mardi 3 mai 2016

Mon corps, réveille-moi !


Quand elle court pour oublier, quand elle reprend cette berceuse quotidienne, c'est qu'Adèle se perd. Ou même, s'est perdue et a beau chercher, ne se retrouve plus. Elle se voit, se sait vivante puisqu'on continue de la regarder et de lui parler. Lui sourire. C'est tout. Elle n'en a pas d'autres preuves. Surtout pas dans sa tête à elle. Elle est vide. Elle est quelque chose, elle sent le cœur battre mais comme dans une énorme boîte vide. C'est elle la boîte. Elle n'est plus qu'une boîte. Adèle, dans l'existence voit les choses en boîte, c'est indéniable. Tout peut rendre la forme d'une boîte et une boîte a toutes les formes possibles et imaginables. D'où cela lui vient ? Voilà un mystère. C'est une femme à boîtes. Restons-en là point. Quand elle n'est plus qu'une boîte, vide, elle n'a plus de sens, plus de mots. Elle sait maintenant qu'elle est plus expérimentée dans cette vie, que c'est une impression et que ses émotions la font marcher. Que son cœur se laisse mener par le bout du nez et que même ses pensées ne sont pas capables d'y résister. Ses sirènes à elle, sa faiblesse.
Alors, elle n'a plus que ses jambes pour courir. Elle ne les sent pas plus que le reste. Tout le corps s'anime normalement comme si rien ne se passait. Les bras s'agitent quand elle parle et les mains tiennent stylo et tasse à café très correctement. Même la gauche ne laisse rien paraître. La tête reste en place, malgré son poids. Le bassin pivote si besoin et les jambes se croisent quand on s'assoit. Les pieds font avancer comme de coutume. Un corps absolument identique et insoupçonnable. Il sait tout masquer, tout ou presque. Sauf quand ce n'est pas le vide mais le trop plein et que l'être implose. Adèle reste toujours stupéfaite de ce corps indifférent et routinier. Elle ne le comprend plus. C'est là que commencent les grands problèmes. Elle n'est plus avec lui, elle n'est plus dans sa boîte.
Alors elle se remet à courir, pour remplir ses membres et son tronc puis son crâne, sans savoir par quel miracle il en bénéficie lui aussi. Sinon que le vide appelle le vide et le plein le plein. Comme le sucre et les cacahuètes. Elle court dans les forêts. Toujours dans les forêts. Pour l'odeur et les craquements des brindilles sous son poids. Elle se sent lourde de quelque chose. C'est un premier pas. L'odeur de la terre, de l'humidité, du vent qui charrie tout et tout le monde. Elle ferme les yeux en pleine course sur une ligne droite parfois. Elle hume et se remplit les poumons. Et sans s'en apercevoir, déjà, sont réapparus les poumons. Et des souvenirs. Pas ce qu'elle est aujourd'hui, ça, elle l'ignore encore mais ce qu'elle a été revient par morceaux. Parce que dans ces cas-là, elle l'oublie réellement, quoi qu'on lui dise.
Et peu à peu, tout se reconstitue. Elle retrouve ses organes et son intérieur. Elle retrouve son corps et s'y meut comme dans sa propre boîte. Elle sent que tout lui fait mal. Elle sent la brûlure des muscles poussés au bout. Les muscles la sauvent. Les poumons bien entendu, elle les a déjà ouverts et elle les entend travailler. Elle les entend s'accorder au coeur et former cette triade de l'effort. Les muscles sont le luxe. Le vrai plaisir qui revient. Le plaisir d'être. Le plaisir d'avoir chaud, de brûler, de ne pas les lâcher, de les soutenir jusqu'à ce qu'ils tremblent et claquent ou s'écroulent. Sans gravité. Sans douleur. Juste la limite. Elle les accompagne. Ils l'accompagnent tout autant d'ailleurs jusqu'à leurs limites. Au départ, elle croit qu'ils n'ont pas les mêmes. Puis, elle se laisse entraîner par leur alliance et les suit jusqu'à la leur. Elle trouve en elle des espoirs d'aller encore plus loin qu'elle ne se connaissait plus. Elle ne se connaissait plus quoi qu'il en soit.
Et puis, une fois qu'elle existe à nouveau. Que son corps lui dit qu'elle existe et qu'elle existe fort. Pas plus légèrement que les autres, pas en fantôme ni en hologramme. Qu'elle n'est pas sur le point de s'envoler ou de s'enterrer, elle retrouve l'émotion.
Elle retrouve les battements et les rythmes. Toutes les percussions oubliées.
Elle a enfoui. Adèle est un as de l'enfouissement. Ni vue ni connue, elle enfouit mois après mois, parfois durant des années les chansons et leurs rythmes. Toutes les chansons, toutes. Et elle finit par ne plus ressentir que son cœur machine qui ne s'arrête jamais. Celui sur qui on compte coûte que coûte et qui sauve la mise. Une ou deux fois, il a haussé le ton ou s'est tu un peu trop longtemps. Elle a eu tellement peur, elle la téméraire, qu'elle n'a plus jamais recommencé cette provocation. Elle l'avait cherché. Mais quand il est bien là et qu'il poursuit son travail, aussi imperturbable que l'instinct de vivre, elle peut, Adèle se retrouver complètement seule avec son martèlement. Lui aussi trouve cela un peu trop sobre. J'irais jusqu'à dire que c'est carrément déprimant. Boum boum… Boum boum… A crever d'ennui ! Mais quand on ne peut pas faire autrement, on ne peut pas. Et là, toutes les notes et toutes les chansons ont foutu le camp. Adèle ne ressent plus que l'ennui et la lenteur de la vie. Elle ironise du matin au soir. Elle est toujours en recul, admirable pour son esprit affûté, dit-on. Désespérée en réalité sans le savoir, sans que personne ne sache, sans plus une once d'émotions à revendre ou à savourer.
