jeudi 5 juin 2014

Cerveau vide

Long silence et « Non, je n’imagine rien. »
Une véritable tentative de réflexion, un effort tangible pour chercher en soi la réponse à la question qu’ j’ai posée. En même temps, une sorte d’état suspendu, un peu hébété.
Je reste moi aussi sans respirer ou alors tout doucement, presque comme en état d’inanimation. J’ai beau tourner et retourner mes neurones, les idées ne viennent pas et je ne fantasme ni n’imagine rien de plus que lui, en face dans sa tête qu’il me donne à voir comme vide. Je n’ai pas même l’impression qu’il y a des idées derrière ces yeux et qu’il ne peut seulement pas les attraper. J’ai le sentiment qu’il a la tête vide. Une grosse tête vide. Il est loin d’être idiot, il est même vif et à l’écoute. Mais il est toujours sans réponse.
Lui a-t-on donné des réponses à lui s’il en avait ? A-t-il même pu poser ses questions ? Doit-il se taire ? Est-il muselé quelque part ? Peut-il avoir envie de poser une question et d’entendre la réponse ?
Ce jeune ne s’exprime que par constats. Il fournit des faits, il partage quelque chose, à n’en pas douter, il en a envie, très clairement. Mais vite, ses moyens s’épuisent et il ne trouve plus de quoi nourrir l’échange et la relation. Il s’investit dans la relation et il m’y invite aussi. Mais nous nous retrouvons comme dans l’arène face à face bras ballants. L’arène, sans fauves ni bêtes sauvages. C’est ce grand vide imaginaire et fantasmatique, ce grand espace rond te sableux, lisse et potentiel où tout un public pourrait nous regarder et attendre des minutes entières répétées toutes les semaines que nous bougions. Nous restons immobiles lui et moi, gelés, sans malaise pour autant. La relation est directe et simple. Mais elle est d’une platitude désarmante.
Je cherche dans mes propres ressources et j’oublie à son contact tout ce que j’ai même à ma disposition, à l’intérieur de moi. Ce n’est pas que j’ai du mal à choisir mon outil, ma pensée ou autre. Je ne sais plus comment faire pour penser.
Et je me refuse à penser à sa place. De fait, je ne pense plus du tout. Il est parfois ardu d’accepter la pensée de l’autre et ses manières, ses tours et ses danses. Je prends sur moi et j’ouvre encore un nouveau pan de mon être. C’est un accès que je n’avais pas voulu ouvrir ou que j’avais refermé ou auquel je n’avais jamais pensé, ou qui restait en friches. Mais là, il s’agit d’un tout autre mécanisme. Je suis un nouveau-né sans structures de pensée et je ne sais plus même où chercher.
Cela me fait penser à ces moments de l’enfance et de l’adolescence, fréquents, où à l’école, on nous propose un exercice inconnu. Alors, la question même qui nous est posée nous semble incongrue. Vient à cet instant, le sentiment d’être dépossédé de ses moyens, de ne pas être capable, compétent au sens propre. Et sur le moment, cela est réel. Je me sentais, dans ces moments-là, comme quelqu’un qui regarde tout autour de lui pour trouver sa route. Sans angoisse profonde. Mais sans moyen non plus. Une espèce de désert instrumental. Les mains vides et la tête.

Il ne présente aucune pathologie, il ne dysfonctionne pas psychiquement. Mais il me laisse sans voix, sans mots, sans intellect. Il m’émeut, il m’attendrit. Il me salue en début et fin d’entretien avec une insistance touchante et significative. Il est présent, il est vivant. Mais nos cerveaux s’arrêtent toujours à un moment donné, en chœur.
La vraie question est la suivante : est-ce moi qui ai envie qu’il se mette à élaborer ? Ne serait-ce que ma propre satisfaction et mon but arbitrairement posé ? Ou en a–t-il le désir aussi ? Cet état des choses lui suffit-il ? Peut-être et je me dois de respecter cela.
La frustration à gérer reste la mienne. A voir comment lui donner sens et ouvrir sur un autre accomplissement.

