jeudi 2 janvier 2014

Chapitre 1 : L'enfant de rigueur (3)


Tiens-toi bien !
Il fallait se tenir bien, on le savait pourtant. Elles le lui avaient toutes tellement répété. Il fallait se tenir droit comme un i. Ne pas mettre les coudes sur la table, même au petit déjeuner. Il ne fallait pas boire trop vite non plus. On savait le faire maintenant. On aurait bien avalé goulûment son lait mais il n’en était pas question. Cela ne se faisait pas. On était déjà prêt, lavé, habillé en costume du dimanche. Il fallait prendre soin de ne pas froisser la belle chemise et de la boutonner avec exactitude. Elles lui avaient appris. Elles étaient impeccables, dans leur robe noire, pas un fil qui dépassait. C’eût été honteux. Humiliant que de sortir ainsi mal fagotté, un fil rebelle, un bouton échoué. Il fallait faire comme elles. On les regardait et on imitait pour éviter les œillades réprobatrices et dégoûtées qu’on lui aurait jetées.
Il est vrai, le dimanche n’était pas lenjour le plus facile. Mais on ne geignait pas comme une femelette. On devait se tenir. Cela faisait battre son cœur un peu trop vite mais dans un certain sens, on aimait bien devoir être le plus correct. Sans en dire un mot à personne, le plus correct de tous les petits garçons réunis là. On attendait le regard satisfait qu’accorderait la grand-mère. Quand on sentait qu’on perdait la position, qu’on se ratatinait comme un vieux gâteux indigne, on se tournait discrètement vers la grand-mère et on prenait modèle. Elle redonnait du tonus et on se remettait de sa faiblesse passagère. Prêt à dépasser toutes ses limites pour qu’elles soient fières. Soi-même on ne savait pas vraiment ce qu’on ressentait sinon la sensation d’être quelqu’un, d’être l’homme. On était le seul et l’unique. On avait à prouver qu’on était spécial. Pour cela, sans jamais rien en dire, la grand-mère, tout comme pour la posture lui servait d’ultime référence. Elle était le miroir dans lequel on se regardait et auquel on se mesurait soi et sa valeur. Elle parlait peu, se contentait généralement d’émettre un jugement sans appel d’un oui ou d’un non catégorique que personne ne s’avisait de questionner. On aimait tellement cette précision. On en avait retiré le désir de toujours susciter l’approbation, gage de perfection de cette reine aïeule qu’il vénérait. C’est vrai, le plus souvent, elle le corrigeait et lançait des regards noirs mais, même s’il était pris d’une vive rougeur un instant, ce regard le projetait dans l’arène et il se tenait prêt à combattre la moindre erreur, le moindre défaut, sans pitié, sans concession. On se sentait vivant et on savait qu’on n’était pas seul. On avait quelque chose à gagner et la vie ne pouvait pas rester morne ou ennuyeuse. Tout était à perfectionner, tout l’occupait. On se souciait de tout. Parfois, ce foisonnement inquiétait. On se rendait bien compte qu’on ne parviendrait jamais à tout lisser. Et on entrevoyait avec horreur le chaos qui se cachait derrière toute chose et contre lequel il était vain de se lutter. On chassait rageusement cette pensée qui aurait profondément déplu à la grand-mère. On en renvenait à l’image qu’elle donnait à voir : la possibilité de la qualité suprême.


Il flaire truffe à terre ventre en poussière.
Il flaire le rythme. Il l'a égaré il y a quelques secondes. Il est tout avachi poupée de chiffon sans fin ni forme.
Un gros poulpe, blup...blup...
Il flairera des heures s'il le faut des heures entières pour débusquer le rythme savonneux comme un détail vital.
Et puis il retombe dedans et
petit tambour
grandes enjambées
reprend la danse lestement.
Droite
Gauche
Droite
Gauche
Demi-tour
Et 1, 2, 3, 4
En joue !
Il s'est récupéré. Soulagement de vous retrouver les gars. Eh oh ! Pas de pédés chez nous. Sèche tes larmes déserteur !
Bien fait de flairer. C'est toujours du bon ça.
Et le corps en chorégraphie de guerre reprend ses aises, se pavane dans sa raideur martiale déterminée.
Vivant dans cette danse millimétrée, parfaite syntaxe de tous leur sens.
Petit soldat sans plomb de chair et de viscères,
jamais à l'étroit, jamais trop droit.
Et 1, 2, 3, 4 demi-tourrrrrrr drrrrrroite !
Flairer, flairer, rase-motte.
Fier topinambour ébloui par le navet de la discipline.
(Jugement très personnel et relativement hâtif. Ca fait tellement de bien de temps en temps.)


