma mère m'en voulait je crois. Comme si je l'avais trahie.
  • Trahie de quoi ? Excuse-moi mais c'est super bizarre comme raisonnement.
  • Oh c'est ma famille. Tu vas comprendre au fur et à mesure.
  • Je vais comprendre quoi ? Qu'une mère en veut à sa fille d'avoir les yeux bleus ? Je vois pas ce qu'il y a à comprendre.
  • Tu vas voir. Tu vas comprendre, je te promets. Et tu verras, Monsieur le défenseur de a veuve et l'orphelin que la situation est plus complexe que tu ne le crois.
  • Tu n'es pas la fille de ton père ?
  • Tout de suite. Tu n'aurais pas des parents psy toi par hasard ?
  • Oh non !
  • Et si ! Hihi ! Je suis bien la fille de mon père. Ce n'est pas un problème de tromperie, ou trahison de ce genre dont j'aurais payé les pots cassés.
  • Ok. Mais t'es sûre ?
  • Oui je suis sûre Flo. Si tu voyais mon père, tu ne poserais même pas la question.
  • Pourquoi ?
  • Parce qu'à part les yeux, on se ressemble énormément.
  • Ah alors c'est pour ça !
  • C'est pour ça ?
  • Que ta mère t'en veut !
  • Ah peut-être. Je n'avais pas pensé à ça. Mais au fond, je ne crois pas. J ene sais pas remarque. C'est une bonne question.
  • Mais Jana en fait, tu te poses ce genre de questions ?
Elle ouvre aussi grand les yeux qu'il a ouvert grand la bouche quelques minutes auparavant.
  • Non mais je sais pas. Tu as l'air tellement sûre de toi et sans entraves.
  • Ouh là ! Sans entraves !
  • Oui tu n'as l'air arrêtée par rien.
  • Vas-y continue qu'on rigole un peu !
  • Tu sais où tu vas et personne ne t'en empêche, du moins tu ne laisses personne t'en empêcher. Tu es une costaude. J'imagine bien que tu as tes fragilités. Mais sûre de toi, je n'arrive pas à te voir autrement.
  • Et bien ça commence aujourd'hui. Je ne peux pas te dire que je ne suis pas sûre de moi. Je sais ce qui fonctionne et quelles stratégies adopter pour obtenir ce que je veux. Et c'est vrai que je supporte mal qu'on me mette des bâtons dans les roues, comme on dit je crois...
  • Tu crois ? … Ah oui, je découvre quelqu'un d'autre là...
  • Oui je crois. Passons. Je sais comment et quoi faire, comme être et qui montrer pour ne pas être arrêtée, c'est ça, et avancer comme je le désire. Mis il y a toujours au moins un emmerdeur comme toi qui va chercher le fin mot de l'histoire. Vous êtes les pires et les meilleurs.
  • Oh ! Me voilà touché au cœur Mademoiselle !
  • Je suis sérieuse.
Il lève les sourcils, interrogateur.
  • Je suis sérieuse Flo. Merde alors !
  • Oh un gros mot Princesse Jana !
  • Ne m'appelle pas comme ça !
  • Euh... c'était pour rire.
  • Ça n'est pas drôle.
  • Désolé, c'était vraiment pour rire.
  • Eh bien, ce n'est vraiment pas drôle. Ça aussi tu comprendras.
  • Quoi ?
  • Patiente ! Oh c'est pas vrai celui-là !... Tu fais partie de ces rares personnes qui ne se contentent pas d'un mur lisse, froid et beau. Beaucoup s'en réjouissent et en profitent. Et c'est bien humain. Cela m'arrange beaucoup tu penses bien.
  • Oui, c'est surtout ça que je pense.
  • Et tu ne penses pas que j'apprécie ou même que j'attendrais peut-être qu'on vienne me chercher derrière le mur ?
  • Je sais pas. Je ne te connais pas.
Elle accuse le coup.
  • C'est vrai. Je fais tout pour.
  • Oui tout.
Elle baisse la tête, la mine contrite.
  • Enfin, Jana c'est pas un drame galactique non plus. Chacun fait comme il peut et veut pour se défendre.
  • Une petite théorie sur les mécanismes de défense Monsieur le psy ?
  • Ah non ! A moi de m'insurger ! Ne m'appelle pas comme ça !
  • Et pourquoi ?
  • Parce que tu me prends pour quelqu'un que je ne suis pas.
  • Ok. Je ne peux que comprendre ça.
  • Ce que je voulais dire c'est qu'on ne fait pas tout ce qu'on veut.