Mais le corps est un monstrueux batailleur. Elle le brandit comme arme pour sa quête. Elle veut retrouver ses chansons. Elle le fait travailler, brûler, s'étirer, se transformer, se sculpter. Elle donne, lui aussi. Ils font équipe. Et un jour, elle finit par s'émouvoir, de leur travail d'amis, de partenaires solidaires. De leur équipe et de leur loyauté l'un envers l'autre. Elle sait que c'est un peu fou de penser cela. Mais elle aime penser son corps en-dehors d'elle et le remercier, l'aimer comme son plus beau cadeau. Parfois, elle le hait et voudrait l'abandonner sur un coin de la route, comme une peau de mue inutile et tout changer. Mais elle s'y accroche toujours par un tout petit bord.
Et finalement, après la renaissance matérielle, elle rattrape ses chansons. Tout le répertoire se rouvre peu à peu. Elle sait que cela prend du temps et qu'elle doit se montrer patiente, que les chansons ne sont pas toutes des filles faciles. Qu'il y en a des sacrément corsées, farouches. Elle n'y est pas pour rien. Elle ne les accueille pas toujours avec sympathie. Elle est ronchon et les rejette. Elle leur dit que cette mélodie est bien trop mièvre pour elle, qu'elle ne mange pas de ce pain-là, qu'elle est une dure et que les slows cucul ne l'intéressent pas. Alors, ces chansons-là sont méfiantes maintenant et ne reviennent pas si aisément. Elles se cachent. On leur a bien mis la honte. Elles ne s'y frottent plus que si on les y invite chaleureusement et à plusieurs reprises. En somme, elles se font prier. Elles se protègent aussi. Adèle peut être un vrai bourreau avec elles.
Mais quand elle a entrepris la course, elle va jusqu'à son terme. Elle ne revient pas sur sa décision. Elle rouvre tout. Parfois, elle ne sait pas qu'elle va rouvrir de nouvelles portes et entendre de nouveaux sons. Ca fait pleurer les nouvelles chansons. D'abord, ça interloque et puis ça fait pleurer. Et souvent, on ne comprend pas tout de suite. Cela vient du fin fond des cavernes. C'est à admettre. C'est dur. Ca brûle aussi fort que les muscles au bout de leurs forces. Ca brûle la poitrine tellement fort que les larmes coulent toutes seules. Pas de douleur. D'émotion absolue. Ca ne veut rien dire ! S'est rebellée Adèle les premières fois. Et puis, la jeunesse passant, elle s'est mise à aimer les choses qui ne veulent rien dire et qu'on ne comprend que quand on y est prêt et quon nous y aide. C'est une énorme chanson qui prend toute la place de la boîte et qui fait déborder le contenu retrouvé.
Adèle, alors, est la toute petite fille qu'elle fut, qui se taisait et qui sentait que le monde ne tournait pas rond. Revient comme un haut-le-cœur la détresse de l'enfant parfaitement impuissant qui voudrait boxer tous ces grands incapables.
Elle est cette moins petite fille qui se tait toujours et qui regarde avec de grands yeux « intelligents » en dit-on. En réalité, de grands yeux sombres et surpris de la bêtise des adultes qui lui apprennent la vie. Elle aimerait leur hurler en les secouant comme des pruniers qu'elle a compris tout ce qu'ils ne veulent pas voir, faute de courage. Vous êtes des lâches et m'ordonnez d'être courageuse parce que personne ici ne l'est et ne veut l'être. On prend la plus petite et lui jette la merde ! Elle est douée, elle saura s'en débrouiller. Tout cela en croyant protéger une enfant.
Elle est à nouveau toute cette colère contre cette injustice de devoir se taire et obéir à des fous idiots dont les sens sont handicapés. Obéir et ravaler ses mots et ses pensées. Se taire et pleurer dans sa chambre de rage et de tristesse devant ces dix années à attendre encore avant d'être écoutée. Parce qu'à seize ans, elle sera quelqu'un.
Elle pourrait baver de rage, se briser tous les os à se jeter sur ses ennemis du passé. Parce qu'on ne répare pas l'injustice. Surtout l'injustice de l'enfance, l'impuissance du petit qui porte bien davantage que son poids.
Elle est grande enfant, presque pubère, qui sent que le roussi arrive, qui a encore peur. Elle sent l'immense angoisse monter et la saisir dans ses griffes. Elle ne la lâchera pas et la donnera à manger à ses petits. La furie que rien n'arrête. Elle est jeune, personne ne lui a appris à lutter contre ça. Elle déteste ces grands qui ne lui ont rien appris sinon à ne pas mettre les coudes sur la table et à faire croire que la politesse elle y croit dur comme fer. Elle sent commencer à naître en elle cette folle, pas la même qu'eux, la folle de colère qui un jour explosera à leurs visages, en pleine face et ils y verront la fin du monde et leur inanité. Elle a peur et frappe le sol et les murs de rage contre son impuissance et sa faiblesse. Elle sait qu'elle va être piétinée, mise à terre et que personne ne la relèvera.
Elle est aussi cette adolescente qui essaye, qui y met du sien, malgré tout, et qu'elle voudrait claquer à y laisser les marques de doigt. Comme les grands d'avant le faisaient si bien sans jamais expliquer leurs gestes. Parce qu'ils avaient honte ces imbéciles. Et qu'ils croient qu'un enfant ne peut pas entendre ça, qu'il ne connaît pas ça, qu'il est un benêt qui attend les ordres. Cette adolescente à réveiller, qui se recroqueville et qu'Adèle voudrait enflammer pour que tout ce qui suit n'arrive pas. Pour qu'elle ne se laisse pas émietter comme un vulgaire trognon de pain rassi.
Elle redevient cette grande adolescente qui a dépassé les limites. Qui a enfreint les lois. Non les lois de notre belle société « de droits ». Qui a enfreint les lois implicites, les lois humaines. Qui a défié les siens, tous les siens, pour ne pas mourir elle-même. Qui a prononcé comme une éternelle promesse à elle-même : « Ils vont enfin voir qui je suis. » Parce que personne n'avait jamais vu.
Elle est avec ses muscles en feu toute cette colère qui ne s'éteindra jamais. Aussi parce peut-être elle la fait vivre mieux.