            Une fois le petit déjeuner achevé, on se brossait les dents vigoureusement et méthodiquement, comme elle avait appris. On suivait toujours le même ordre, sûr de ne rien omettre. Et on était assez fier d'y réussir honnêtement à ce jeu-là.
On gardait ses sentiments par devers soi. Ne surtout rien montrer. Toujours afficher humilité et prudence ! On le savait par cœur. A la maison comme à l'école, les adultes l répétaient assez souvent pour qu'on accorde toute sa confiance à cette ligne de conduite. D'ailleurs, on n'aimait pas ressentir cette brève fierté d'avoir vaincu l'adversité. On les trahissait et se sentait tout de suite un peu abattu. Heureusement, l'aïeule veillait à lui rabattre le caquet d'un œil autoritaire qui lui faisait peur et le rassurait en même temps.
            Ils partaient tous ensemble. On était en tête, ouvrant la file de femmes toutes de noires vêtues. Son univers. On sentait les quatre regards braqués sur soi et on se raidissait autant qu'on pouvait. On voulait se montrer aussi digne qu'un prince. On était l'homme de la maison.
            Arrivé à l'église, son cœur battait la chamade. Cette solennité, cette importance que tout revêtait dans l'église le transportaient. On craignait de voir les mains trembler d'émotion ou de sentir les jambes se dérober insidieusement sous la pression de l'envahisseur. Cette crainte persistait malgré la remarquable impassibilité. Personne ne détectait le moindre mouvement de l'âme chez le petit garçon. C'était son défi. Un rictus lui échappait quand il avait dupé les autres. Sauf l'aïeule pour laquelle on était un livre ouvert. Elle protégeait de soi-même et des tressaillements d'âme animaux et vulgaires.Elle lui évitait la honte et on lui était éternellement reconnaissant.
            On avait bien une difficulté tout de même dans cette aventure dominicale : les « camarades ». On ne riait pas, ne jouait que si cela enseignait quelque chose, n'appréciait rien moins que la compagnie des pairs. Ces derniers riaient, se moquaient, provoquaient, taquinaient et on en ressortait toujours meurtri dans son amour-propre, mis face à l'image du simple petit orphelin, qu'on lui crachait au visage. On s'efforçait jour après jour d'être un homme et un vrai ! Et eux, ils brisaient en instant pour rabaisser à un enfant qu'il n'était depuis longtemps.
On les méprisait, c'est ce qu'on avait appris à faire. Mais une rage sourde grondait, qui ne cesserait jamais, on le sentait déjà.
On essayait de ressentir l'indifférence qu'on offrait comme modèle mais la colère flambait si facilement quand on l'attaquait dans sa virilité. On imaginait secrètement des scènes de torture où Pierre notamment qu'il haïssait plus que tout au monde, suppliait en bavant de douleur. On souriait à cette idée et on pouvait s'endormir serein.
            Le dimanche après-midi était autrement périlleux. On devait jouer. On suivait les consignes des femmes de la maison. On jouait consciencieusement comme il fallait en respectant les règles. C'était là le seul plaisir de ce passage obligé. On avait demandé à en être dispensé. Mais non. Il fallait sortir un peu pour être solide. Sinon on ferait encore une otite séreuse et on serait tout pâle tout l'hiver. On était assez gringalet comme ça ! Et puis, on avait l'âge de jouer. L'aïeule tiquait à ces mots, sans prononcer une parole, mais découvrait clairement sa réprobation. Jouer n'avait pas de sens. Elle se pliait aux injonctions du sens commun, plus fort que tous et qui ne lui était en rien familier. Le commun des autres. On avait beau implorer silencieusement, elle passait son regard inattentif vaquait à ses occupations. On sentait que cela l'irritait profondément à sa démarche encore plus saccadée et à ses lèvres encore plus pincées. Mais cela n'y changeait rien. Le plus gros problème était apparu récemment. Alice qu'il appréciait pour sa rigueur et sa correction avait expliqué un jeu qu'on s'était pris à aimer. On était impatient de voir si elle serait là et s'ils pourraient jouer ensemble. On n'en dévoilait rien et on s'affolait de son propre empressement. On tentait de se cacher à soi-même ces histoires mais c'était bien là. On se sentait faible et méprisable d'espérer, et encore davantage d'espérer un jeu. Le fait qu'Alice fût une fille n'était pas pour rien non plus dans le malaise. Heureusement qu'elle se montrait dure et ironique. C'était rassurant.

            Ce dimanche -là, Alice était souffrante. Lorsqu'on l'appris par Mme P., on fut pris d'un spasme de soulagement ; on n'aurait pas à lutter aujourd'hui. On se contenta d'observer les autres aux yeux rieurs qui ne s'approchaient pas ;

            Le soir enfin arrivait, et il rentrait à la maison, en avance, prétextant qu'il faisait trop froid et que tout le monde était déjà rentré, ou arguant d'un violent mal de tête auquel il était en effet sujet. On ne le croyait qu'à moitié mais dans le doute, on le laissait rentrer à son tour. De toute façon, personne n'était en mesure de vérifier ses dires. Le jardin était caché par l'immeuble voisin et on n'avait aucune visibilité. On en profitait malgré les remords. Et d'autant plus que l'aïeule prenait soin de soi après cette torture ludique. Elle compatissait au dégoût pour cette activité saine.

