jeudi 3 avril 2014

Solitudes et regard

L’habitude et le désir d’être entourée. Dans la vie en général. Pas de solitude, sinon décidée et à heure déterminée. Pas la vraie solitude en somme. La solitude programmée, celle qui permet de reprendre sa respiration j’en parle aujourd’hui en ces termes, cette même solitude ou plutôt précisément pas la même non, qui asphyxiait il n y a pas si longtemps. Etonnant comme une même réalité objective, si cela existe, puisse revêtir un habit émotionnel aussi distinct du précédent. Par instinct, je recule devant le danger ancestral. Grégarité humaine qu’on sous-estime grandement à mon sens. On encense la liberté, l’épanouissement de l’individu, en omettant son ancrage animal dans le groupe auquel il appartient. Je suis la première à lutter et avoir lutté comme une acharnée pour ma liberté et ma valeur singulière et unique. J’en reviens aujourd’hui, la plupart du temps. La solitude d’aujourd’hui est fugace et parfois, je l’avoue trop rare. Je me perds dans mes propres élucubrations, à savoir si je l’aime ou non. Je n’y comprends plus grand-chose. Je cours à ses trousses pendant des jours. Et pour peu que je me retrouve pour plusieurs heures seule sans l’avoir demandé, je suis prise d’un vertige. Je ne sais plus quoi faire, dans quel ordre, et pourquoi surtout.
C’est là que je veux en venir. Sens et solitude. Je ne parlerai jamais du sens de la solitude, ce serait me jeter dans la gueule du loup.  Je n’ai pas encore assez vécu pour trouver un sens à la solitude. Je suis aujourd’hui persuadée qu’elle n’en a pas, tout comme le temps qui passe et la mort. Même si chaque jour, je recommence de m’interroger sur le sujet, bien malgré moi. Mais, je sais qu’on est persuadé un temps et que l’idée retourne sa veste ni vue ni connue. Tout ça pour en arriver au sens du reste, des choses de la vie, qui s’épanouit, se transforme ou s’annule dans la solitude. Comme si elle avait le pouvoir d’éclairer les vrais sens, de départager le bon grain de l’ivraie. Tout le monde toute chose a cette capacité exaspérante à se cacher. C’est exaspérant, ça occupe bien aussi quand on n’a rien à faire de sa vie. C’est-à-dire, concrètement, qui a une mission réelle sur cette terre ? Personne, nous sommes d’accord. Donc l’ensemble des mortels passent le temps à défaire les masques et les reconstruire à leur manière pour que d’autres absents alors s’évertuent à dévoiler à leur tour l’affaire.

