mercredi 17 juin 2015

Le coeur désaccordé

            Quelques années, des mois et des mois, à la queue leu leu, le cœur s’est arrêté. Il a battu encore, bien sûr, mais juste un métronome, seul dans son coin de cage. Il est réglé. Il suit la règle. C’est un réglo. Il cognera quoi qu’il arrive.

Pourtant, il s’est arrêté.

Parce que tout un chacun sait que le cœur gongue jour et nuit sans restriction, sans RTT, sans assurance.
Pourtant, mais oui !, il s’est arrêté. Il a cessé d’être le premier. Il a laissé sa place. Il a lâché ses veines et artères. Il les a libérées. Il les a déléguées aux autres belligérants. Il a laissé le monde rouler sans lui. Non pas parce que le moment était venu. Mais parce qu’il n’en voulait plus. Plus être la force. Plus être Le cœur. Plus n’être qu’un organe parmi les autres. Sans plus de vie qu’un foie ou estomac.

Il s’est arrêté au beau milieu de l’immense route. Les conditions qu’il avait jusqu’alors acceptées sans broncher, toujours courageux volontaire, toujours fidèle, il les a fait valdinguer. Dans l’espoir du pour toujours.
Il s’est arrêté. Il s’est laissé emporter par le mouvement enregistré de tous les autres. Ils ont suivi la longue habitude Ils ont fait comme les seize années passées. Ni plus ni moins. Lui, il les a laissés barrer et se porter et se supporter par leurs propres moyens.
Le cœur n’a pas dit ce qu’il cachait derrière la tête. L’idée que bientôt, tout cela pourrait être différent. Que le climat s’adoucirait, que les prédateurs s’éloigneraient, que quelque chose l’accueillerait chez lui. Comme dans son corps à lui.

Il n’est pas tombé dans le bon corps.
Il aurait dû d’emblée être affilié à son corps. Voilà comment font les cœurs. Et Dieu. Et les géniteurs. Quoi que ces derniers soient bien moins capables qu’ils ne le croient. Ils ne créent rien du tout. Et parfois, la machine est dès le départ une poubelle. Une grande poubelle où on a fourré tout ce qu’on a dit qu’il fallait. La bonne conscience. Sauf que tout s’entasse en insensé. Rien n’y rythme à la même mesure. Autant s’abstenir alors. N’est-il pas ?
Parole de cœur désaccordé.

Il a espéré comme les enfants s’endormir sans mourir. Et se réveiller un autre jour à une autre place. Dans le corps adéquat. Il a espéré quelque chose d’un peu magique. Bien qu’il soit lui parfaitement mécanique. Bien que…
Il a cessé d’être sage pour changer de vie. Il ne voulait plus de ce qu’il connaissait. Il s’est gelé. Bien sûr, nous l’avons déjà souligné, il a continué la besogne. A minima. Sans plus tout l’entrain qu’il avait voulu y mettre auparavant. Sans plus aucun amour. Juste l’énorme colère qui fait lâcher le guidon et traverser l’autoroute, les yeux droit plantés au fond de ceux qui nous aiment. La tête et la folie ont pris les rênes. La folie mènerait au-delà de l’enfer. Elle peut tout. La place du cœur est bien sa préférée. Elle trépigne d’empoigner le pouvoir.

            En effet, le cœur avait raison. Un autre corps et l’esprit fou sont apparus. Un corps de glace et de métal. Sa colère l’aveuglait et il s’est soumis avec délice à l’ordre déjanté. Il aurait tranché la gorge au monde entier.

            Et puis, peu à peu, il s’est vu ralentir.
La colère même. S’est rétrécie.
Il a eu peur.
Plus d’une fois.
De suffoquer.
De ne plus avoir les forces.
Plus d’une fois, encore et encore.

Jusqu’à tout doucement accepter une nouvelle chance. Une nouvelle vie sans nouveau corps. Lui-même à l’identique. Bien que…
Jusqu’à tout doucement se reconstruire. Ila préféré la colère à la mort.
Il a été prudent.
Puis il a réchauffé.