Chapitre 1 : l'enfant princesse (2)

Je me réveille, guillerette, à mon habitude. Il fait encore noir dehors, il est tôt. Je suis toujours la première levée de toute façon. J’aime ça, être la première sur le pont, la première à ouvrir le monde chaque matin. On lui a bien dit de rester tranquille et d’attendre que du bruit se fasse entendre en bas, sous sa chambre. D’autant plus qu’elle risque de réveiller ses sœurs. Elle est grande, elle doit faire attention. Tous ces conseils, ordres maquillés pour m’amadouer n’ont aucune prise sur moi. Ils glissent, comme toujours. Mes interlocuteurs me connaissent suffisamment pour savoir qu’il faut ou s’armer de patience (peu efficace !) ou prendre des chemins détournés pour m’atteindre. J’aime à penser que je suis comme une montagne au-dessus des nuages. C’est souvent peine perdue pour les adultes mais ils ont le devoir d’essayer, c’est de bonne guerre. Je leur échappe, à un moment ou à un autre.
Je me lève donc sur la pointe des pieds et sourire aux lèvres, je descends les marches grinçantes de la grande maison. Eté comme hiver, j’entreprends de me vêtir de mon manteau, de mes chaussures, rangés à côté de tous les autres dans l’entrée. Le tout est de ne pas se tromper dans l’obscurité. Il m’est arrivé de me retrouver coincée dans les souliers d’une autre fille, devant recroqueviller les orteils pour pouvoir marcher et ne pas faire trop de dégâts. Là, j’aurais été sévèrement punie et je le savais. On ne peut pas se permettre de racheter des vêtements sous prétexte que madame a son escapade matinale à accomplir. Je me prémunis donc de ces conséquences fâcheuses et tâte consciencieusement chaque chaussure avant de se saisir les miennes, sûre de moi. J’ouvre et referme la porte de service par laquelle je passe toujours, délicatement. Comme un voleur, c’est grisant. Je m’enfuis. Je n’ai que sept ans mais je me sens déjà une grande quand je me retrouve seule, sans surveillance au milieu de l’immense jardin. Et pas une grande comme le disent les adultes pour vous faire avaler la pilule. Je commence mon tour, systématiquement suivant un itinéraire différent, pour que ce soit l’aventure à chaque fois, pour prendre le risque de me perdre, pour m’évanouir complètement.
Je me laisse envahir par l’odeur des arbres, des herbes. J’ouvre mes poumons aussi grand que je peux pour me nourrir de ce parfum éphémère. Je marche lentement entre les buissons du labyrinthe. Je suis la seule à le connaître. Mon monde à moi et à moi seule, inviolable. Les autres n’ont pas besoin de savoir. Et puis, dasn la grande allée, je me mets à courir aussi vite que je peux. Parfois je perds une chaussure ou même les deux mais cela ne m’arrête pas. Je ne m’en aperçois pas toujours d’ailleurs. Lorsque c’est le cas, il me faut revenirt sur mes pas récupérer les précieux objets. Je déteste revenir sur mes pas, c’est comme céder, se soumettre, abdiquer. Mais je n’ai pas le choix.
            Cette course folle me rend incroyablement heureuse. Tout vole autour de moi, je sais que je cours très vite, vraiment très vite et que personne ne peut me rattraper.

            Elle était la plus forte, la seule à pouvoir, à ce moment précis, changer le monde. Elle savait que la nature lui obéirait. Elle en était la reine, la Reine de Sa Nature et personne n’était en mesure de lui arracher ce royal statut. Elle souriait seule, fière et arrogante, elle jouait à arranguer la foule du bas peuple, elle la belle Reine de ce monde.

            Maman me le dit tous les jours : je suis la plus belle et de loin (elle le dit tout bas, comme une confidence). Je suis faite pour être des plus nobles, je suis des meilleurs. Oui, je calcule et écris moins bien que certains de mes frère et sœurs. Peu m’importe. Je les dépasse, c’est un fait. Je ne m’en vante pas ouvertement mais je ne me prive pas de jouir de ma supériorité cachée mais connue de tous. Secret de polichinelle, je le vois bien, on se retourne sur mon passage. Je réussirai ma vie. C’est mon destin. Mère en parle à ses amies, après la messe, quand tout le monde se sent pur, en prenant le thé parfois (pouah ! vraiment écoeurant ce thé !). Je suis la victoire de ma mère, son trophée même si elle ne chasse pas elle. Je sais que je suis celle qui peut tout réparer par mon succès à venir. Je me montre et j’avoue que j’aime ça. Je peux me le permettre alors pourquoi pas ? S’il y a un problème, Maman ou Papa sont là pour ça. Pourquoi je me priverais ? Et puis je ne suis qu’une enfant.

C’est le plaisir qu’elle visait. Elle vivrait ses rêves et si cela voulait dire en écraser certains sur son chemin, elle était prête. Dotée d’une imagination sans bornes et d’une dose de cruauté.