Et puis, après, bien après, les douces arrivent.
Et elle redevient l'enfant prise dans des bras tendres , des mains qui caressent les cheveux et les embrassent en serrant fort le petit corps secoué de sanglots.
Elle redevient l'enfant que la tante regarde de ses grands yeux bleus de vieille et qui voit ce que les autres ne voient pas encore. Elle sent son sourire bienveillant et rieur parce qu'elle sait que les autres, ceux qui elle aussi l'ont jugé et exclue, vont entendre les vraies cloches griller leurs tympans.
Elle est à nouveau cette enfant qui se fait aimer de tout coeur par certains que rien n'y oblige. Cette enfant qui comprend la chaleur qu'elle pourra détenir quand elle aura les armes. Quand elle aura bien attendu.
Elle est sautillante parce qu'elle va à la mer et qu'elle sent la douceur de l'eau sur sa peau. Sautillante parce qu'elle a réussi à comprendre cette règle de trois qui lui échappait sans cesse et qu'elle sent que le cerveau est son premier allié. Sautillante de découvrir qu'elle détient cette arme-là, ça y est et qu'elle pourra en faire de merveilleuses choses.
Elle est comme toujours émue, sans larmes, toujours sans larmes d'habitude, de voir se dévoiler le plus méfiant de ses proches, de le voir lui faire la plus grande confiance qui soit et d'y découvrir ce qu'il a de plus cher.
Mais la colère est la plus forte. Elle revient par vagues entre les beautés passées et à venir. Plus jamais Adèle ne tolérera l'impuissance et la violence sans réplique. Plus jamais elle ne baissera la tête et s'accroupira dans un coin laissant les autres rire comme des clowns sans neurones et se détourner finalement pour faire la ronde ensemble et s'en contenter. Elle se battra jusqu'à mourir mais il ne faut pas mourir pour se battre. Alors elle laisse pleurer son corps et son âme avec ses muscles en fin de course. Elle s'adosse à un vieil arbre pourri et pleins d'odeurs.
Toutes les mélodies sont là ou presque.