Parfois, même, aujourd’hui, il brûle.

lundi 15 juin 2015

Liberté


Aujourd’hui, exceptionnellement, il ne prendra pas le bus ni n’empruntera le métro. Il fera la route à pied. Pas si longue. Pour le dernier jour de cette vie, il marchera jusqu’à chez lui. Il n’est ni heureux ni malheureux. Mais les jambes fourmillent. Il a besoin de se dégourdir et d’être au clair. Il va observer tout ce qu’il croise et tout s’éclairera sans doute. Cela se passe ainsi généralement. Presque soixante-dix ans, il commence à se connaître. Il sait les méthodes qui lui conviennent. Il est tout à fait au point. D’autant qu’il a mis, justement, un point d’honneur à la méthodologie. Parce que la vie et l’homme en ressortent toujours plus riches et efficaces. Anna est un modèle d’anti-méthode. Elle ne comprend rien à ce qui fonctionne. Ou elle ne s’en préoccupe pas. Ce qui est pire encore. Il ne pensera pas à elle durant cette promenade. Il effectuera le passage. Il doit accomplir cela seul. Même en pensée, elle ne doit pas venir le troubler. Anna est le trouble-fête.

Il a rangé tous les papiers, tous les dossiers depuis plusieurs semaines. Il a tout bouclé, comme disent les collègues. Il a nettoyé parfaitement. Pour que tout soit comme il le souhaitait. Il a fait le ménage jusqu’à la dernière goutte. Il a toujours ainsi fait. Il ne serait pour rien au monde parti sans s’être attelé consciencieusement à cette tâche. Il le devait à tous ses fidèles collaborateurs.
Il s’est levé de son grand siège de pape à 19h54. Plus personne n’était là. Le silence des bureaux désertés fit place au grincement habituellement exaspérant du grand siège de pape, ce soir humoristique puisqu’il ne l’entendrait plus à l’avenir. Il entend aussi que c’est son grand corps qui se déplace, qui brasse de l’air et libère le pauvre siège, épuisé de ces années sous son gigantisme.
Il s’est dirigé vers la porte, l’a atteinte, ouverte, puis tirée à lui. Il l’a tenue. Il s’est enfin retourné. Sans précautions. Sans timidité non plus. Pour voir une dernière fois. Pour sourire avant de partir. Il a vite fait volte-face et refermé la porte derrière lui, courbé, pour passer sous le chambranle trop bas pour lui. Sans y penser là non plus, puisque l’habitude fait que.
Il s’est avancé dans le couloir. Vers l’ascenseur. Il appelle les deux ascenseurs et prend le premier qui arrive. Tout est une question de temps. Il ne peut pas perdre son temps. C’est une philosophie. C’est une nécessité. C’est ainsi. Le temps ne se perd pas. Ni ne se prend. Le temps se conserve précieusement. En toutes circonstances. Une des clefs du succès. Une de ses bottes secrètes.
Pour peut-être la première fois depuis qu’il côtoie ce bâtiment, il s’est affaissé quelques secondes en attendant la cage de verre. C’était un mouvement invisible bien entendu. Mais lui, fier comme un I, a accusé le coup. L’un des deux engins est enfin arrivé à son étage. Il est monté. Il a pivoté afin d’accéder au tableau de bord le plus efficacement possible. Il ne s’est pas retourné face à la porte, à son habitude. Il a été attiré par la glace, derrière. le miroir du fond de l’ascenseur. Il s’est observé, les yeux dans les yeux. Il a approfondi le sujet. Il n’a pas trouvé précisément ce qu’il attendait. Il a trouvé des tas de choses inconnues. Ses sourcils se sont légèrement soulevés devant ce spectacle. De surprise. Cela n’a fait qu’accentuer l’inconnu qui s’offrait à lui. Déjà, il n’est plus celui qu’il croyait être. Déjà ? Il n’est même pas sorti de l’immeuble qu’il est devenu quelqu’un d’autre. Il sourit méchamment à ces pensées idiotes. Ce n’est pas ainsi que roule le monde et il le sait. Il s’y tiendra encore et toujours. Il est indubitablement une force de la nature.
Il s’est retourné et il a perdu quelques secondes à attendre l’arrêt de l’appareil. Il n’a pas réussi à réfléchir. Il s’est avancé dans le vaste hall. Vide ou presque.
A l’opposé, s’en allait en même temps Richard, le vieux collègue. Il a doucement pressé le pas vers lui. Il sait bien sûr que c’est le dernier jour. Richard a toujours été un gentil bonhomme. Pas vraiment véloce. Mais calme. Sans exception. A en hurler parfois. Richard ne s’est jamais départi de son sourire. Même au cours de ses hurlements. Les autres se moquaient un peu. Mais lui, John, il savait que Richard était beaucoup moins bête qu’il n’en prenait l’air et que le sourire aussi était narquois.