            Dans un bureau au fond d’un couloir. Plusieurs collègues appréciés et dont la présence m’est chaleureuse. J’aime savoir qu’ils sont là juste à côté. Et je crois dur comme fer que c’est la seule issue à mon ennui, cette plaie que je me traîne depuis des lustres. Malheur à moi quand un jour de fatigue, ils sont absents. Je maudis leur changement d’horaires et de programme. C’est ma famille de la journée, celle qui m’accueille et que j’attends le matin et à qui je peux dire A demain presque tous les jours. Ils me suivent, m’écoutent, je les observe et les fait rire ou pleurer. C’est ma spécialité, formation professionnelle qui déborde ou personnalité qui a forgé la professionnelle. On se croise et recroise, on mange ensemble, on rit et on est en désaccord sans heurts. Je parle des professionnels voisins, ceux qui habitent la porte en face à un peu plus avant dans le couloir. Je ne m’avance pas au monde extérieur et autres bâtiments. Là, c’est les grandes variations. Vous me direz, ce n’est possible, ce n’est pas qu’une question de géographie. Bien sûr que cela ne suffit pas pour tisser des liens. Mais on a beau dire, on vit en partie ensemble. C’est idiot et peut-être un peu fruste d’évoquer cela mais tout de même, on partage les mêmes toilettes. Ce n’est pas toujours heureux mais ça implique une intimité avec laquelle composer. Quelque mauvaise volonté qu’on y mette.
            Alors le jour où, et cela fait des semaines que ce n’est pas arrivé, l’on se retrouve seul dans le bâtiment. On se fait saluer par le dernier qui restait encore. On s’en est souvent plaint jusqu’à présent de ces départs à la chaîne et de ce couloir déserté. Mais aujourd’hui, le couloir et le bâtiment avec, le couloir est sa vraie colonne vertébrale, et nous aussi on se repère par rapport à lui. On est à sa droite ou à sa gauche et au début ou au fond. Encore cette géographie qui s’immisce. N’empêche que ça rythme nos déplacements et marque notre identité au sein de l’institution. Je suis donc bientôt seule dans mon couloir, bien tranquille au fond. J’entends la porte d’entrée claquer derrière l’ultime résident à quitter les lieux. Un poids dégage ma poitrine et tombe là où est sa place et où il sera digéré vers les tripes gourmandes. Je respire enfin. Je m’étale, je m’étends, je m’étire sur mon siège. Je ne sais pas ce qu’en perçoit le patient en face de moi. Mais d’un coup d’un seul mes oreilles s’ouvrent mieux et subtilisent toutes les nuances simultanées du discours qu’elle tient. C’est automatique, comme un bidon d’énergie ignoré dont je dispose subitement. Tout est plus simple et exige moins d’efforts. Je me dis que c’est une vue de l’esprit. Il me faut vérifier cette expérience au fil des minutes et des patients. La qualité de l’écoute est au rendez-vous, au lieu d’un effort coûteux pour rester dans le circuit de l’échange.
            Je m’étonne d’emblée bien entendu. Et rapidement, en prenant un peu de recul, parallèlement à la conversation qui a lieu, je me rends compte que je ne crains plus le regard de mes collègues. Je suis non seulement plus disponible mais en outre, je m’exprime plus librement, je ne m’impose plus d’être parfaite, je ne crains plus le manque de malveillance ou la maltraitance dont je pourrais me rendre coupable. Je suis plus naturelle, je reviens à moi. Pas vraiment bas les masques puisque celui de la professionnelle est une nécessité, pour pouvoir rassurer, faire miroir et rentrer dans une case, même une grande case. Je me dois de porter le masque officiel. Il me contraint, il me protège. Il me définit malgré moi, il me donne une place. Il me coûte, il me paye. A ce moment de solitude révélée presque, sans en devenir mystique, le masque et la peau se mélangent. Et ce n’est pas une mésalliance, comme si l’une était plus pure que l’autre. Souvent par le passé, j’ai préféré absolument distinguer ce qui était moi et ce qui ne l’était pas. J’ai oublié les critères de l’époque, ce sera l’objet d’une autre réflexion, mais j’étais catégorique sur le sujet et toute approche de l’intrus était catapultée à grande distance. J’ai mis de l’eau dans mon vin et j’y ai goûté au signal de la porte claquée.
            Enfermée bien au chaud, dans un bureau, j’imagine les autres et leurs jugements, leurs regards désapprobateurs et leurs accusations. Je sors et rapidement, ils sont les premiers à apprécier mes interventions et à en tenir compte. Je poursuis sur ma lancée tous les jours pourtant en me menottant moi-même, remuant sur mon siège pour ne pas dire l’impardonnable. C’est de mon propre sentiment de culpabilité que j’ai peur, c’est lui qui me domine et dicte mes attitudes et comportements. Je crains au-dessus de tout le retour de bâton. Une sphère où je me sens placide, autant que possible, et qui se révèle diabolique. Tous les amis sortent leurs crocs et rient de ma déconfiture. Ils rient de ma confiance. Les plus proches, la famille du couloir, je leur plaque ces démons sur la tête, dans les yeux surtout, dans les oreilles aussi, par tous les orifices.

Seule
Sans un regard
Immensité
Immersion
En équilibre.
Bien-être
Accroché
Au retour
des autres membres.
Entièreté retrouvée
A nu
Libre
Si échéance.
Le regard
Je m’en enserre
Victime
Mon bourreau.
Et aussi,
Il me tient
Il me nomme
Il m’évite
La descente infernale.
Le regard,
en faire
un compère
souriant

mercredi 2 avril 2014

Le vrai du faux

Vrai ?
Dis donc, vrai ?
Dis-moi donc, vrai ?
Hein, c’est vrai ?
Ou c’est faux ?
Dis-moi, faux ?
Dis-moi donc, faux ?
Vrai ou faux ?
Vrai ?
Cou de girafe tendu plein d’espoir vers moi
Faux ?
Recul de cou de poule dans ses plumes déjà un peu déçu.