A vrai dire, j’aime qu’on me regarde, voir qu’en rentrant de mes échappées, la semonce est douce, que Maman feint la colère mais n’est pas du tout convaincante. Quant à Papa, il me chérit beaucoup trop pour faire davantage que de me lancer un regard sévère sans suite dont je fais semblant d’avoir peur. Je me sais chanceuse et bien sûr, le cœur se serre de voir les sœurs malmenées parfois. Mais moi je suis différente, c’est comme ça. Je brille et je ne dois pas gâcher ce don.

            Dimanche, c’est la messe. Ce qu’elle aime le dimanche ! Mettre la belle robe et chacun sur son trente et un, l’atmosphère festive qui gagne le monde. Je suis amoureuse de tout le monde.

Elle se perdait dans ce tourbillon de gaieté, riant et embrassant ses frère et sœurs sans pudeur aucune. Elle était profondément heureuse mais vite, elle sentait monter en elle cette excitation qui toujours la submergeait. Elle n’arrivait donc jamais à demeurer béate sans cet horrible sentiment de noyade intérieure qui l’étouffait tant qu’elle en piétinait.

Quand je sens que je tremble à cause de toute cette fête, j’essaye de cacher ça à Maman mais elle le voit et la désolation se lit sur son visage.

Elle ne voyait plus face à elle une petite princesse au grand avenir, elle voyait snas trop comprendre une simple enfant impatiente et incapable de se contrôler.

Heureusement, cela ne dure pas. Je m’éloigne, aussi pour ne pas regarder Maman, je respire très profondément et je me calme. Je reviens ensuite. Je reste tranquille. Mais ce n’est pas sans efforts, ça sautille dans l’estomac. La marque de cet épisode ne s’efface pas en général, même si cela a été très court.  Je suis comme ouverte à un endroit demon corps et il faut attendre patiemment (ce que je ne suis pas) que ça cicatrise. J’ai honte. Je n’en parle pas. Cela n’arrive pas quand je suis seule. Ce sont les autres qui provoquent ça.

Ce dont elle avait le plus honte sans puvoir l’expliquer, c’est que cette excitation, elle la détestait mais tout au fond, elle l’aimait tellement ! Elle l’attendait cette jouissance d’un instant. Mais jamais elle n’y pensait, il ne fallait pas y penser.

C’est le seul point noir de ma vie. Le seul oui ! Je ne vois rien à redire sur le reste. J’aime toute ma vie et c’est le principal. J’aime Papa et Maman très fort. Je veux leur faire honneur, toujours plus. J’aimerais être parfaite. Pas impossible. J’y réussis déjà pas mal. C’est vrai, je n’aime pas apprendre toutes ces choses inutiles qu’on veut me faire ingurgiter malgré moi mais personne ne m’en tient rigueur donc je continue mes soi-disant progrès, aussitôt perdus.

Elle appréciait la compagnie des ses frère et sœurs, surtout frère. Mais ce qu’elle souhaitait plus que tout, c’était bien de leur faire plaisir à Eux, qu’elle aimait à s’en faire mal au cœur, être leur Princesse.

Une fois revenus de la messe pendant laquelle j’ai eu le temps de reprendre mes esprits et admiré les tenues des femmes de l’assemblée, on se met à table. J’ai prié, oui, pour une chose et une seule : que cette folie ne recommence pas, comme chaque dimanche.
Je mange à la table des enfants bien entendu. Cela m’énerve.

Elle s’en offusquait.

Je suis capable de me tenir au milieu des adultes. L’avantage, c’est que je peux manger comme je veux, même mettre les coudes sur la table.

Mais elle ne s’y autorisait que rarement, les jours où la crise avait été si forte qu’elle gardait en elle une énergie provocatrice à évacuer.

Pendant le déjeuner, je fais rire les autres. J’imite les vieilles du village et cela fonctionne toujours. Auprès des adultes, je fais comme si de rien n’était, habilement. De toute façon, je ne crains pas grand-chose, pas de ceinture pour moi.
Et aussi, je rêve à ce bel après-midi libre qui m’attend. Je vais pouvoir courir, jouer, profiter des fleurs, monter aux arbres, des heures. Voilà ce que j’aime faire dans la vie : vagabonder au milieu de toutes les odeurs d’un jardin ou au cœur d’une forêt dans laquelle je disparaîtrais. Mais alors, adieu la princesse ! Au diable les robes et la dentelle, je vois se profiler des moments parfaits. Cela me suffit, on verra pour la suite.

C’est Maman qui fait la classe. Je n’ai toujours pas bien compris à quoi cela sert véritablement. 

Elle restait parfaitement hermétique à toute abstraction intellectuelle, en toute conscience.

Impalpable = insensé = inutile.