dimanche 1 mai 2016

Moi et mon coeur

Mais après l'amour fou à mort, aime-t-on encore ? Adèle se promit la solitude. Elle se promit de ne plus jamais recommencer cela, de courir, frapper, soigner et manger dormir, en humain normal. Elle fit le serment la main sur son livre le plus cher de ne plus jamais y tomber. Elle ne prit pas la Bible, tout le monde le sait. Personne n'a de remarques à faire ? Je peux continuer ? … Bien, je poursuis donc. Comme pour Abdel, je pourrais expliquer qui est Brice, d'où sort cette violence , d'où sort cette folie. Je pourrais. Je n'en ai pas envie. J'ai le pouvoir de choisir ce qui me plaît à écrire ? Eh bien je m'en saisis et j'en jouis avec tyrannie. Vous ne saurez pas d'où part la folie bricienne. C'est finalement une histoire comme les autres. Aussi triste, aussi répétitive que les autres. Elle aurait pu être vue de près. Mais non. Elle ne le sera pas. Bref, sans vous narguer, je m'arrête là. N'empêche qu'après un tel ouragan, le cœur est tout raplapla et qu'il lui faut quelques semaines d'hospitalisation en cage thoracique. Il se love dans sa cage à lui, celle qui lui est autorisée et qui lui correspond. Celle qui ne lui fera jamais de mal. Ni bien ni mal. L'idoine, absolument faite pour lui. Sans aucune aventure et sans aucun risque. Il s'est retourné dans la cage dos au monde, précisément, face au dos d'Adèle, en cercle clos. Circuit fermé, personne n'y met aucune patte ni pâte d'ailleurs. En automatique. Il en a sa claque ce cœur. Adèle l'a souvent mis à rude épreuve. Elle en a fait un combattant. Un sportif de haut niveau. Un marathoniene. Ils ont cru plus d'une fois tous les deux, les yeux dans les yeux, qu'ils allaient en crever, que lui s'arrêterait et qu'elle le suivrait de près. Ils se sont dits sans mots « On n'y arrivera pas. C'était sympa. » Il a accéléré comme un fou parfois. Accéléré et paniqué, fou de vitesse et de peur. Il était sur un grand huit toute la journée, sans pouvoir rien stopper, sans pouvoir rien dire, sans le droit ni les moyens. Prisonnier de sa nature. Une machine d'émotions.
Aussi, il a ralenti, ralenti, ralenti pour ne plus être que l'ombre de lui-même. Il ne se sentait même plus exister. Comme s'il n'était qu'une machine comme une autre. Pas vivante. Un aspirateur, une voiture. Aussi trivial que cela.
Et puis, peu à peu, tous deux ont appris qu'ils résisteraient à un ouragan, qu'il étaient forts comme des rocs. Qu'ils avaient la chance ou la malchance de tout entendre, de tout sentir, d'éponger après le passage parfois tonitruant des autres. Qu'ils en apprenaient tous les jours ou presque oui mais qu'ils en payaient cher le prix. Et puis, ils ont trouver leurs petites stratégies. Leurs bons coups. Et l'un comme l'autre se sont mis à danser plus souvent. Fini d'être matins et soirs à terre à la serpillière, à nettoyer les fuites et les inondations. Ils trouvèrent enfin le temps de danser. Et ils apprirent alors toutes les danses qu'ils avaient toujours voulu connaître.
Moi, je ne connais pas le cœur d'Adèle. Mais je sais seulement qu'aujourd'hui, c'est un danseur hors pair. Il continue d'éponger avec elle quand il le faut. Il ne ménage jamais sa peine. Après Perrignon, il a juré de ne plus jamais ménagé sa peine, quoi qu'il en coûte. Parce qu'il vaut mieux en donner trop que pas assez et se sentir noir. Il refuse d'être un cœur noir. Adèle non plus n'en veut pas d'un cœur noir. Elle l'a dit dès le début. Elle a flanché après Abdel, avec Pépé. Elle l'a laissé se promener dans les ombres. Ils se sont séparés. Ils en avaient besoin. Ils ne voulaient plus l'un de l'autre. Elle lui prêtait sa cage et ils vivaient en bonne intelligence, colocation indifférente.
Encore une sacrée histoire.