  • Oui. On s'adapte.
Il sourit. Elle se lève en trombe et l'attrape par la manche et le tire vers la sortie en bousculant le monde arrivé entre temps. Ils sortent de justesse de la rame.
  • On a raté l'arrêt précédent.
  • On peut marcher non ?
  • Oui oui. Ce n'est pas loin.
Ils reprennent leur souffle. Elle surtout. Maintenant qu'il sait qu'elle est asthmatique...
  • On va par où ?
  • Suis-moi.
Leur conversation a été coupée en plein élan. Ils marchent dans Paris en silence 2 ou 3 minutes.
  • Tu habites le quartier depuis longtemps ?
  • Oh oui ! Au moins 5 ans.
  • C'est pas énorme si ?
  • Moi, ça me paraît long.
  • Tu as souvent déménagé.
  • Ah ça oui !
  • Pourquoi ?
  • Pour l'école, pour le travail de mon père, pour la santé de ma grand-mère, bref, pleins de bonnes raisons.
  • Et tu as toujours vécu à Paris ?
  • Ah non pas du tout !
  • donc ?
  • J'ai grandi à Toulouse un bout de temps, puis on a déménagé à Marseille, et puis à Lyon, après la mer pour ma grand-mère donc direction Bretagne, Vannes. En gros...
  • Donc tu es une fille du Sud toi ?
  • Oui c'est vrai que je me sens plus du Sud que du Nord. Mais à Paris, tout est plus facile.
  • Tout est plus facile ?
  • Il y a plus de choses...
  • Tu veux dire pour sortir et pour la culture ?
  • Oui et puis le reste.
  • Ok. Je n'aurais pas plus d'infos j'imagine.
  • Oh mais c'est pas vrai ! Attends un peu !
  • Ok ok.
Ils finissent le trajet en silence. Flo frustré. Jana se crispe à nouveau. Ils arrivent devant la porte d'un vieil immeuble. Elle compose le code. Ses doigts tremblent, imperceptiblement. Ils passent la grande porte cochère.
« Janouch, t'inquiète pas.
  • Si je m'inquiète au contraire. A ma place, tu t'inquiéterais aussi.
  • Oki, j'ai rien dit. Juste, je vais pas m'enfuir en courant.
  • C'est ce qu'on va voir.
Il doit regarder l'expression de son visage pour être sûr qu'elle plaisante bien. Mais même là, il n'est pas certain qu'elle blaguait. Il ne saurait pas dire.
Ils montent l'escalier , « pour deux étages, on peut monter à pied. CA ne te dérange pas ?
  • Non, pas de problème. C'est bon pour le cœur.
  • C'est ça.
Sur le palier, elle s'enfonce jusqu'au fond du couloir à gauche. Elle cherche ses clefs. Doucement puis frénétiquement. Flo ne dit rien. Il ne veut pas mettre le feu aux poudres. Elle les saisit :
  • Enfin !
  • Ah cool !
    Elle tremble de plus belle et se penche pour insérer la clef dans la serrure. Elle n'y voit rien avec ses longs cheveux qui lui tombent sur le visage. Elle finit par les rassembler d'une main et les enrouler dans son cou. Ce geste lui a coûté. Elle ne se touche jamais les cheveux, c'est vrai. Flo s'est déjà fait la remarque.
    Dos à lui, surgit un morceau pâle dans la chevelure sombre. « T'as un truc dans les cheveux Jana, attends !
  • Non !
    Elle a presque hurlé.
Flo ne bouge plus.
  • Pardon, c'est normal, c'est rien. Ne touche pas.
  • Ok. Pas de problème.
Il lève haut les mains pour prouver ses bonnes intentions.
Ils entrent l'un derrière l'autre. Il la suit précautionneusement.
Elle reste immobile un instant puis fait volte-face et attache ses cheveux en un épis chignon.
Il la regarde. Il ne peut pas ne pas le voir.
Jana a l'attitude d'une petite fille à nu.
Il ne dit rien.
Le silence est total.
Le temps s'arrête.
« Pourquoi tu n'as pas dit Jana ?, arrive-t-il à articuler.
  • Tu t'enfuis ou pas ?
  • T'es folle ou quoi ?
    Des larmes remplissent ses yeux qui disparaissent complètement.
    Flo s'approche de son amie et répète : « Pourquoi tu n'as rien dit Jana ? Pourquoi ?
  • Pour avoir l'impression d'être normale.