Chapitre 1 : L'enfant possédée (1)


Elle suppliait Dieu de la soutenir, ce jour-là encore, comme tous les précédents. Elle avait peur de cette journée et de demain. Mais y aurait-il un moment où elle pourrait ne plus prier, où Dieu lui-même la rejetterait ? Elle n’aurait alors plus personne, le vide s’installerait définitivement en elle et elle quitterait le monde des autres. Pour l’instant, Dieu était son ami, l’Ami, celui qui est là, qui écoute tous les jours, chaque prière, chaque supplication. En aurait-il assez d’elle ? Bientôt sûrement. Il avait d’autres souffrants à secourir. Elle comprendrait. Mais qui appellerait-elle quand elle sentirait le diable s’approcher, la toucher, se faufiler à nouveau en elle ? Elle ne pourrait pas se défendre seule. C’était impossible, elle était une de ses victimes privilégiées, il ne cesserait jamais de la torturer.


Dimanche.
Aujourd’hui, elle allait à la grande et belle messe du dimanche. Elle l’apaisait cette belle messe, cette vraie messe. Celles des autres jours lui semblaient trop petites pour Dieu, pas assez brillantes. Elle aimait Dieu comme son père, son frère, son seul ami. Heureusement qu’elle l’avait lui. Elle savait qu’il serait toujours là, c’est ce que le Père Pierre répétait à l’envi et elle aimait entendre cette merveilleuse promesse d’éternité. Elle en souriati toute seule le soir dans son lit avant de s’endormir. C’était la pensée qui lui permettait de se reposer. Elle se réveillait la nuit bien sûr, elle faisait des cauchemars, presque chaque nuit, mais elle n’en disait rien à personne sauf à Dieu. Lui était là et il l’aimait, le Père Pierre le disait aussi cela. Sans ces idées-là, elle n’aurait jamais pu dormir, elle serait morte d’épuisement. C’était Dieu qui veillait sur elle et Lui seul. Elle n’en voulait pas aux autres, elle n’était pas une fille facile, elle le savait.  Elle se trompait souvent, était maladroite et craintive. Alors elle comprenait ça aussi, ça tapait sur les nerfs.
Tous les dimanches, à la grande messe, elle en profitait pour parler à sa mère. Elle n’avait aucun souvenir d’elle. Elle était morte très tôt après sa naissance. Peut-être, sans doute, qu’elle s’était déjà trompée à ce moment-là et qu’elle avait précipité le départ de sa maman. Alors à elle non plus elle ne lui en voulait pas. Juste, elle était triste de cette absence ; une chance qu’lle puisse encore lui parler le dimanche à la grande messe. Elle lui racontait sa semaine, ses petits tracas, oh pas gradn-chose, il ne fallait pas l’inquiéter ! Elle ne voulait surtout pas l’inquiéter non. Elle voulait être parfaite pour elle.
            Elle se leva comme tous les dimanches à 7h30. Il était interdit par maman Henriette de se lever plus tard, c’était pour les paresseux de rester au lit, « ça ramollissait l’âme. Déjà que tu n’es pas gâtée ma gamine ! Enfin d’ailleurs tu n’es pas la mienne. Et ça se voit.»  Même si elle ne vivait plus avec elle, elle avait gardé cette habitude, intégré ce précepte, enregistré dans le catalogue des choses à faire pour être plus tard une enfant toujours « correcte ». Et c’est ce qu’elle voulait le plus au monde être la petite fille qu’on admire parce qu’elle fait tout comme il faut, celle que tous les parents aimeraient avoir.
            Elle devait ensuite faire sa toilette. Le dimanche, elle ne avait tout le temps, elle ne pouvait pas y échapper, elle n’avait aucune excuse. De toute façon, cela faisait partie du catalogue de gentille fille. Même si elle ne dirait rien, elle redoutait cet atroce instant où sa peau entrerait en contact avec l’eau savonneuse. Elle n’était plus que frissons et terreurs. Ses cauchemars la lançaient par flashs. Elle fermait les yeux de toutes ses forces, pour, au moins, ne pas avoir à regarder cette eau si hostile, si puissante. Maman Henriette lui avait souvent maintenu les yeux ouverts, face à la surface liquide, se moquant de sa peur. C’est vrai, elle avait raison, c’était idiot, seulement de l’eau. Mais elle avait beau raisonner, parler à son ennemie pour l’amadouer, elle entendait les menaces monter vers elle. Ses efforts étaient vains. Heureusement, maintenant qu’elle avait dix ans, elle s’enfermait seule dans la salle de bains et maman Henriette n’était plus là. Elle pouvait adoucir l’épreuve et échapper à la vision maléfique. Parfois, elle rouvrait les yeux et elle puvait rester plusieurs longues minutes à fixer les vaguelettes. Elle était avalée par cette eau tellement plus