vendredi 30 mai 2014

Stabilo maléfique

Toujours un pas en arrière.
Toujours un œil de côté.
Toujours à l’affut.
Toujours aux aguets.
Cette plane impression
de pouvoir.
Sans omettre la fragile
nature humaine.
Mais tellement agréable
cette assurance.
Une main mise
sur la réalité
et ses prévisibles conséquences.
Surgit la profonde
inquiétude
sans miroir
sans jeu
les yeux plein de boue
et de sang qui afflue
du satané cœur
en folie.
On a beau vouloir penser clair,
tout se brouille
et se dilue
dans les sursauts du palpitant.
Les états se succèdent,
on oublie même le sens
qu’on prenait le matin même.
D’une heure à l’autre,
on est presque une autre vie.
On est une succession
de couleurs fluo
sans queue ni tête.
On pleurerait dans le giron
de maman.
On palme,
on fouette les éléments.
Et puis,
il vaut mieux
laisser tout se déballer
parce qu’on n’y arrivera pas.
Plus on se débat,
moins on y voit.
C’est comme les toiles d’araignée.
On a perdu toute sa morgue
fierté
placidité affichée
d’intelligent qui a compris.
On n’a même plus envie de comprendre.
Juste envie d’oublier.
Disparaître.
Blanc.
Insipide.
Zéro.
En attendant.
De pouvoir à nouveau.
Les bras ballent.
Les mains pourraient être coupées.
Les pieds aussi.
On ne tient rien.
On n’avance pas.
Un tronc planté,
pas bouger !
Il n’y a plus rien à bouger,
tout est déjà
en éruption,
les bouillons débordent
par tous les trous.
De toutes les couleurs.
Bain de mauvais goût
Eurodisney.
La nausée surgit
bien sûr
à un moment.
C’est le signal pour
Haut les mains.
Vraiment,
on ne sait pas trop à qui,
mais on se montre
vulnérable.
Au maître coloriste
qui nous tire
par le bout du nez.
Au palpitant
en délire
sur toutes les tables.
On est vaincu.
On a juste peur,
les nœuds se forment
et les éclats se figent.

Dans quelques heures,
plus rien ne sera comme maintenant.

mardi 27 mai 2014

Coeur élastique

Cœur gros cœur sec

Cœur gros inattendu qui gonfle toutes les vies,
Les ailes et les cheveux, dégriffe crochets et serres.
Cœur gros qui éberlue éjecte les sévères,
Les rides et cris amers incrustés dans les plis.

Cœur sec arithmétique qui s’était installé
Enfoncé dans la cage,  conquérant méthodique.
Cœur sec qui astiquait aspérités et pics,
Etouffés, étirés, unifiés, empalés.

Cœur gros cœur sec guerre civile des viscères,
L’aventurier rieur sauteur à l’élastique
Contre l’exact pivert toc toc toc mécanique.

Cœur gros cœur sec inconciliables caractères,
Basculent tour à tour au pouvoir, et paniquent
Le gros bourdon en chef qui vire cacophonique.

Cœur gros cœur sec

lundi 26 mai 2014

Décoration magistrale

Décorer tous les pores
de chaque matière
attrapée
vivante ou moins
ou morte,
qui s’animera.
Décorer même l’hiver
le malheureux
grincheux
crotteux
parce que le palpitant
danse sur les tables
et qu’il ne laissera rien
ni personne
se ni le morfondre.
Décorer les plus sombres
et s’apaiser
de leur puissance
échouée,
celle pourtant si lourde
parfois.

Décorer
Clignoter
Allumer
Déterrer
Déplier
Et
Bringuer
Chanter
Tout lâcher
Ou
Même
Tout doucement
Sourire
Parce qu’on n’a plus besoin
de plus.
Parce que l’intérieur
est battant
et douillet.

jeudi 22 mai 2014

Femme de joie

Le jour tourne autour de son ventre.
Il est le roi du jour.
Il papillonne et court en tout sens.
Sans souci de quelque autre
Qui pourrait défaillir.
Rien ni personne ne doit le détrôner
En ce jour de fête.
Il se tord et rapetisse jour et nuit,
si possible.
En ce jour, il se déchaîne et tambourine.

Le bidon tourneboule.
Et même abracadabra, le bidon
Disparaît.
Mais enfin, ce n’est plus un bidon !
L’habitude d’être une enfant qui pleure ses intestins
capricieux.
C’est un flanc offert
qui bouillonne de désir et d’attentes.
Il s’étire et s’étend comme jamais
il ne s’en donne le droit.
En ce jour, il se délivre et bat le plein.

Elle n’en dit rien
motus et bouche cousue
Môsieur le ventre.
Qui est plutôt une grande dame aujourd’hui.
Pourquoi serait-il toujours masculin ?
Il a du caractère et c’est un conquérant.
Cela n’empêchera pas d’en faire une femme.
Femme maîtresse
En ce jour de liesse.
Il tape du poing et joue Tarzan
En ce jour, il délie toutes ses langues de toutes les vies.