samedi 30 avril 2016

Folle amoureuse



Adèle, ma douce ma grande, ma vie. Finiras-tu avec moi ?
Accepterais-tu mon invitation ? Mon amour et toute la tendresse que tu
ignores ? Je les ai ignorées moi aussi sans doute, ou alors je les ai enfouies en mi-conscience au fond de mon ventre. Pourquoi ? Pourquoi. Pourquoi... Parce que tu avais confiance en moi pour être ton amie. Parce que j’avais à raconter tous ces amours précisément, que tu m’avais donnés. Je comprenais dès lors que ma place était celle de conteuse et non autre. Que je ne participais pas à cette vie-là. Que j’étais la receveuse mais que jamais je ne servirais pour le match. Je le tenais pour acquis comme toutes ces choses que l’on tient pour acquises, sans véritablement les remâcher, les ruminer correctement. On se moque de la vache et on la prend pour une bébête. Moi, je suis pour la rumination saine. Régurgiter les aliments trop vite avalés sans même avoir réfléchi, sans même
en avoir tiré la substance vive. Sans avoir pris ce temps d’extraction subtile et patiente. Alors j’ai écrit et j’ai avancé, j’ai avancé les yeux un peu clos, ou mi-l’un mi-l’autre. Je ne sais pas comment ça marche. Ce sont des choses qui nous échappent. L’être les met en branle sans nous demander notre avis et puis après, on ne sait plus. Il faudrait filmer. Il faudrait penser à se filmer soi-même. Est-ce que vite, cela ne deviendrait pas un peu fou ? Sans doute. Bref, je me perds dans mes conjectures. Meuh non ! Je ne m’y perds pas. J’essaye, je creuse, je nage avec délectation, je l’avoue. Je sens sur ma peau toutes ces élucubrations glisser, m’envelopper comme une douce mer, au ressac tendre et lent. Peu de vent, un immense soleil et moi qui ai le droit de tout penser, de tout imaginer, au milieu de cette eau amie. Mais je suis bel et bien là, saine et sauve, toute ma tête sur les épaules.
J’ai tu mon amour, j’ai parlé, bavardé d’autres choses. D’importantes choses dont tu m’avais confié la belle mission de me charger. Tu m’as dit : « Fais-en comme il te plaira, je sais que ce ne pourra qu’être beau. » Je n’étais pas aussi sûre que toi de cela mais tu avais l’air parfaitement apaisée.
Et toi, savais-tu avant moi, même, combien je t’aimais ? Combien je rêvais de toi, de ton
corps et tes pensées ? Peut-être.
Pourquoi n’as-tu rien dit ?
Parce que tu es ainsi.
Parce que voilà, c’est exactement toi.
Tu attends.