Je n’apparais pas dans ces lignes, il monologue, je ne réponds pas. Ou si je commence bien mais je ne peux finir qu’il repose déjà la question suivante. La question suivante qui est la même question, répétée à l’infini, identique ou avec des variantes. J’essaye de ralentir le rythme et de laisser un espace à l’entre-deux, au gris et ses nuances. Il ne m’en laisse pas le temps, il ne s’en laisse pas le temps. Quand je parviens à prendre la parole après une litanie de questions qui finissent par me faire perdre le sens des mots, je veux exprimer mon hésitation et la nécessité du doute. De fait, j’exprime parfaitement les deux idées puisque je bafouille à moitié. Il attend ma réponse, les yeux plantés dans les miens, il attend la vérité. Il veut une réponse incontestable sans preuve ni argumentation. Une réponse absolue. Je ne connais pas de vérité que je ne remette en cause, je ne sais pas si cela m’est d’un quelconque secours dans la vie, plutôt un handicap. Mais que faire face à quelqu’un qui attend la réponse. Après m’être emmêlée les mots, je finis par éclaircir mon discours en l’obscurcissant puisque j’affirme que je ne sais pas et que qui sait ? Je ne lui facilite pas la tâche. Il me trouble avec ses questions de vérité. Il m’agace prodigieusement aussi. J’essaye de rester souriante, en vain j’avoue. J’aurais envie de ne rien répondre et d’écouter, qu’il m’assène sa vérité et que j’en prenne tranquillement ma distance professionnelle, comme d’habitude. Je ne peux pas, vous l’aurez compris. je suis interpellée et enjointe de participer. Pourquoi ne pas rester silencieuse la prochaine fois ? pourquoi pas ? Mais la question revient de plus belle, sous une forme ou une autre et rebondit dans tous les coins, il accélère encore le rythme. Il serait capable de s’en étouffer pour combler toutes les brèches. Parce que mon silence, c’est mon doute, c’est sa subjectivité, et la mienne qui ne s’accorderont jamais sur tout, mon silence et le sien, c’est un regard mutuel prolongé qui brise toute possibilité de fusion et de communauté des expériences. Il faut que je dise la même chose, il faut que je dise Non sûrement pas, même tout est mieux que le silence qui reflèterait sa question et l’en frapperait. Il la repousse, même pour quelques secondes sans parole, d’une autre question, de ses mots boucliers. De fait, j’aimerais m’armer du silence. Je doute qu’il en retire un quelconque bienfait, du moins dans l’état actuel des choses. Ses yeux s’écarquilleront encore davantage, il aura l’air de vouloir m’absorber en eux et j’aurais beau ne pas bouger et me montrer bienveillante, il s’avancera encore pour lire dans mes pensées. Il ne peut pas rester les mains vides, il doit s’accrocher à mes signes et mes mots. Le tournant adviendra peut-être s’il parvient à poser vrai et faux à ses côtés, l’entourant et le protégeant mais qu’il aura des yeux pour d’autres amours.
            Cette rafale de questions fermées m’emprisonnent et moins je réponds, plus l’horizon s’assombrit. Je ne parviens pas à les ouvrir. Elles se répètent comme pour resserrer encore l’étau qui étrique mon monde à ce moment-là. Et j’ai l’image d’un monde en sépia, le triste monde des angoisses de l’enfance qui surgit et m’exaspère ; Il m’oblige à replonger dans cette cage, qui ne doit plus être la mienne. Qu’il la garde ! Mais non, je suis là pour accepter de l’accompagner dans ce monde hostile. C’est l’espace, la mer qui se dressent devant moi dans leur bleu de noyade et d’asphyxie. L’infini et son néant viennent me piquer et pas de douleur ou d’angoisse palpable, pas de cœur qui bat, pas de suées ni de tremblements. Je ne panique pas. Encore une fois, je m’agace, je piétine de devoir rerentrer dans cette saleté. J’ai travaillé jour et nuit des années à nettoyer tout ce vide. On me demande de me salir les mains comme on dit, de me replonger dans la boue du chaos et des trous noirs. Je lui en veux, je crois. Je lui en veux de ne pas faire seul avec cela, comme si moi-même j’avais réussi à faire seule avec ce néant et ses paniques ! Je lui en veux de m’entraîner dans l’immondice des angoisses existentielles, qui s’ouvrent en moi à la moindre étincelle. Je lui en veux de ne pas ses contenter de ma neutralité. Elle a beau être aussi bienveillante que possible, cela ne lui suffit pas. Il me veut actrice à ses côtés. Et il n’a pas conscience de ce qu’il fait. Il n’en aura probablement jamais conscience puisqu’il n’a pas les moyens, cognitifs notamment, d’élaborer cela. Il ne se met pas à ma place et il ne le fera pas. Cela ne l’effleure pas et je ne serai pas reconnue dans mon effort invisible mais certain. L’ingratitude me démange. Mais je dois faire avec et je suis faite pour accompagner les patients dans ces sphères-là, où dans la vie quotidienne il reste totalement seul. Non pas qu’il soit le seul et l’unique à connaître ces affres et ces questionnements nerveux, mais que personne n’en parle.  Comme si ces trous-là ne se partageaient pas. Chacun sait qu’ils se remplissent quand ils sont partagés. Mais la fuite est encore la meilleure issue la plupart du temps dans la spontanéité humaine. En bonne proie qui se respecte.