Il a cessé de sourire une fois à sa hauteur. Une autre première fois en ce jour. Il a affiché une mine sérieuse, qui paraissait presque sinistre sur son visage joyeux depuis 30 ans. Il a tendu la main et il l’a regardé très droit au fond des yeux : il a aussi vu l’inconnu. Il n’en a rien dit. Il a seulement dit : « John, rentre bien. Heureux d’avoir construit tout cela avec toi. Profite de ta liberté retrouvée. »
Il est resté coi. Richard a vu juste. Puis, il est parti après sa lourde poignée de main. John l’a suivi de près, interdit encore. Richard l’insaisissable. Des années sans savoir qu’on se comprend. Bref, pas de mièvreries. Pas plus le moment qu’un autre.
Il est dehors. L’air est froid. Il pique Il aime cette aigreur. Cela aiguillonne son esprit. Cela l’oblige à penser. Il doit penser durant cette marche de retour. Il faudra aussi accepter de s’arrêter. D’arriver à bon port. Et de s’immobiliser à domicile. Ou peut-être qu’il marchera des heures et qu’il ne rentrera qu’au milieu du noir, ou même à l’aube, un peu éméché, beaucoup, davantage.
Il traverse la première rue, un peu chez lui. Finalement, la quitter elle sera plus dur. Parce qu’au-delà d’elle, c’en est réellement terminé.
Il arrive bientôt sur le pont au-dessus des rails. Il ne fait pas de pause mais depuis le début de la semaine surgit ce passage-là. Toutes ces voies ferrailleuses, accueillantes et questionnantes. Elles l’attirent. Pour partir découvrir loin, très loin tout ce qu’il n’a vu qu’à la va-vite autour du monde. Il emmènera Anna sous le bras. Elle rechigne mais elle aime ça. C’est évident. Elle trépigne de bonheur à l’idée de ces périples. Elle peut le suivre n’importe où. Elle est increvable. Ereintante mais increvable.
Elle mourra sûrement bien après lui. Elle est hors du commun. Plus que lui. Elle est insupportable par conséquent. Un peu comme lui. Ils ne sont pas comme tout le monde. Ils sont plus grands. Beaucoup plus haut perchés. Ils sont différents. Elle est sublime. Il est génial. Ils ne s’accordent pas. Pourraient-ils l’un à l’autre s’accorder ? Il en doute. Depuis longtemps. Loin, aux confins du monde civilisé, ils ne se connaîtront plus. Ils pourront se fuir et regarder la montagne ou le désert. Ils marcheront. Ils chercheront. Ils seront bien obligés de se tenir les coudes. Ils dissoneront moins.
Il a passé le vieux pont, un peu ridicule. Il imagine tout près le brouhaha et la cohue de Saint-Lazare. Il poursuit sa route. Et il vise l’horizon. Il tente d’apercevoir un bout entre les édifices. Ceux qu’il a lui-même fait bâtir et tous les autres. Les vieux aussi. Il est vieux désormais. Il est officiellement vieux. Pas délabré ni usé. Il est vieux et libre. Richard l’a dit. C’est lui qui l’a dit. C’est cela qui fait tanguer. Et qui enivre. Il boira sec ce soir. Exceptionnellement. Avec Anna. Moins seule pour cette fois. Peut-être qu’elle l’aimera mieux. Lui aussi peut-être. Peut-être qu’ils s’aimeront bien. Il redeviendra ce qu’elle attend de l’homme. Elle lui en veut d’être fort et d’en tirer profit. D’être une belle femme. Elle s’en repaît aussi et elle se déteste. Elle le déteste. Il ne veut pas comprendre. Il ne perd pas son temps. Il lui faut découvrir et penser.
L’heure se déroule sous ses pieds qui le porteront bravement lui, John le géant, jusque chez lui.
Il tourne à gauche, à droite. Il suit sa parfaite boussole intérieure. Il ne se soucie pas de cela. Il cavale. Sûrement.
Ce soir, il rentrera et les filles seront là. La petite et la grande. Elles sont de famille aujourd’hui. Pour l’occasion ? Il ne sait pas. Il n’a rien demandé. Il n’a rien à fêter. La liberté et la solitude oui. Mais ce sont des choses qu’on ne dit pas. Les règles du jeu.
Ces heures entières programmées à ce qu’il souhaite analyser jusqu’au trou noir. Atteindre le nerf des questions. Chercher sans réponse. C’est le chemin qui compte. Bien plus que la réponse. Il n’a pas toujours dit cela. Il a désiré plus que tout des réponses et des vérités, à une époque. Il en a fini. C’est aujourd’hui le dernier jour des certitudes. Implacable il le restera. Mais les questions s’étendront aussi loin qu’elles le doivent. Elles s’ouvriront, aussi libre qu’il est de mourir désormais. Il s’endormira ce soir-là avec la peur intense de ne plus se réveiller. Les lions sont lâchés.