forte qu’elle. Cela devait durer longtermps quand cela arrivait car Grand-mère venait voir ce qu’elle « fabriquait ». Elle reprenait pied au son de la voix et poursuivait sa tâche en aveugle. Quel calvaire ! Elle se demandait pourquoi elle était obligée de faire ça, si tout le monde ressentait cela, comme elle, ette panique à la vue et en entendant le clapotis de l’eau qui l’attendait. Les autres avaient-ils aussi peur ? Maman Henriette… disait que non, apparemement mais c’était maman H. Ce qu’elle aurait dû faire, c’était en parler à Grand-Mère mais elle avait trop honte. Grand-Mère ne savait pas qu’elle avait peur. Elle le gardait comme son plus grand secret. Il ne fallait pas que ça se sache, sinon sûr ! elle ne serait plus autant aimée. Même à sa vraie Maman, elle ne le disait pas. Souvent, juste avant la grande messe, elle se promettait d’être courageuse et d’en parler. Mais elle n’y parvenait jamais. C’était trop dur, c’était bloqué. Du coup, elle racontait le reste, sa semaine. Elle le ferait la semaine prochaine. Dimanche prochain, elle trouverait la force, oui ! Et chaque dimanche, la promesse était faite et chaque dimanche, elle devait être renouvelée. Un jour, elle s’était dit qu’elle ne pourrait jamais, qu’elle devrait porter ce lourd secret pour toujours. Et puis non ! elle s’étati presque reprise. « Arrête de penser comme ça ! Tu n’as pas le droit. Tu as de la chance, on ne perd pas espoir. Prie si tu crains que cela ne te reprenne. Et de toute façon, quand tu seras adulte, tout sera différent, tu seras forte, aussi forte qu’eux. Tout sera différent. »
Cette scène interieure se répétait depuis des années, elle ne avait conscience mais elle ne savait pas comment mieux faire, à part en espérant toujours et en faisant confiance à l’adulte qui l’attendait.
Enfin, la torture de la toilette s’achevait et elle ressortait soulagée de la maudite pièce, remplissant son esprit de toutes les belles idées et belles images qu’elle pouvait invoquer. Grand-mère, l’air un peu sévère (elle voulait s’en donner l’air amis sa douceur naturelle prenait le dessus), l’air soi-disant sévère, me regardait sortir. Devant mes grands yeux encore plein de terreur malgré moi, malgré tous mes efforts, et mon sourire charmeur et candide (je savais qu’elle n’y résisterai pas même si elle faisait mine de), elle marmonnait quelques reproches, toujours les mêmes : « tu es lente ma petite ! On ne t’attendra pas touours tu sais. » Et puis c’en était terminé et je prenais mon petit déjeuner avec elle et Grand-Père aussi parfois, s’il avait eu la patience de m’attendre. Mais lui ne me reprochait jamais rien. Il me souriait en silence. Et même, de temps en temps, il me faisait un petit clin d’œil, juste entre lui et moi. Je n’avais jamais faim le matin, encore moins que dans le reste de la journée et encore moins après cette affreuse toilette dominicale. Grand-Mère restait exprès à côté de moi. Elle s’asseyait et veillait. Il ne fallait pas que je m’évanouisse en pleine grande messe. Cela m’était arrivé une fois et Grand-Mère ne s’en était jamais remise. Comme si elle s’était mal occupée de moi et que tout le monde en aviat eu la preuve. Cette fois-là, elle s’était vraiment mise en colère et elle m’avait fait peur. Elle avait promis de ne plus jamais perdre mes forces. Elle me forçait donc à manger « le minimum ». Je chassais régulièrement de mon esprit les assauts d’eau savonneuse qui revenait me hanter. Et je me concentrais sur le lait, le pain et ce Grand-Mère disait.
Ce moment-là était calme. Je l’aimais bien, je pouvais me reposer un peu. Mes freres n’étaient pas là. Ils étaient déjà partis pour la première messe à neuf heures. Ils étaient enfants de chœur. Moi j’étais une fille, je ne pouvais pas l’être. Et au fond, perdue dans l’assemblée, entourée de toute cette chaleur humaine, elle les admirait, elle les enviait bien sûr mais elle n’était pas sûre qu’elle n’aurait pas tremblée d’effroi face à tous ces yeux braqués sur elle. Tout le monde aurait pu la voir. En plus, elle n’aurait pas pu parler à Maman tranquillement. Or, c’était là qu’elle se sentait le mieux pour le faire. Mais tout de même, elle aurait bien aimé être capable. Une chance qu’elle n’ait pas eu le choix.
Elle n’était pas un garçon.
La longue heure passait et je me sentais calme à nouveau. Et à chaque fois, elle s’apercevait de combien c’était rare. Et puis, dès qu’elle était sortie de l’église, elle oubliait et reprenait la vie normale.