    Il la prend dans ses bras et la serre très fort contre lui. Elle pleure sans un bruit ; lovée comme une enfant qui s'est tellement cachée.

vendredi 16 février 2018

et la toute petite porte s'ouvre enfin

Et son clin d’œil tombe sur lui comme une petite magie qu'il n'aurait jamais crue.
Flo prend son temps pour se relever et sortir des toilettes. Il se met finalement sur ses jambes, il tient dessus, il branle un peu mais il s'y attendait. Il a l'impression d'être encore alcoolisé ou plutôt défoncé. Concrètement il est encore alcoolisé. Il transpire Parce qu'il se sent comme un nuage. Il a d'ailleurs la tête de l'emploi. Il n' pas l'air vraiment là, pas vraiment loin non plus. Un peu volant. Un peu rêveur. Pas du tout son genre, c'est vrai. Pas besoin de la remarque de Marc pour s'apercevoir que le visage qu'il a devant lui dans la glace ne ressemble en rien à ce qu'il est d'habitude. Marc a encore plus raison quand il se voit aujourd'hui, aussi flottant. Il se rend réellement compte. Il peut maintenant que le choc est passé, le boomerang vomi. Il a les yeux comme cataractés, des yeux passés de vieux bonhomme. Il a les orbites creusés, profonds jusqu'au cul de la bouteille. Il a le nez de travers. Bon, là, rien de changé. La bagarre qui a mal tourné mais il s'en est bien tiré. Un nez cassé certes mais l'autre à terre. Il devient fou quand on attaque ceux qu'on appelle communément « les faibles », qu'il appelle les vulnérables. Il n regrettera jamais ça et recommencera dès demain s'il le faut. Certains l'avaient surnommé Robin des Bois au collège. Bien sûr qu'il aimait ce nom de guerre. Il s'y sentait comme un poisson dans l'eau. Le costume qu'il faut. Celui qui t'attend. Le nez cassé égal à lui-même. S'il y a en a bien un qui ne change pas, quelle que soit l'humeur et le temps, c'est bien lui. Ceci dit, quand il est bronzé, pour peu qu'il soit long, il peut surprendre son monde. A ce moment-là, rien de neuf sous le néon des toilettes. Il est cassé, tordu, pas bien beau. Rien à dire, ni petit ni grand. Mais guerrier ça oui. Le reste accuse le coup en revanche. Les joues sont flasques et pâles mais souples, pas flasques tombées presque mortes. Flasques prêtes à rebondir aux pommettes. Très étrange. La bouche par contre...a fait une chute vertigineuse. Il lui faudra au moins la journée pour remonter la pente. La lèvre inférieure s'enroule sur elle-même et se cache derrière elle-même. Elle est en grande armure et elle repousse l'attaquant en général. Peut-être n'est-ce qu'une coïncidence. Peut-être que la boudeuse n'a rien à voir. Mais il en doute. Il s'arrête dans ces considérations par trop féminines tout de même. Il craint comme tout le monde de devenir ce qu'il n'est pas. Le pouvoir de la pensée magique... Les cheveux sont hirsutes mais en réalité, la différence n'est pas flagrante. Les cheveux bien rangés mettent Flo dans un état de démangeaison intense. Il se gratte et s’ébouriffe jusqu'à temps que le bazar soit revenu s'installer. Les cheveux bien peignés, lisses, en rang, militaires le rendent tout simplement dingue. Depuis qu'il est tout petit et sa mère n'a jamais pu le coiffer correctement. A son grand dam. Et puis, ils ont fini par en rire après maints conflits vains. A l'adolescence, la crise du cheveu était déjà close. Bien heureusement ou alors elle aurait pris des proportions intersidérales.
Une fois cet inventaire terminé, il se mouille un peu le visage et repars, si ce n'est frais comme un gardon, du moins, plus rose que vert, comme il l'était lors de son entrée dans ces lieux. « Alors bien vomi ton whisky ?
  • Ouep ! Ca va mieux après dites donc.
  • Tu m'étonnes.
Et Franck se lance dans la narration d'une de ses anecdotes de jeunesse. On l'écoute d'une oreille. Jana a rechaussé ses écouteurs, sûre d'échapper à ce genre de phénomènes ennuyeux de la vie de tous les jours. Il lui sourit. Elle aussi, sans même tourner la tête. Elle l'observe du coin de l’œil. Elle fait souvent ça. Il faudra qu'il lui demande pourquoi et surtout comment. Parfois on dirait qu'elle a la vision d'une mouche. Il faut être derrière elle pour lui échapper vraiment. On préfère, parce que tout le monde le sait, carrément changer de pièce. Des fois qu'elle aurait des yeux dans le dos. Avec les femmes, on ne sait jamais... Sûrement celles-là dirait Franck avec son élégance habituelle.