La retraite prend forme les jours qui suivent. Tous les matins, il se réveille bien. Il soulève les paupières et s’étonne. Il est moins rationnel. Il s’inquiète à se voir faiblir ainsi. Il s’aventure aussi gaiement. Une forme sombre de gaieté. Celle, sans doute, de celui qui n’a plus rien à perdre. Tout est accompli ou déjà perdu. A partir de là, tout est bonus. ? Plus rien n’est nécessaire. Sale coup.
Il passe ses heures dans son salon. Il prend possession d’une pièce. Le territoire. Il respecte les horaires. Les mêmes. Il les inculque à Anna, l’indocile. Elle se rebiffe. Elle s’éclipse sans crier gare. Alors c’est lui qui crie.
Il calcule tout le jour. Il plie le monde en chiffres et symboles. Il est le seul à des kilomètres à la ronde à comprendre ce charabia. Il griffonne jusqu’à l’appel du repas. A heure précise. Et seul à table, il attend d’être servi. Il ronchonne. Le temps se perd. Il ne prend toujours pas le temps. Il peut encore moins que jamais, puisque, il a franchi la première porte vers la mort.

La question du courage

J’écris, je gratte la plume, je frotte le papier dans l’espoir de bellement l’enflammer.
Il sort des étincelles. C’est mieux que rien oui. La grande flamme se fait attendre. Elle paresse dans l’encrier. Elle ne quittera pas le corps chaud de la plume.
J’écris, j’avance. Doucement. Sans jamais bondir ni virevolter. Les pirouettes se font rares. Elles me font sentir vive et voix. Je ne sens qu’une histoire qui n’a pas trouvé sa magie. Je n’ai pas besoin de plus de baguette, de plus de trucs. Mais je piétine autour du cœur. Je tournicote. Je fais des ronds dans le sable. Je dessine, bien je dessine, mais autour du cœur. Je ne parviens pas à l’atteindre.
Je relis quelques pages et je sens pourtant un beau fond. Une ligne pas si bête. Mais le chemin est lourd et crevard. Les talons pèsent.
Je cherche le cœur, j’avance, je recule, je tâtonne. A la force du poignet. Je suis courageuse. Je ne baisse pas les bras. Presque pas. Je me rapproche mais jamais ne le touche.
Je suis près. Je n’y suis pas.
Et puis, je me dis que je dois y être pour quelque chose. Ce cœur, puis-je vraiment l’atteindre ? Le désiré-je vraiment ? c’est cette ultime question. Toujours. As-tu ta part dans tes obstacles Clémence ? Ne les aimerais-tu donc pas ? Ne les chérirais-tu pas ? Ne pas arriver jusqu’au cœur pour continuer d’imaginer, de croire. Continuer de rêver et cauchemarder. Continuer avec les monstres apprivoisés. Ne pas perdre ses repères même vicieux. Continuer d’imaginer un énorme monde là où l’on n’y voit pas. Derrière le rideau. Ne pas se retrouver avec un tout petit cœur dans les mains. Pas plus grand les mains. Pas plus gros. Un modeste cœur. Et tomber de la falaise où on s’était hissé pour surplomber l’énorme monde. Tomber de haut et de rien. Tomber de sa hauteur. Tomber de son propre vertige.
Rien de plus juste que le vertige. Absolument imaginaire. Absolument limpide de son néant. Le vertige, plein de rien. Le vertige sans forme sans couleur. Le vide absolu. Angoisse qui tourne sur elle-même. Le chien qui court après sa queue, qui l’attrape, s’y accroche et continue tout de même de tourner. Angoisse qui s’angoisse. Spirale psychédélique.
Et après le vertige, on doit bien en sortir. On doit bien reculer du bord et revenir à l’environ, l’autour plutôt lointain surtout si, on est soucieux de sécurité.