Tu attends le temps de chacun. Tu suis le sillage et le rythme de la marche de chaque randonneur. Même si tu es son compagnon de route depuis tant d’années.
Tu ne le devances pas.
Tu ne le devances pas de son propre côté. Tu joues et virevoltes du tien, sans jamais dépasser.
Jamais tu ne prends la place de l'autre. Jamais tu ne prends une main fermée ou retournée sans appel.
Jamais tu ne te permets d'agir sur le terrain de l'autre sans fermer les yeux et sentir, entendre frémir, trembler, s'arrêter, hurler son cœur et son âme.
Jamais tu n'en fais qu'à ta tête.
Tu observes au nanomètre près sans lunettes, sans loupe, les yeux fermés.
Pour sentir les autres sens s'ouvrir et mettre en travail leur tendresse d'éternels naïfs.
Tu peux, parfois même, te boucher les oreilles.
Tu ouvres grand les narines et la peau.
Tu respires sa chaleur et son odeur, sa vibration et sa résistance.
Finalement, tu rouvres les yeux et tu scrutes les pupilles.
Tu plonges au fin fond du regard.
Ton cœur se met à battre au diapason de celui de ton frère.
Et tu sais quoi faire.
Tu fais partie, Adèle, de ces êtres d'exception qui aujourd'hui savent lire derrière toutes les cuirasses.
Derrière le manteau.
Le pull.
Les sous-vêtements.
La peau.
Toutes ses couches.
Pas à pas.
Jour après jour.
Au rythme du sourire de l'autre.
Tu es de ceux qui s'accommodent des plus incommodants.
Tu as appris de ta vie un mort accrochée aux cheveux.
La peau puis la cage.
Les poumons.
Le cœur.
Tu atteins la moelle.
Le noyau singulier immontrable, asocial, monstrueux et éblouissant en même temps. Le noyau réel, fou d'extrêmes et d'entièreté. Sans aucune nuances et pleins de toutes les nuances. Une
Tu m'as dit un jour : « N'oublie jamais que personne ne pourra te retirer ce noyau unique dont tu es porteuse. Tu ne le sens pas, tu ne le touches pas. Personne ne le verra jamais, ni moi ni toi, ni personne. Mais certains pourront sentir ce qu'il dit. Il parle à qui l 'écoute correctement, avec respect et mains ouvertes, prêt à découvrir son propre trésor. Ne le sous-estime pas. Et ne l'oublie pas. Joue avec lui et pour lui. »
Tu atteins le noyau de vie et tu souris parce que l'humain profond est toujours émouvant. Tu ne pleures pas. L'émotion te sourit, toi. L'humain profond n'est pas beau ni laid. Ce n'est pas de l'art, dis-tu. Nous ne sommes pas des œuvres. Personne ne nous expose. Pas de galérie ni de galériste. Sûrement pas Dieu. S'il est quelque part, il est beaucoup moins vantard que cela. L'humain profond ne peut qu'être et faire cesser tout combat. Tu l'observes et le respires du plus profond de ton regard de femme amoureuse. Tu dis qu'on ne peut que tomber amoureux du noyau. On en tombe fou d'amour. On s'assoit. On a le vertige la première fois. Et on devient pâle ou niais. On sait tout de suite qu'il ne faut pas toucher. Qu'on en est amoureux, fou, et que cela ne cessera plus jamais. Que c'est là la fin que l'on cherchait. C'est ce que tu dis. C'est ce que je crois. C'est ta foi. Elle est mienne désormais.
Folle amoureuse de mon espèce. Ma sublime, haineuse et tendre espèce.


lundi 25 avril 2016

L'arbre du diable


L’arbre puant a poussé en moi.

L’arbre grimpant

Agrippant

Sacripant.

Je ne l’ai pas cru

Pas vu.

Il s’est plaqué au dos

Pour se cacher

Comme un voleur.

Mais il est bien là

Et le voilà

Qui répaissit

Et me pousse des

Doigts

Noueux

Malveillants

Morveux

Qui attrapent le

Premier venu.