            Elle ne savait pas si elle aimait ou détestait le dimanche après-midi. Elle n’avait pas à affronter les autres enfants, ceux de l’école, le maître et ses yeux noirs qui la faisiaent frissonner d’angoisse. Elle s’arrangeait pour ne jamais croiser ce regard où elle sentait la menace permanente de la sanction. A l’école, elle était en sursis, sans cesse, le souffle coupé.
Quant à aller aux toilettes…
Il fallait faire en même temps que tout le monde, dans le même endroit et à ce moment précis, il fallait avoir envie de faire. Il en résultait toujours qu’elle ne faisait rien sauf semblant d’avoir œuvré comme ses petits camarades. Comment faisaient-ils les autres ? Comment avaient-ils envie quand on le leur demandait sur commande en trois minutes au milieu du groupe le maître à l’affût ? Elle ne pouvait absolument pas comprendre cette magie-là. Elle n’était pas de ce monde. Elle sen cachait bien sûr, il ne fallait pas qu’on sache. Il fallait être sage, bouuuhhh, faire honneur à Maman morte pour elle. Elle devait s’en montrer digne. Grand-Mère lui avait bien expliqué ce qui s’était passé. Les choses étaient très claires, elle avait compris : pas de faux pas, pour Maman, à sa belle mémoire.
            Et le dimanche, elle pouvait respirer. Un peu plus, la poitrine faisait moins mal et elle pouvait se délecter du dessert de Grand-Mère. Le dessert, la crème au caramel, la grande et fameuse crème au caramel.
Mais eux, ils étaient là tous les trois. Ils n’allaient pas non plus à l’école, au collège. Et c’est sur elle que tout leur intérêt se portait. Ils la poussaient, ils la tapaient, pas méchamment elle le savait mais ça la faisait immanquablement pleurer. Elle ne pouvait pas s’en empêcher. Une fois, elle en avait parlé à Grand-Mère qui l’avait gentiment consolée.
Et puis, il y avait quand même Germain qui ne me tapait jamais. Grand-Mère aussi disait que c’était le plus doux des trois gars. Elle disait que l’on pouvait lui faire confiance. Tous les dimanches, Germain me prenait par la main.
Il l’emmenait se promener. Avec Germain, les promenades étaient spéciales. On allait très loin au fond du jardin sous les beaux arbres qui sentaient si bon. Jusque là, tout allait toujours bien. Et puis d’un coup, elle avait très peur et très chaud tout doux.  Ils s’arrêtaient et Germain se tournait vers elle. Elle lui souriait au début mais il n’était déjà plus là. Ensuite, elle arrêtait de lui sourire même si elle continuait de guetter le Germain qu’elle aimait voir lui revenir. Il la serrait contre lui, lui soulevait sa jupe, baissait ses bas, sa culotte et rentrait raide et long dans ses fesses. Elle avait mal mais Germain était un gentil. Les paroles de Grand-Mère la rassuraient. Et puis Germain prenait toujours soin d’elle, il faisait attention à elle. C’était son frère adoré.
Et puis après, elle faisait plus facilement.
            Vers cinq heures, après le goûter, il y avait le meilleur. Avec Grand-Père. Il ne disait pas grand-chose. Parfois il se mettait dans des colères noires, il devenait tou blanc et sa lèvre supérieure se retroussait avant qu’il n’ouvre la bouche pour articuler péniblement les quelques mots qui nous faisaient tous déguerpir à l’étage. Je n’étais jamais la cible directe de sa colère mais je ne dmandais qu’à m’enfuir au plus vite de peur qu’il ne se trompe d’enfant en hurlant, de peur de voir mon grand-père chéri se transformer en monstre de cauchemar. Mais le dimanche après-midi, il me prenait avec lui dans le salon où trônait le piano nous enfermait tous les deux. Grand-Père avait toujours joué du piano, depuis qu’il avait mon âge. Je crois qu’il fermait les portes du salon si précautionneusement parce qu’il avait un peu honte. Mais il savait que moi, je ne dirais rien. Un pacte tacite entre nous. J’avais  sept ans, Grand-Père me préparait un petit tabouret à côté de l’instrument pour que je m’y agenouille ; je posais doucement mes mains sur le piano et j’attendais Grand-Père. Il fermait les yeux et c’était exceptionnel. Grand-Père était un scrutateur. Il ne se laissait pas aller, alors il ne fermait pas les yeux. Il avait toujours un œil sur nous, notamment. Nous le savions, même s’il n’était pas là. Et nous lui obéissions sans moufter, de fait. Paupières baissées, il se mettait à caresser les touches, sans jouer pendant quelques secondes, pour les sentir d’abord. Puis il en enfonçait une et deux et c’était l’orchestre à deux mains qui se mettait en marche. Grand-Père faisait courir ses doigts sur le clavier. J’étais fascinée. Je fixais ses mains et je vibrais des mélodies qu’il interprétait. Je ressentais jusqu’au bout de mes pieds à rebours sur le tabouret. Grand-père me faisait rêver. Lui et moi nous enfuyions dans notre monde à nous, côte à côte et c’était notre secret.