Et alors reprend la danse en circonvolutions lâches autour du cœur-totem. On ne touche pas au totem. On le respecte et le vénère. Et on n’apprendra donc jamais le réel ? On se nourrit d’histoires. C’est idiot et nécessaire. Les faits ne suffisent pas. Et bien entendu qu’on se nourrit d’histoires chacun à son niveau d’imaginaire. Mais je ne dispose même pas des faits. Les médiévaux s’en délectaient d’histoires avec habileté et intelligence. Je ne sais pas faire sans l’Histoire d’aujourd’hui et ses calculs. Je ne suis pas si sage qu’eux. J’ai besoin de savoir pour croire. J’ai besoin de comprendre une lutte pour l’abandonner. Ils sont tous morts et enterrés. Ils ne parleront plus.
Il reste, oui, leurs enfants. Je ne pose pas de questions. Je ne pose plus ou n’ai jamais posé. Je ne sais même pas. Je sais que quelque chose me répugne dans cette conversation. M’écœure. Comme les mariages et les beaux sentiments. Comme les meringues mauves et vichy rose. Comme les déclarations dégoulinantes et les extravertis trop tendres. Je suis arrêtée par mon esprit de propreté et de correction dans cette affaire. J’ai peur de mon mépris, des larmes de ceux qui doivent tenir le coup pour moi leur fille quoi qu’il en coûte. Je ne veux pas les consoler. Je ne veux pas encore absorber leur souffrance. Mais ce sont bel et bien les riches détenteurs de cette science généalogique. Le courage n’est pas toujours là où l’on croit. C’est peut-être davantage mes nausées que mes peurs que je dois affronter. Les nausées viennent et reviennent, avec la lune. Je peux donc aisément les laisser aller et venir. Rester tranquillement en transat. Penser, penser, penser encore et dire que je réfléchis dur. Faire taire ceux qui disent que je ne bouge pas. C’est le cerveau qui bouge les mecs, c’est un truc invisible. Mais c’est la course sous la caboche, faut pas croire ! Tout en n’avançant pas d’un iota. Ils ont raison. Cette passivité assise ou allongée. Jamais debout. Ou alors en vitesse. Et puis, avec regrets. Regretter de prendre sa place en humaine érigée. Plutôt creuser mon trou dans le fond du transat increvable. Il tient des décennies. Jusqu’à la mort s’il doit. On peut tout demander au transat sans bouger. Il ne bougera pas plus. Aucune patte ne poussera. Aucun cerveau non plus. On est sûr de son inefficience. Alors, voilà ! on ne craint rien. Plus idiot il sera, moins j’en aurai à craindre. Je penserai seule et seule. C’est mieux que le courage. Je ne trouverai rien de plus. Je suis handicapée. Et la guerre est finie. Et je fais mon yoga sur le champ de bataille sanguinolent. Sans plus penser à ça. Je suis handicapée, c’est acquis, c’est ainsi. Amen. Et cours la vie. En transat loin du bord.
Aujourd’hui, je suis face à un immense mur. Le mur de Chine tout autour de mon cœur et du leur, ceux qui m’ont engendré. Sans percée, sans pierre branlante, sans aucune imperfection salvatrice. Alors, oui, ceux que j’ai haïs de me dire d’avoir plus de courage, aujourd’hui je les entends. Résonnent leurs paroles accusatrices. Elles ne l’étaient sans doute pas. Elles disaient « Sacrée bonne femme, mets-toi debout et ouvre ta gueule ! » Si je ne veux pas reculer et traverser le transat cul par terre, j’entends que je n’ai plus le choix. A moins de ne jamais grandir.