Toi,

Le tendre,

Le doux,

Tu me protèges

Et m’enveloppes,

Tu mes donnes

Tous tes cœurs,

Tes rires,

Et toutes tes caresses

Les plus entières.

Tes yeux ne mentent jamais.

Ils cachent souvent,

Ils se débrouillent

Derrière le voile de fausse tranquillité

Avec les triples nœuds au cerveau.

Ils donnent sans

Demander.

J’en suis perplexe,

Les doigts gigotent

D’impatience.

Et moi, mon arbre puant

Et mes tentacules mesquines,

Plus fortes que moi,

J’attaque toute cette douceur.

Je ne veux pas

Et je fonce comme un taureau

En corrida,

Alors que c’est tout ce que tu hais.

Ce n’est pas toi,

Ce ne sera jamais toi le méchant

Pas beau

De cette histoire.

C’est l’Autre qui a semé

Plus que la zizanie,

Qui a semé le diable en moi,

qui l’a flatté et engraissé,

et moi l’imbécile

tout sourire

à le laisser à son ouvrage.



Toi,

Le serpent SSSSS

Artiste des ombres

Et de la violence,

Va-t-en.

Je te chasse de ma vie.

Ne reviens pas.

Le terrain est miné pour toi.



Et toi,

Mon amour,

Pardonne mon erreur,

Pardonne mon cœur parfois merdeux,

Casse avec moi ces doigts de malheurs

Et de monstre.

Jette à la mer avec moi

Ma colère

Et ses éclairs.








jeudi 21 avril 2016

Balaye ta honte !

Ces fous-là qui
Attaquent les tendres,
Sans vergogne bien sur,
est-il
Besoin
De le dire ?
Ces fous-là
Brisent
Les plus honnêtes,
Les intègres,
Vous voyez,
Vous voyez bien hein ?!
ceux qui
Cherchent le profond
De leur être
Pour ne voler la place de personne,
Pour être là où il faut,
Pour respecter le monde,
Pairs ou non,
Animaux,
Arbres,
Et reptiles haïs ou craints,
(Ce qui revient
À peu près
Au même, haïs craints).
Les intègres,
Sans agios,
Sans entourloupes,
Les fous-là les abattent.
Et on les retrouve,
Luttant comme des
Damnés
Pour leur dignité
Envolée,
Volée,
Usurpée,
Moquée.
Les traitres-vampires
L’ont en main,
Leur douce dignité,
Jouent à
Passe passe
D’une main à l’autre
Et font courir le malheureux
Qui finit par
S’épuiser,
De corps et d’âme,
Aussi de honte.

Mon ami,
jumeau-melle
frère-soeur,
Sans mensonge,
Relève la tête,
Ne ravale pas tes larmes,
Crache–les
Et vomit ta honte.
Tu es le véritable homme,
La femme que l’on devrait tous
être.
Tu es la fierté de l’espèce
Et le plus honteux pourtant.
Balaye tes doutes !
Balaye ces fous-là
Qui se rient
De la tendresse !
Balaye rude ces fous-là !
Et colle-leur ta
Honte
Au dos
Et aux yeux !


mardi 19 avril 2016

Ces fous-là, regardez !

Les fous qu'on aime
qu'on voudrait serrer fort
dans ses bras
pour apaiser leur douleur,
pour faire taire leurs cruels habitants
qui crient tout le jour « enculéééééé ! »
en silence
pour eux seuls,
et qui violent toute la nuit 
sans bruit
ni lumière.

Les fous qui sourient
un peu bêtement
apparemment.
Mais qui ne savent pas s'ils peuvent sourire
à la dame assise en face d'eux,
si ça se fait,
si elle est belle,
gentille
et surtout si
elle existe vraiment.

Parce que ces fous-là,
ils en voient des choses et
des gens.
Des foules en plein désert.
La neige sur les tropiques,
Troooooopicoooooo !
Cocooooooricooooo !
Alors, le vrai, le faux,
ils ne savent plus,
même avec les pilules bleues
et les gouttes
trois fois par jour
parfois.

Ces fous-là,
les doux,
les tristes,
qui n'ont pas été bercés comme il faut,
on les aimerait si fort
qu'ils guériraient.