La journée se passe relativement bien. Quelques petits passages aux toilettes pour Flo. Cette fois, les restes du week-end, réellement. Ce n'est pas un plaisir mais il paye la note. Il accepte cette justice-là. Il en rit même. Enfin, c'est de lui qu'il rit. Jana ne vient pas le rejoindre les 3 ou 4 fois suivantes. Elle sait de quoi il retourne alors. Aurait-elle des antennes en plus de ses globes de mouche ? Une mouche chauve-souris... dans un corps de déesse aux yeux de chat. Il pourrait être en train de délirer un peu.
La fin de journée arrive enfin. Flo n'est pas mécontent de sentir qu'approche l'heure où il va pouvoir aller s'affaler sur son canapé et somnoler jusqu'à s'endormir jusqu'au lendemain. Il ne va même pas manger. Le plaisir de la diète apaisée.
Il range ses affaires entre le départ de James et celui de Jana. Les gestes tout à fait habituels. Il lance un Au revoir sympathique et sent quelque chose le tirer vers l'arrière. Avec beaucoup de force. Il ne pense pas tout de suite à Jana. Pourtant c'est bien elle. « Attends-moi fuyard ! 
  • Ben je m'enfuis pas !
  • Tu n'as pas d'humour aujourd'hui dis donc ! Vraiment fatigué.
  • Oui. Et puis je t'avoue que je m'attendais pas à ton intervention.
  • Et ouais ! Comme quoi, tout arrive.
Elle le regarde goguenarde. Elle a l'air heureuse. C'est la première fois. Elle termine :
« Tu viens chez moi ? »
Flo manque de retomber à terre une seconde fois dans la journée. Il ouvre les yeux comme des soucoupes et il grogne un « Hein !? » poitrinaire.
« Tu viens chez moi alors ? Oui ou non ? 
- Ben bien sûr que je viens ! T'es folle toi !

jeudi 15 février 2018

Lundi matin et le monde renaît

Lundi matin, tant attendu. Le week-end le plus long de l'année pour la fille, le plus alcoolisé de sa vie pour le garçon. Le plus sexuel ? Ah, pas sûr ! Il a déjà fait, mieux ? Pareil ? Il ne sait plus tout à fait. Mais ça, il ne faut pas le dire. Il doit avoir une mine encore plus déplorable que vendredi. Marc va s'en apercevoir. Marc ne va pas rester sans rien dire.
  • Salut Flo, c'est toi le dernier au...jourd'...hui... ça va pas ?
  • Si si pas de soucis les gars. Gros week-end.
  • Aaaah ! Fiesta fiesta !
  • Combien de coups t'as tiré ?
  • Ce que t'es lourd Franck !
  • Allez !
  • Je sais plus...
  • Oooooooh ! T'es sérieux ?
  • Oui malheureusement.
  • Malheureusement ? Mais au contraire mon gars. T'as profité de la vie ! Il faut à ton âge ! C'est bien. Moi je cautionne.
  • Toi tu cautionnes dès qu'il y a du cul dans l'air.
  • Non. Je suis un épita...
  • Epicurien !
  • Epicurien. Carpe Diem !
  • Toi, t'as toujours pas décroché de l'adolescence. Tu m'étonnes que ta femme t'a quitté.
Ce n'est pas Jana qui a dit ça. Pourtant, c'est son style. Elle est à son poste. Elle arrivée avant tout le monde. Elle n'a pas pris de café. Ils n'ont pas voulu la déranger. Elle a mis ses écouteurs. Ils se sont dits qu'elle attendait Flo. En attendant, c'est Simon qui a eu cette répartie incisive.
  • Oh ta gueule toi !
  • Arrête-toi là, tu vas devenir vulgaire Francky !
  • Oui bon... Au café ?
  • Au café !
  • Janaaaaaaaa !
Elle ne bouge pas d'un cil.
  • Janaaaaaa, fais pas la gueule !
Toujours aucun signe de vie. Flo ne bouge pas. Il ne veut pas la voir. Il n'a pas envie de la voir. Du jamais vu. Simon, qui a l'air bien en forme pour un lundi matin se décide à aller chercher la demoiselle. Elle le voit et se contente de lui faire un geste de la main pour lui dire qu'elle ne se joindra pas à eux. Elle a gardé les yeux rivés sur son écran.