Alors j’écris cela, en attendant le courage, j’écris que je me demande et que peut-être en l’écrivant, le cœur sera à ma portée. En l’écrivant, je cesserai de me détourner du vrai cœur. J’espère. Certains parlent de la magie des mots. Je parle de la magie de l’encre. Les mots parlent parce qu’ils caressent, parce qu’ils existent plus que dans l’air. Les mots seulement vibrés ne m’animent pas. Je dois les coucher et les voir se courber et se rythmer sous ma main. Les mots s’impriment et se laissent boire par le papier. Ils s’accouplent, ils partousent. Ils n’ont peur de rien. Ils sont fous. Il y a des lois mais qui oblige ? Les mots sont libertins toujours prêts à partie fine. J’exploite à l’envi leur insatiable libido.

jeudi 28 mai 2015

Grand-Père fantôme

Le grand-père inconnu,
personne d’autre que
sa fonction
dans ma lignée,
un petit corps
sans de vrai visage.
Je l’ai effacé
ou
il s’effaçait ?
S’effacer pour ne
pas être regardé
parce que
qui sait…
La vie immobile
à l’affût du
prédateur.
Toute la vie
à débusquer les pièges à
con
dans les plus minces
tranches
de savon.
La vie sans visage
pour ne pas alerter
pour ne pas indigner
par rectitude et
prudence.
C’est ce qu’on a vu.
Le mur
derrière
était bien trop
étanche et
inviolable,
pour qu’on y distingue
rien.

Mais dis-moi,
Grand-père fantôme,
où t’es-tu donc caché
des décennies entières ?
es-tu un jour apparu
quelque part ?
La vieille Méline,
un jour jeune,
t’a-t-elle aperçu
toi en vrai
au détour d’un chambranle
ou de l’oreiller partagé ?

Je serre les yeux fort
comme pour tout ce qui nous échappe
immanquablement.
Je serre comme si
c’était tellement précieux !
Je serre si fort
parce qu’encore
aujourd’hui,
tu es indéchiffrable.
Un pur soldat jusqu’à la fin.
Tu as daigné sourire,
aux plus jeunes,
aux femmes de préférence,
les derniers temps.
Celles qui venaient te chercher dans ton
trou
et t’empoignaient la main
comme n’importe
qui
d’autre.
Comme si tu avais voulu
être
absolument comme il faut,
comme le monde,
sur la ligne parfaite
du funambule,
toute une vie,
sur la seconde exacte
du loup
en chasse,
et que tu t’étais
finalement
retrouvé
au contraire
à n’être
comme personne.
Parfaitement
hermétique,
gris
sans nuances,
unifié
au buvard,
sans erreur
aucune.

Les souvenirs,
le peu,
s’étiolent,
le flou
s’embue
encore.
Je sais qu’aucun de nous
n’a compris
qui était
terré là.
Si la terreur,
si la glace,
si la violence,
si la tristesse,
ont manigancé
toute cette inertie
pâle.
On dit et redit
que comme père,
déplorable.
Je n’étais pas là,
je l’entends.
Tu as blessé
profondément
et définitivement
tes rejetons.
Moi,
tu ne m’as rien fait.
Ni bien ni mal.
Rien qui ne me glisse
des mains
et des yeux.
Tu n’as
donc
jamais
chaussé
ton visage ?
Tu es resté
informe,
unique édicteur de règles
sans âme.
Je n’y crois pas.
Cela n’existe pas.
Tu n’aurais pas
vécu.
Tu n’aurais plus trouvé
ton souffle,
vite.

Où tu t’es-tu
donc
muré,
petit Grand-Père fantôme ?
Je suis les bras ballants,
l’imagination morte.

vendredi 22 mai 2015

La douce vieille

La douce vieille
tendre
comme Nova.
La mamie
sans gâteaux
mais aux mains
chaudes.

La douce vieille
impotente,
qui ne voit
ni n’entend,
ne marche qu’à
tâtons.
J’ai longtemps cru
que l’âge la para
lysait

la douce vieille
folle
comme Jeanne.
Mais non,
« Elle a toujours été comme ça ! »
Pas vraiment,
je l’ai su
depuis le début.
Pas vraiment
comme ça.

La douce grand-mère,
si douce,
tellement douce
qu’elle en glisse
des mains.
Mais au moins,
ne saigne pas
sa progéniture.

La douce grand-mère
à la peau si rugueuse
d’avoir raclé
mille et une fois
ce jour
celui d’avant
depuis des lustres
au savon doux.