            Plus il me demande un vrai un faux, plus je plonge dans le relativisme. Un relativisme mesuré me permet de mettre les idées en perspective et de n’en exclure presque aucune d’emblée. Si je suis dans de bonnes dispositions bien entendu. Face à lui, c’est un relativisme mélancolique que je sens prendre de l’ampleur, déployer ses ailes sombres peu à peu. Il masque au fur et à mesure les couleurs du monde et vampirise le jour. Je ne le déteste pas. Je suis au-delà de détester quelque chose. Je ne sens plus rien, plus rien n’a de valeur, je n’ai plus de valeur, je suis un électron hasardeux. Bientôt je ne ressentirai plus rien, dans quelques décennies, je serai rien, le rien qui ne nécessite pas même de « le ». Je n’ai pas peur, je ne tremble pas encore une fois, je ne frissonne pas. Je m’évanouis à moi-même ou alors est-ce plutôt un réveil ?

            Toutes ces impressions glissent sur moi. Non pas qu’elles ne m’émeuvent pas mais elles sont tellement fugaces que je peine à les identifier. Je dois les écrire aujourd’hui pour leur donner une forme. Qui plus est, je connais ces impressions mais avec d’autres symptômes. Je ne comprends pas immédiatement cet agacement et cette colère rageuse comme signes d’angoisse. Et je recule devant l’acceptation de l’existence de ces angoisses morbides. Je ne veux pas admettre qu’elles m’animent. Alors que je devrais être fière de réussir à m’en défendre efficacement comme je le fais, comme j’ai mis tant de temps à l’apprendre. Ces angoisses restent synonymes de ma faiblesse et de ma fragilité, de mon infériorité dans la masse des individus de mon espèce. Il serait temps, grâce à lui ce patient, de comprendre que c’est une victoire que de ne pas sombrer et de tenir et continuer de vouloir l’aider.

mardi 1 avril 2014

Rousseur de rigueur (57)