            Je suis l’enfant sage
            l’enfant craintive
            l’enfant timide.
Et puis,
l’enfant folle
            l’enfant paria
l’enfant possédée.

Les adultes se désolent de ma faiblesse, de ma paresse exténuée.
Ils pensent que Dieu a frappé, ne m’a pas dotée ; il m’a dénuée.
Ils méprisent l’handicapée en germe.
« Ce n’est pas une raison ! » ils ont résolu d’être fermes.
Ils donnent des coups d’aiguillons pour réveiller l’enfant « elle est vraiment débile non ? » dans un coin de salon.
Ils abandonnent vite ; ils tournent le dos et les talons.

            Je veux être une vipère, le serpent de l’Eden, celui qui étouffe et brise.
            Je veux être l’esprit qui atterre et divise.
            Je veux crier, me rouler de rage et faire capoter le monde avec moi.
            Je veux être détestable, détestée, la seule enfant de tous les temps qu’on haïra de toute sa foi.
            Je veux que leurs oreilles résonnent des jours et des jours de mes vociférations.
            Je veux qu’ils entendent leurs aberrations.
Je deviendrai virile et solide.
A bas la camisole coupable, la débile invalide !
Je dominerai mes ennemis d’hier.
Je revancherai la vie et Maman pourra crever en paix loin de mes souffreteuses prières.

Leur mine s’allonge.

Qu’est-ce que t’as connard ? t’as jamais vu un gosse en colère ?
Ou alors tu as compris qui je suis !
Le front ruisselle, il s’éponge.

Tu veux que je t’aide, Môsieur l’adulte ? Allez va, ça va aller, on s’essuie.

La vie du jour

Les jours passent
et chaque jour doit trouver sa valeur.
Il peut errer
en rond
comme un chien perdu.
Ça arrive,
pas si rarement.
Il est au beau milieu d'une place
déserte.
Et c'est la déception.
Il croyait à une nouvelle chance et il ne sait pas même où prendre le départ.
Il s'en veut.
Il avait de l'ambition.
Il était plein d'avenir.
Il s'en frottait les mains,
léchait les babines.

Il inspecte autour de lui.
L'atmosphère est sordide.
La place du village sans âme qui
vive.
Un jour vide.
Un jour blanc.
C'est une ineptie.
Il vaut mieux en finir tout de suite.
Tout de même,
il prend son courage a deux mains,
le jour en déconfiture à peine debout.
Dernier essai.
ta heureusement qu'il n a pas baissé les
bras.
Le voilà qui s'emplit et reprend des forces.
Il n'est pas venu pour rien.
Les habitants ont pris leur
temps
pour se mettre en route.
Mais ils arrivent d'un peu partout.
Un peu de patience jour impétueux !
La vie est une lenteur.
Chaque jour est une victoire.
Qui ne se donne pas
tout de go.
Qui se gagne en douceur.
Passe le message à ton voisin.
Le jour est penaud.
Il aurait voulu être un fier soldat.
Il aurait aimé briller,
être admiré,
et louangé.
Il voulait mordre la vie
tout d'un coup.
Il a revu ses exigences.

Une fois embarqués,
les habitants et le jour font gentiment
connaissance.
Ils s'accoutument les uns aux autres.
Puis,
commencent la grande marche.
Qui durera jusqu'au sommet.
Jusqu'au moment,
même tard très tard,
Même tôt étonné,
où l'on comprendra bien
et assez.
Que la majorité sera repue.
Pourra dormir en paix.
Tous ne seront s accomplis.
Il y aura toujours des frustrés.
Chaque jour un labeur.
La vie est une concession.
Ils resteront dans leur coin
ou ils en prendront leur parti.
Pardonnant ce jour.
Attendant le suivant.

Lui, justement, le jour,
arrivé à ses fins,
il devra se tourner
vers le digne successeur,
à l'échauffement.
Il a l'obligation,
nécessaire et mortelle,
de faire ses transmissions,
d'y consacrer le temps,
tout le temps qu'il faudra,
toute la nuit si besoin.
Le petit camarade boira ses
sages paroles
de jour initié.
Il ne sait pas grand-chose,
le petit nouveau-né.
Il sait qu'il doit ouvrir
la bouche,
les yeux,
et les oreilles,
laisser s'étendre en lui
le vieux jour qui finit.
Il se laisse grossir
de ce
énième
frère.
Sans lequel il n'est rien ni personne.
Sans lequel la grande marche
peut s'achever d'emblée.
Il poursuit,
sans relâche,
les étirements rituels,
et dans les starting-blocks,
au matin sera prêt,
plus ou moins bien luné.

On ne lui aura rien dit de la place, du désert.
Parce que,
peut-être,
qu'à peine le pied en terre,
la foule accourra.
Ça,
personne ne peut s'y préparer.
Ni lui ni les autres,
ou d'avant ou d'après.
Le langage sibyllin de son aïeul
se sera imprégné
et coulera dans ses veines.
Il n'aura pas compris.
Mais là n'est pas le jeu.
Le tout est de survivre
et vivre et vivre et vivre.
Être jusqu'à la nuit.
A tout comprendre, on n'est plus rien.
Les jours avancent,
toujours plus riches,
toujours plus toujours plus,
même sans les beaux discours.
Ainsi de suite ainsi de suite
parsemé de jours
bleus,
or
et soudain !

Chacun à sa manière.
Chacun avec son flair.
Respectueux des ancêtres.
Grand inventeur du monde.
Le jour un créateur.
Toujours surréaliste.