La douce
qui nous jetterait
à peine arrivés
au lavabo
pour que
comme elle
on se râpe
les menottes.

La tendre grand-mère
aux yeux délavés
de douleur.
Elle a fermé
les écoutilles,
on ne peut plus
rien
lui demander.
Elle n’a plus
de réponse.
« Elle n’en a jamais eu ! »
Mais c’est seulement
ma grand-mère
et elle est douce
et ça suffit.

La tendre grand-mère
une fois qu’elle
t’a trouvé,
serre fort
dans ses bras
et sourit
à l’aveugle.
Elle serre fort
juste comme il faut.
Elle pleurniche
parfois.
Mais moi,
je veux bien
entendre.
Parce qu’elle
turbine qu’à l’eau
et ne se moque
jamais.
Elle ne saigne personne.
Elle les a tous saignés,
mais je mettrai
bien plus
longtemps
à voir cela.

C’est elle
la douce et tendre
qui se cache derrière
un visage
crochu
de fabuleuse
sorcière.
C’est pourtant
elle
qui a renoncé
à tous ses pouvoirs.
Aussi depuis
des lustres.

La douce grand-mère
qui n’a servi à rien,
qui n’a pas
assuré
les arrières
ni
les devants.
Trop douce
et
fondue
pour porter
même une plume.

Elle a un grand
mérite :
elle a gardé son
marasme
dans son cœur.
Elle l’a confié
à Dieu
et ses enfants.
Les petits en ont
réchappé.
Son sang fragile
coule dans mes
veines.
Mais je l’aime encore
mieux
qu’aviné.

La douce et folle,
l’hallucinée percluse
d’angoisses,
n’a pas brisé ma
solitude.
Elle était
sans les mains.
Déjà périlleuse.
Elle a
ouvert
mes yeux d’enfant
à l’immense
horizon
des fracassés
tremblants
ou
envolés.
Ceux ,
les,
pas comme il faut.

mercredi 20 mai 2015

L'ennemie

A l’instant où je m’aperçois e la métamorphose invisible, la traître, tu deviens mon ennemie. Je dois plaquer le masque et fixer le sourire. Mais je suis aux aguets. Je suis en chasse car tu es désormais le prédateur. Il n’est alors plus question de confiance ni d’affection. Il s’agit de simple survie. Je n’ai plus d’énergie pour aimer. C’est devenu un luxe. Je suis toute à prévoir les coups d’en haut ou bas. Tu approches et je recule. Tu ne pourras m’attraper que par surprise. En fourbe. Dans le dos. Si tu me touches, je serai prise d’un immense frisson et tu riras comme une folle, « ben amlors », n’aie pas peur ! Je ne bougerai pas mais j’ai toujours une envie presque irrépressible de te gifler quand tu ricanes à mes dépens, toi, l’ivrogne ridicule. Tu as bercé mon enfance
d’angoisses
tremblantes.
De haine aussi.
Je ne crains
pas
de cracher
sur ton souvenir,
de clamer haut et
fort
que tu n’avais
rien de bon
à m’apporter.
Beaucoup d’humour.
Jamais assez pour
balancer
la peur au ventre,
les nœuds de boyaux,
et la haine.
Qui ne s’éteint pas.
J’écris pour toi
de toi.
De toi à moi,
mais non !
De moi à moi,
seule dans mes
récriminations.
Je creuse pour expliquer. Car on dit, en haut lieu, que tout s’apaise quand on comprend. Quand on endosse la peau de l’ennemi. Que les choses sont moins brutes. Les émotions moins vives. Que l’œsophage s’arrête alors de brûler.
Qu’on peut rouvrir les yeux.
Accueillir.
Se tromper.
Avouer.
Je prends ta vie
dans mes doigts.
Et je pense
fort
à la magie
qui pointe
parfois.
Mais je suis incapable
de
pardonner.
Tu titubes.
Tu fais honte.
Tu es honte.
Tu nous embarques
et tu nous emprisonnes.
Dans ta cellule
puante.
Tous.
Jamais,
je n’oublierai
les heures passées
asphyxiée
à te fuir
et à te le cacher.
A ménager la bête.
A faire la guerre
sans jamais grogner.
Je n’oublierai
pas
cet enfer.
Sans doute,
toute ma vie,
je te haïrai.
Pour le mal
que tu as transmis.
Empoisonneuse !
Qui ne s’excusa pas.
Qui n’y vit pas nécessité.
Si ta mort au moins !
en p^lus de soulager
avait envolé
mon dégoût,
ma rage,
ma peur.
Ma peur reste,
a élu domicile
et alimente
ma rage
qui bout
jusqu’à m’écœurer.
Les nausées
me lancent
quand,
comme toi,
mes amies,
mes amants,
ceux que j’aime
jusqu’aux limites
du supportable,
s’imbibent
et se roulent dans
leur boue
répugnante.
Je les déteste.
je suis en chasse,
comme autrefois,
comme l’enfant à bord
du gouffre.
Je surveille
toutes les entrées.
je prends toutes
les précautions
paranoïaques
que j’ai apprises à tes
côtés.
Joli savoir
que tu m’as suggéré.
A t’observer
sombrer
et me laisser seule.
Je me barricade.
Je m’éloigne
au plus prfond
de moi,
là où personne,
absolument aucun être,
sauf imaginaire,
ne peut m’atteindre.
A moins d’une arme à
lame.
Une vraie qui
ferait pisser
le sang.
En quelques minutes,
je suis en sécurité
dans mon bunker
sans fortune.
Le bunker amer
et efficace.
Errigé en ton honneur.
Tu n’es pas la seule,
je te l’accorde.
Si trop je mange,
l’édifice grossira,
percera
l’enveloppe.
Et plus rien
ne protègera
des fous et folles avinés.
Je mesure les denrées
qui circulent.
En sentinelle.
La guerre ne s’arrête
jamais
quand on l’a avalée au
biberon.
Je mesure tous les
mouvements et
échanges.
Car rien n’est
radicalement fiable.
A tout moment
peut surgir
l’ennemi
que la sale aïeule
a initié
dans mes tripes.
Alors,
je sais,
tout est possible.
Les plus chers
virent
aux monstres.
Et je serrerai
les lèvres.
Mais je n’excuserai
rien.
Je serai calme
et sage.
Je mâcherai mes mots
à mettre mes gencives
à vif.
Je ne hurlerai pas.
Je n’excuserai
rien
pourtant.
Plus rien
alors
n’est gratuit.
Le combat
jusqu’à
crever.