-          La dernière fois, je vous ai longuement parlé d’Anna. Du coup, depuis trois jours, je n’arrête pas de penser à notre enfance. Le plus souvent, je reste bloqué sur la folie actuelle et ses lubies de fin de mois, mes angoisses de la voir disparaître, de le sentir glisser et nous échapper à tous. Elle devient aquatique, un poisson clown avec son anémone particulière, et nous, on n’a pas droit de visite, sinon, on purule. Elle file entre les doigts, elle file sa toile de folie invisible autour de nous tous, et on vit à son rythme pendant trois jours, tous les mois. On n’en parle pas, mais on le sait tous. Et donc, depuis lundi, j’ai repensé à ce qu’elle était avant tout ça, avant que le temps ne s’arrête.
-          Le temps s’est arrêté pour vous ou pour elle ou les deux ?
-          Le temps s’est arrêté, elle s’est figée, elle est devenue bizarre, plus rien n’a été comme avant.
-          Et donc, le temps s’est arrêté pour qui ?
-          Eh bien le temps s’est arrêté pour elle ! dans sa vie à elle !
-          Bien. Vous en avez déjà parlé ensemble ?
-          Bien sûr que non ! On ne peut plus parler avec Anna.
-          Et vous pouviez avant ?
-          Oui c’était facile de parler à Anna. J’étais un enfant qui ne parle pas, un enfant maigrelet et fermé. On se moquait de ma rousseur. Je lui en voulais d’aussi bien assumer la sienne. Anna a toujours aimé être rousse. Elle en a fait sa marque. Mais moi, je n’y suis jamais arrivé. Ca paraît ridicule présenté comme ça mais c’est un point essentiel de notre enfance. Elle était l’endroit et j’étais l’envers. Elle était gaie souriante et belle. J’étais maigrichon timide à l’extrême et sombre. Ou plutôt, pâle, le teint toujours livide. Elle a le teint laiteux Anna, comme si elle était pleine. Moi j’ai toujours été diaphane, on voyait mes veines de partout, un mort-vivant. C’est comme ça que m’appelait Jeanne-Carotte. Je ne comprenais pas pourquoi elle réussissait là où j’échouais chaque jour davantage. Et puis, d’un coup, le mouvement s’est inversé. A peine ai-je commencé à m’ouvrir et à m’épanouir, qu’elle a perdu sa chaleur. Pas son éclat, elle reste brillante malgré la folie, c’est un mystère. Mais elle s’est retirée loin de nous. J’ai eu l’impression de la perdre. Et le temps s’est arrêté depuis lors. Pour moi, oui. Dans notre relation. J’ai perdu ma sœur. Je la cherche tant et plus. Elle ne reviendra pas et je dois l’accepter. Mais ça fait mal.
-          C’est la première fois que vous évoquez votre douleur en des mots aussi directs.
-          Je sais, je sais. C’est la grande douleur de ma vie. Je crois me débrouiller dans la vie en général. Mais je suis arrêté par ma sœur.
-          Vous êtes arrêtée ? Vous aussi, pas seulement le temps ?
-          Oui moi aussi, je cours sur place. Même pas de tapis qui roule en-dessous des pieds. Je cours sur place sur le bitume immobile. En regardant un grand immense visage roux et tâché, sans corps, sans attaches, comme une apparition. Comme dans les films de science-fiction. Bien sûr que je ne le vois pas réellement ce visage mais il apparaît dans mon esprit et il me cloue sur place. Ce n’est pas si désagréable d’ailleurs, ce n’est pas une douleur à ce moment-là. C’est presque comme si je pouvais adorer ma sœur comme avant. Et c’est quand je m’aperçois une énième fois que ce comme avant est révolu et absolument mort que je souffre.
-          Pouvez-vous me parler de ce comme avant ?
-          C’est ce que je vous disais. J’étais le faible, elle était la puissante. Je déteste repenser à ce que j’étais. Mais ce qu’elle était, c’était parfait. La sœur parfaite, la fille parfaite. Je ne sais pas ce qu’en pensaient mes parents. Je ne m’adressais pas à eux. Pour leur demander quelque chose, je passais par l’intermédiaire d’Anna. Elle a bien essayé de me faire oser leur parler mais elle n’y est pas parvenue. Ca s’est débloqué un jour, trois mois avant le Bac français. Je ne sais pas pourquoi. Je venais d’avoir seize ans, je me sentais faire partie enfin des gens respectables puisque j’avais seize ans. Elle n’a pas rechigné pendant toutes ces années à me servir de médiateur. Elle a été une belle sœur.