  • Okayyyyy
  • Il se passe quoi avec Jana ?
Ils se tournent tous vers Flo.
  • Je sais pas. On communique pas encore par télépathie.
  • Non mais tu pourrais savoir toi, tu parles avec elle.
  • Oui moi je parle. Mais elle ne parle pas avec moi.
Ils rient. Flo sourit et prétexte la fatigue pour ne pas s'esclaffer. L'arme toujours aussi fatale de la fatigue.
Le café dure ce matin-là. On ne s'est pas vu depuis jeudi soir. Et on ne le dit pas mais on s'est un peu manqué. Ça fait long trois jours. On discute. L'ambiance est particulièrement chaleureuse. Chacun a son anecdote à raconter. Chacun y va de son ton. On plaisante, on se moque gentiment, on rit beaucoup. Flo n'a pas assez d'énergie pour rire. Il n'a non seulement pas l'envie mais en fait, pas la possibilité de rire. Rien en lui ne se déclenche en ce sens quand il le faudrait, quand tous les autres sont déjà déclenchés. Il ne comprend pas ce qui lui arrive là. Ça, il ne connaît pas. Il connaît la fatigue des nuits blanches entre deux jours de travail. Il Connaît les grandes vagues mélancoliques, une à la fois. Mais cette espèce de nausée lancinante. Pas nausée non. CA c'est dans sa tête, ce dégoût. Du dégoût, l'envie de tout arrêter, l'envie de repartir en courant chez lui, qu'il doit réprimer sévèrement pour ne pas y céder, l'envie de tout laisser derrière lui, l'envie de fuir à l'autre bout du monde, d'être seul, de refonder une nouvelle vie, de repartir à zéro. Flo a peur. Il a peur d'être là. La seule position vraiment accessible et qui lui conviendrait en cet instant serait dans son lit, enveloppé dans sa couette, seul, surtout seul, la télé allumée, le livre tout contre soi, le téléphone en silencieux mais pas trop loin. Et le gros éléphant en peluche juste au-dessus de sa tête (Flo a une passion pour les éléphants. Peut-être qu'il l'expliquera plus tard.) Tout ça n'est pas du tout approprié. Tout ça est dingue. Il entend dans sa tête une petite voix, qui répète inlassablement « Maman. Maman. Maman. » Un disque rayé qui cajole en dedans. Il n'a pas honte. Il n'a plus honte. Il veut seulement que ça s'arrête.
Pourquoi maintenant, là ? Au travail merde ! Le week-end c'est vrai, il l'a passé à picoler, baiser et cuver, et on recommence. Jeudi soir, vendredi dès l'après-midi, samedi idem. Et dimanche, soirée finie à 7h du matin. La journée à traîner, tranquille, sans fille, sans rien. Des séries toute la journée, entre deux siestes. Et le soir arrive vite. Et c'est déjà lundi matin. Le réveil a été une véritable épreuve, autant le dire comme c'est. Mais un soulagement aussi. Les règles à respecter et pas de questions à se poser. On y va, on bosse et on avance. Eh oui sauf que celui qui l'a fait déborder est là devant ses yeux, ou pas loin en train de passer des coups de fil. Il ne s'était pas attendu à cette conséquence-là. Sa victime est à aussi. Il est grignoté de toutes parts de culpabilité et de colère. Il ne se savait pas si.. Bref, il doit se mettre au travail.
Un courant froid fait frissonner ceux qui doivent contourner le bureau de Jana pour rejoindre le leur. Ils cherchent un courant d'air, une source mais le phénomène ne les intéresse pas réellement. Ils atteignent leur bureau une autre idée en tête. Flo pour le coup, s'y attendait. Il passe sans un regard pour Jana. Il croit la voir tenter mais il continue sa route jusqu'à son siège. Il n'a pas le courage de plus. Il ne pensait pas qu'un jour communiquer lui coûterait autant. Il reste d'ailleurs incrédule.

Jana entend le sol trembler. Elle se lève. Ca a tremblé fort. Elle cherche en-dessous de son bureau ce qui pourrait. Elle regarde autour d'elle, sur la pointe des pieds cette fois. Rien. Le calme plat. Elle enlève ses écouteurs et regarde Franck, Hichem et Kevin qui sont les plus proches, ils rient. Elle fait le tour de la pièce, toujours sur la pointes des pieds et voit Flo se relever et se mettre dans son siège en plaisantant : « eh ben dis ! J'aurais peut-être mieux fait de bosser de chez moi aujourd'hui !