mercredi 13 mai 2015

La grande erreur

L’erreur,
la grande erreur.
le bec dans l’eau.
La nuque à découvert.
Les bras ballants.
Bossue d’hébétude.
Idiote.
Ecarquillée.
Les pieds en coin
fermés.
Les orteils agrippés
au sol.
Les poings serrés
cachés.
Parce qu’on n’a plus le droit
que de grincer des dents
de rage,
frappée
à même la gorge.

Recroquevillage
parfaitement rond.
Pour être quelque part
entier.
Les mains derrière
le cœur.
Tout enfoncé.
Tout en foncé.
Enveloppé
d’une cape des origines.
La cape du cycle
originaire.
La cape
hermaphrodite.
Plus de trous.
Plus d’impasses.

La planète
à soi seul.
Entière.
Complète.
Qui roule,
qui roule.
Qui oublie
au roulis.
Et toutes les écoutilles
se replient.
Vers le nerf,
l’épicentre.
Tournent le dos.
s’effacent
de la surface.
Qui sera
absolument
ronde et
lisse.

Parce que l’erreur
a percé
jusqu’à la cote
de maille.
L’erreur
n’a tué personne.
Le cœur a été
piqué.
Pas d’éperon
violenteur.
Un petit clac.
Un petit paf.
Qui résonne comme
un énorme
gong
jusqu’à l’esprit
prénatal ;
dans les nuages.
La physique
mystérieuse
des émotions.
En quatre dimensions.
En cinq ou six
même
inconnues encore.
Le temps et l’espace
prennent
perdent
forme
métamorpent
et mutent.

Deux jous,
trois jours,
l’erreur bée
bave
encore.
La planète
autogène
se consolide.
le cœur se rabougrit.
On croit le réparer,
à l’isolement,
au confinement.
Il n’en chiale
que plus,
le cogneur.

« Un peu d’air
Bon Dieu !
Sortez-moi donc de
cette satanée
chambre capitonnée !
Je ne suis pas en sucre.
Fais chier avec tes états d’âme ! »
a dit alors
le cœur
exaspéré.