Et il y avait aussi la nuit, toutes les nuits. J’étais incapable de m’endormir tout seul. Je voyais des monstres à grande langue bourrée d’araignées. J’attendais d’être sûr que les parents ne m’entendraient pas et je me glissais à côté d’Anna dans son lit. Elle me laissait faire. Elle me laissait me blottir contre son dos et l’enlacer. Elle dormait déjà en général mais je savais qu’elle m’attendait. Pas une fois, elle a sursauté. Elle se poussait un peu plus contre le mur pour me faire une petite place, même si je n’en prenais pas beaucoup.
-          Vous n’en preniez pas beaucoup physiquement mais vous étiez omniprésent dans sa vie, n’est-ce pas ?
-          J’étais son frère.
-          Bien entendu mais tous les frères n’ont pas besoin de leur sœur pour s’exprimer en famille et pour dormir la nuit.
-          Oui c’est vrai. Vous voulez que je me sente coupable ? c’est ça ?
-          Pas du tout. Je réagissais simplement à l’idée que vous ne preniez pas de place. Vous vous sentez coupable vous-même ?
-          Sur le moment, je ne me suis jamais senti coupable. L’amour sans faille que je portais à ma sœur était réciproque et elle ne me repoussait jamais. Je me dis aujourd’hui qu’elle aurait dû. C’est étrange comme j’ai toujours plus aimée Anna que mes parents. Ma mère n’a jamais eu ce pouvoir d’apaisement qu’Anna avait sur moi. Je ne m’explique pas encore ce phénomène. Je ne me sentais jamais jugé et ça me réconfortait de tous mes échecs extérieurs. J’oubliais tout avec elle.
-          Votre façon d’en parlez me donne vraiment l’impression que vous parlez d’une conjointe, ou d’une  amoureuse.
-          Je n’aime pas entendre ça Dr ! …Mais je suis d’accord avec vous. C’est un peu répugnant toutes ces histoires de famille.
-          Puis-je vous interroger sur la rousseur dans votre famille précisément ?
-          Que voulez-vous savoir ?
-          Qu’avez-vous à m’en dire ?
-          Enormément de choses. Mais vous y seriez encore ce soir.
-          Eh bien commencez.
-          Si je commence, je ne m’arrêterai plus. C’est quelque chose dont je ne parle jamais. Si j’ouvre les vannes, votre journée est foutue.
-          Vous croyez que je vous garderai toute la journée ?
-          Et si je ne bouge pas de mon siège ?
-          Je croyais que vous ne preniez pas beaucoup de place ?
-          C’était avant, j’ai changé.
-          Je vois ça.
-          Nous verrons bien.
-          La rousseur…
Les deux sourient.
C’est Anna et moi et le grand-père. La mère a les tâches et le père tout l’attirail, cheveux orange, tâches partout, peau qui rougit au soleil de mars à Paris, les yeux bleus perçants. La mère est indéfinissable. La tante vire aux carottes en fin de mois. La tante maternelle ! Mais c’est châtain sale d’habitude… Mystérieux. Les autres sont vieux et ont toujours été gris. Les cousins rien. C’est une affaire de famille serrée. Enfin serrée, ça vient de tous les côtés ; mais nous c’est concentré.
-     Famille serrée ?
-          La famille rétrécie, le petit cercle !
-          Ok.
-          La rousseur elle nous étrique et elle nous grandit aussi.
-          C’est-à-dire ?
-          C’est difficile à expliquer. C’est vraiment fou ce que je dis. Je ne pensais dire cela un jour de moi. Bref, la rousseur nous oblige à nous reconnaître, on n’a pas pu se renier. Le père, on se demande toujours un peu si c’st bien lui. On est fixé d’emblée. La rousseur c’est notre père, nos racines, notre terre, notre tranquillité, notre assurance, notre punition, notre exception, notre chance et notre blessure.
-          … Beaucoup de choses en somme.
-          … oui, c’est notre identité.
-          Notre qui ?
-          Notre identité à nous.
-          Nous qui ?
-          Oh vous me faites chier ! à notre famille bien sûr !
-          Tous les membres ?
-          Mais oui !
-          Peut-être pas la mère. Anna c’est sûr, ça se voit. Le père, il en joue, il la montre, sous sa discrétion de façade.
-          Permettez que je vous arrête et nous pourrons peut-être reparler de cela la fois prochaine.
-          Je ne sais pas. Vous m’arrêtez en plein milieu. Je ne sais pas si je m’y remettrai. C’est fou cette histoire.
-          Au revoir.
-          Au revoir Dr.