  • Ou de ne pas t'être mis trois mines d'affilée dans le week-end !
  • Ah non ! Ca c'était nécessaire.
Il fait rire mais il ne rit pas lui-même. Personne ne le voit. Il a rassuré son monde à peine tombé de son fauteuil. Les collègues ne s'inquiètent pas pour lui. La chute a une raison bien valable : le week-end de fou furieux qu'a passé Flo.
Elle attend de croiser son regard. Elle ne dit rien. Il est livide. Elle pense qu'il va vomir. Il peine à se rasseoir. Il sait qu'elle est là. Il la sent. Il sait lui aussi qu'il va vomir. Il respire profondément. Il essaye de faire redescendre la tension mais la nausée, la vraie cette fois monte encore plus haut dans sa poitrine et il sent le premier hoquet s'emparer de lui. Il se lève doucement, pour ne pas tomber. Il vise les toilettes. Il marche très régulièrement jusqu'au couloir et tourne à gauche. Il arrive juste à temps au-dessus de la cuvette. Il se vide comme jamais. Il a presque peur d'y laisser un organe au passage. Une fois son corps lessivé, il se laisse aller contre la cloison branlante. Il ne peut pas étendre ses jambes mais tant pis. Il veut que rien ne bouge. Il reste comme ça un bon moment.
Puis la porte s'ouvre. Il entend que ça ne peut être que Jana.
Il maudit le ciel.
Il aurait même préféré Marc.
« Florent ?
  • Janusa ?
  • Ca va ?
  • Mieux.
  • Qu'est-ce qui se passe ?
  • Forcé sur l'alcool ce week-end.
  • Ton foie est plus résistant que ça normalement non ?
  • Oui.
  • Tu veux quelque chose ?
  • Non.
  • Hein ?!
  • Non, dit-il plus fort.
  • De l'eau ? Allez !
  • Ok.
Elle se dirige vers le lavabo, prend un verre en plastique qui l'attend là bien sagement et le remplit d'eau fraîche.
  • Tu m'ouvres s'il te plaît ?
Il étire le bras jusqu'au verrou et la porte s'entrouvre lentement. Jana finit de tirer la porte et s'accroupit en lui tendant le verre d'eau. Elle l'observe attentivement. Elle détaille son visage comme si elle ne l'avait jamais vu. Elle le scrute. Comme un oiseau de proie. Non, comme une amie inquiète. Mais lui non plus ne l'a jamais vue comme ça. Elle finit par s'asseoir en tailleur. Le jean et les baskets sont faits pour pouvoir faire ça. C'est ce qu'elle dit toujours. Il sourit en la voyant prendre cette position qui est son cheval de bataille pour justifier son quasi quotidien jean-baskets.
« Tu vois ! Qu'est-ce que je te disais. En talons aiguille ou jupe ras la fouf', je serais restée comme une simple collègue à te regarder de haut. »
Il voudrait bien répondre mais i est trop faible et son cœur bat encore très fort. Il est blanc et il a très chaud. Il doit avoir, comme quand il est malade, les pommettes rouges et le reste du visage presque vert. Son teint le trahit. Honnêtement, pour l'instant, il s'en tamponne. Restons corrects.
  • Qu'est-ce qui se passe Flo ?
Il éclate en sanglots. Jana se met sur ses genoux, (encore un bon argument pour la tenue qu'elle affectionne) et approche de Flo. Les yeux embués, il s'étonne dans ses larmes et elle lui sourit. Pas son sourire de société. Un sourire pour de vrai. Il est sans dents. Il est moins brillant. Il est pour lui. Elle lui touche l'épaule doucement. Comme pour le prévenir. Mais Flo ne craint rien de sa part. Elle se prévient sans doute elle-même de ce qu'elle va faire. Elle glisse se mains dans son dos et l'enveloppe dans ses bras qui à ce moment-là ne paraissent pas si petits. Elle le serre fermement contre elle. Il se remet à pleurer de plus belle. Elle chuchote :
« Pleure, ça fait du bien. On est plus grand après. 
Son cœur s'arrête de battre. Ses larmes de couler.
  • C'est vrai. Demain, j'aurais grandi.
Elle hoche la tête et lui caresse les cheveux.
Un ange passe.
  • Vas-y Janouch.
  • Ok.
  • Je te rejoins tout de suite.
  • Ok mon Flo.
Et son clin d’œil tombe sur lui comme une petite magie qu'il n'aurait jamais crue.