Elle se tait.
Elle laisse se répandre son être
comme un soleil
au creux des côtes.
Il conquiert tout le territoire
tout en chaleur
brûlant mais de très loin
très profond.
Le soleil n’a pas de laisse.
se déchaîne et tambourine
il se délivre et bat le plein
il délie toutes ses langues de toutes les vies.
Elle en devient elle-même le grand soleil
Elle éclabousse tout sur son passage.
Et on dirait que c’est interdit
Qu’elle est une roulure
Qu’elle est une femme de rien
Une femme de rue.
Et elle,
elle se sent douce comme un soleil.
Elle se dit qu’il y a un maillon qui manque
entre elle et les autres.
Elle se sent ressuscitée
et on la bannirait d’humanité.

Le soleil est un incompris.
Et elle prend son parti.
Moins risqué que l’ennui
De la vie de bonne femme

mardi 20 mai 2014

Les étreintes essentielles

Se haïr ou s’admirer.
Elle balance.

Se punir ou se caresser.
Elle oscille.

Se vomir ou se déguster.
Elle chancèle.

Elle doit fidélité,
promis juré
pas craché
devant Dieu.

Elle doit fidélité,
moralité,
sobriété,
devant Dieu.

Elle doit fidélité
à sa parole
à personne d’autre
à lui peut-être.

Elle sait qu’elle doit.
Elle a signé.
Promis.
Juré.

Elle sait qu’elle doit.
C’est un combat
contre son corps
et ses esprits.

Elle sait qu’elle doit.
Mais ce soir demain,
s’abandonnera
à d’autres bras.

Il faut survivre
et c’est sa voie,
impudeur
et chaleur.

Il faut survivre.
C’est un devoir
aussi.
Pas sans étreintes
multipliées
variées
ouvrant un nouveau point de soi
du monde
toutes les étreintes possibles
et leurs jouissances .
Un nouveau corps
serré si fort
révélé,
tant regardé habillé,
enfin nu,
enfin chaud,
enfin tout contre
qu’on n’ose pas
puis qu’on agrippe
qu’on imprègne en soi
de tous ses bras.
Un nouveau corps,
un nouveau rythme,
de nouvelles mains
et leur magie,
leur frisson propre,
à aucun autre
comparable.
Un nouveau corps
et ses mouvements
inattendus,
après ces heures d’observation
en société
costume cravate.
Un nouveau corps
et le désir de jours entiers
nourris,
finalement
libéré.
Toucher et s’envelopper.

Il faut survivre
Elle en mourrait
de renoncer
à toutes ses danses.

lundi 19 mai 2014

Traîne maudite

Elle se tasse dans ses draps.
Elle voudrait être cotonneuse et se dissoudre en eux.
Et tout s’adoucirait.
Tout se désagrègerait.
Et tout s’apaiserait.
Elle rêve d’une nébuleuse
Et sans mauvaise surprise.
Pas celle qui vous fait croire que vous savez voler et qui vous jette sur le bitume au premier coup de vent qui fait peur.
Une nébuleuse à racines. 
Une douceur sans illusions.

Elle se tasse dans ses draps.
Elle repense aux jours derniers.
Envolée au fond du Mexique la promesse de toujours sourire aux enfants.
Le besoin de sourire des tout-petits.
Le besoin de toucher.
Le besoin de sauver sa maman adorée.
Et malgré toute sa volonté,
la vapeur se renverse.
Les petits bercent la grande.
Ses larmes disent sa rage.
Elle se détestera pour ça,
jusqu’à la fin des temps.

Elle se tasse dans ses draps.
Elle a essayé d’être là plus longtemps.
Elle a gagné une bonne semaine, entre deux hôpitaux.
La nouvelle performance dans le monde extérieur.
L’abattoir.
L’arène.
Hostile.
Elle est faite pour ne pas vivre avec les autres.
Tous les autres.
Le mari.
Les enfants.
Son fantôme.

Elle se tasse dans ses draps.
Enfin un brin douillette.
Elle rejoue l’éternelle dysphonie des cercles de l’enfer :
L’angoisse des jungles lointaines, qui pourraient s’approcher, à pas de loup.
Bientôt, cinq mois, le voyage d’été en famille, en terre d’enfance et de folie.
La banlieue qui grandit, qui mangera Paris même un jour, de son vivant ?
Catimini de la boulangère qui l’insulte « la salope ! »
Le mari qui se met à la regarder de travers et à pousser les crocs.
Les enfants qui l’attendent et l’étouffent sans bouger.
L’angoisse de la voix d’Augustine qui cingle et humilie.
Le cycle diabolique se forme et se reforme.
Elle le trace et le retrace dans les sillons profonds de son cerveau déjà labouré.

Elle se tasse dans ses draps.
Et elle disparaîtra un jour.
Ignorante ?
Auront-ils eu raison de ses efforts ?
Tous les anneaux du mal.
Le Haut Mal ?
Même pas.
L’innommable.
Le mal sans nom.
Le Mal Amen.
La sorcellerie.
Malédiction traînée.