lundi 31 mars 2014

Intrus

Sourire et pétillement
masques mesquins
mais efficaces.
Je tiens la barre,
envie de
sans les mains
haut les mains
c’est pas moi
je ne suis rien
si c’est moi !
menottez
ne demandez plus rien.
Je suis un fou
du roi
qui ambiance
la cour
sans racines
sans semelles,
une balle rebondissante
qui ricoche
ou rien.
Pas de vitesse de croisière
interne.
Je prends un air
clair
net
précis,
sourire apaisant
l’adversaire
sur le qui-vive,
comme l’animal
geint et sur le dos
pour
amadouer
le fort.
Pas tant que je serais une proie,
puisque c’est ce
que tous ceux
qui
analysent
les métaphores
diront ;
c’est surtout qu’ils sont forts,
pas franchement prédateurs.
Je n’ai pas besoin d’eux
pour craindre
un prédateur.
Il se nourrit
de moi
de l’intestin
de mon foie
chaque jour,
sans déployer ses ailes,
il est servi
sur place,
à domicile.
Pas de supplément.
L’enfant gâté
parmi les siens.
Probablement
qu’on l’envie
quand j’enrage.
Horripilée
par son arrogance.
D’aucuns diront
que
sans doute
des monstres
pas comme les autres
m’ont élue domicile.
Je répondrai
que
dites-moi donc,
quel monstre ressemble
à l’autre ?
Et qui donc
en est pur ?
mais non mais non !
pas moi,
je sais ce que je vaux
et qui je suis.
Bien bien,
jusqu’à quel point ?
Quel point quoi ?
La discussion s’arrête
puisque
l’interlocuteur
ne comprend déjà pas
la question,
c’est qu’il ne pourra pas
y
répondre.
Le cerveau
haché
de belles idées,
chevelure au vent chez L’Oréal,
vous savez quoi valoir,
et puis on se casse le nez
contre le
premier trottoir venu,
le lendemain.
La vie comme
des boucles
rondoyantes
dans la brise,
lourdes et
légères.
Bref, L’Oréal
dans la boîte
à images.
Je fais pareil,
Parade devant les démons
intérieurs
en robe de fée
et blondeur angélique.
Ca laisse accroire,
C’est tout ce qu’on désire.
alors, je me dis
que personne ne voit
le néant
juste derrière.
Quant à dire que
Néant
me remplit,
qu’imposture
égal don du Ciel.
Le raisonnement raccourci
Est risible.
C’est pourtant ça que
j’entends.
J’y rétorque
que le monde est mal fait !

vendredi 28 mars 2014

Enfance à travers corps (56)

Les fins de mois,
Anna pense
et tournicote
l’enfance dans ses mains et
ses pinces cérébrales,
celles qui avalent tout ce qui passe
Et la chaîne de la transformation
en quelque chose de soi.
Elle manipule
cul par-dessus tête
à l’horizontal
vertical
l’envers,
toutes les directions
positions.
L’enfance
s’épanouit à nouveau
dans ses pieds
d’abord,
Ce sont eux
qui se détendent les prem’s,
effet immédiat
de palmothérapie.
Mais les secondaires
sont presque
miraculeux.
La force du pied,
on l’ignore trop.
Anna n’a pas d’a priori
sur telle ou telle
partie
du corps.
Elle se fiche bien de
ce qui convient à ses congénères
et de ce qui les révulse
ou fait rire.
Elle les aime tendrement
ses pieds.
Elle leur sait gré
de leur pouvoir
et de leur coopération.
N’allez pas dire qu’elle est folle
et qu’elle les croit vivants.
Si vous ne comprenez pas,
Prenez-vous en à votre esprit
borné

à vos œillères
en angle mort.
Elle sait bien que c’est étrange de parler
en ces termes,
mais en son for intérieur
elle se le permet :
l’enfance lui sort des pieds.
Berceaux de sa jeunesse.
Ils gardent précieusement.
La mémoire sans exception.
Les légataires universels.
Les trésors de guerre.
Fantassins intrépides.
Une fois rassisse
Repuse
Tounée tournée dans le bureau,
Elle regurgite l’enfance,
En bonne bovine.
Cela existe-t-il des vaches rousses ?
à chercher ce soir
sur internet,
elle note dans son programme de la soirée.
Des pieds jusqu’au sommet,
L’enfance se répand.
Elle pense
toujours
alors
aux piqures
de désensibilisation
tous les printemps,
jusqu’à vingt ans.
Une maladie contre une autre.
Echange de bons procédés.
Prend ma place
Mets-y toi
Je prends ma retraite
Au désert
Sans pollen
Ni bitume.
Une année sur deux,
Anna allergique au pollen,
tranquillement banale,
une année allergique au bitume,
tragiquement incomprise.
Et puis cette alternance stupide
Et métronomique,
Ah oui !
Les docteurs n’y ont jamais rien entendu.
Ils l’ont accusée de simuler.
La mère a tenu bon contre eux,
Jusqu’aux infinies répétitions.
Et puis,
elle a lâché prise
et l’a laissée avec ses plaques
et ses bourgeons.
Enfin, disait-elle.
Le père a repris les rênes.
Anna pas idiote
a toujours su
que la mère acharnée
continuait
de mener la danse.
Elle tient la baguette
cette femme-là.
Le père
a fait sa sauce
quand même.
Et ils sont allés voir un
tout minuscule docteur,
aussi grand pas plus
qu’Anna. C’est dire !
Il avait un nom imprononçable
Dont elle se foutait éperdument.
Il a bien écouté
Pas tout compris,
Elle a pensé.
Et le père aussi, c’est vrai.
Il a fait sortir celui-là.
Parce qu’il a dit :
Allergies, c’est tout autour,
c’est tout ce qu’on touche.
Il faut seule demoiselle
pas parasite.
Le père a souri et est sorti.
Le Dr PHP
a regardé le corps allongé
d’Anna,
dirigé illico aux
pieds.
Et après,
Tous les lundis,
il a
roulé,
malaxé,
enfoncé,
frotté
etc.
Eh bien,
Ca s’est passé doucement.
L’année suivante,
Ça revenait et on y retournait
avec le Pater.
Il ne s’est jamais étonné
de pollen et bitume.
Il avait même
l’air de penser que ça allait
de pair.
Comme il a tout compris
quand il est venu
à l’hôpital psychiatrique.
Il n’avait pas l’air surpris
pour un sou.
Le seul des seuls.
Depuis, ce sont les pieds
qui trinquent
et soignent.
Ce sont les baromètres de
son âme.
Elle aime bien faire sa poétesse
avec les pieds.
Ca ne se fait pas,
elle le sait bien,
c’est ça qui l’amuse
en plus d’être vécu
senti.
Le Dr PHP
lui a vite appris,
elle en a gobé les mouches
de contentement,
à vibrer du sous-sol,
laisser descendre tout
le fatras du grenier
et des étages.
Même son rez-de-chaussée n’est pas net.
Mais les pieds restent sains,
ultime arme,
époustouflants.

Et donc,
elle laisse l’enfance
remonter son cours
le long des jambes. Le plus dur passage
les chevilles.
Premier et magistral obstacle.
Une fois dépassée,
coule et coule,
quelques courants
en vessie, 70 cm
en sternum, 1m
en glotte, 1m 30
qui dévie
la trajectoire.
Sans drames.
Les yeux finissent par
soulager
leurs muscles
qui cherchaient
flairaient
en tout point
l’issue
de cette énième fin
mensuelle.
Les coins retombent,
Les globes font la java
salto arrière
dans l’orbite.
Le vide s’est évanoui,
toutes les images sont là.
Ils vont pouvoir
scruter
et dégoter
l’explication
historique.
Les yeux et Anna
s’en vont en quête
d’une paire
pour les
ripatons
salvateurs.