Et puis, il y a les autres.
Il y en a pleins d'autres.
Et parmi eux,
Les fous traîtres.
Pas ceux qui tuent et assaillent
en furie.
On les voit venir,
et on se cache.
Les fous traîtres
qui mentent,
qui creusent la poitrine de ceux qui les aiment
pour en tirer la douce chaleur,
pour la boire,
s'en délecter
et faire comme si de rien
n'était.
Les fous vampires.
Les traîtres-vampires
qui assèchent le plus vivant
de leurs pairs.
Ces fous-là,
on ne les déteste pas,
on ne les voit pas.
On ne peut pas se cacher,
ils
se cachent.
Ils
se camouflent
naturellement.
Ils
tiennent du grand
caméléon.
On les approche,
ils
payent pas de mine
ou alors,
ils
font beau.
Ces fous-là,
vous mangeront
jusqu'à la dernière miette,
vous digéreront
sans remords.
Comme tout bon prédateur,
ils ne se sentent
pas 
coupables.
C'est leur nature,
c'est la nature.
Ces fous-là
recrachent les pilules bleues
et les gouttes trois fois par jour.
Ces fous-là crachent le feu.
Ils
flamboient.
Ils
éclairent.
Et ils
consument.
Fuyez mes amis !
Fuyez tous !
Mes ennemis fuyez !
Personne ne doit tomber dans ce
traquenard.
Laissons-les brûler.

Ces fous-là
brûlent aussi les autres 
fous.
Ils
brûlent toutes leurs
chances.
Ils
les crament d'avance.
Ne les regardez pas ceux-là,
les traîtres vampires pyromanes !
Tournez-vous vers les fous
là,
assis recroquevillés par terre
ou en plein dialogue avec la
Tour Eiffel.
Regardez-les et aimez-les.
Bercez-les,
souriez-leur,
répondez-leur,
donnez-leur vie d'un vrai regard.
Ils sont
notre être intime,
le plus secret,
le plus pudique,
de chacun d'entre nous,
mais au grand jour,
sans le vouloir,
bien malgré eux.
Regardez notre chance,
notre immense pouvoir,
inaperçu,
de garder enfoui
dans son nid
tout douillet,
notre être intime,
notre trésor, 
notre bébé.






vendredi 8 avril 2016

Le traître-tempête

Jamais eu le pied marin,
Jamais aimé les bateaux sur l’eau,
Seulement dans la chanson
Chantée par maman.
Paquebot oui,
Nager aussi.
Pas de deriver
Ni de catamaran.
Et puis, aucune envie.
La mer c’est sur ma peau
Que je veux sentir son
Sel et ses courants,
Pas sur une coque flottante.
Et puis, il me propose de jouer
Dans le vent,
Dans le grand vent,
Il me dit
Tu verras ce sera beau,
Tu verras je te promets.
Et j’ai envie d’essayer la tempête,
Sur son cata à lui.
J’accepte après avoir toujours
Refusé.
Ce n’est sûrement pas l’engin
Qui m’intéresse,
Bien purot la tempête.
Je suis d’accord pour essayer
De jouer avec le vent
Et les vagues.
J’ouvre la porte,
Je tente le jamais vu.
Je lui fais confiance,
Pleine d’amour
Et de tendresse.
L’aventure me grise,
Au coeur de la sublime tempête,
Je m’émerveille.
Quelque temps.
Je suis heureuse,
Le tourbillon m’ouvre l’esprit.
Il est là,
Nous rions ensemble.
Nous nous aimons
Dans l’oeil du cyclone,
A perdre haleine.
Je laisse tout s envoler,
Je n ai plus peur.
Et puis,
Un jour,
Il devient la tempête,
Il se fond en elle,
Il donne des coups de vent,
Il m’attaque de toutes parts,
Il me lacère,
Il commence à briser mon coeur.
Je ne le sais pas encore.
Il commence à briser mon coeur.

J’ai juré,
Dieu m’en est témoin,
De ne jamais plus,
Plus de toute mon existence,
Me laisser briser le coeur.
Je le lui dis,
Très tôt,
Attention,
Ne t’avise pas de me jeter aux lions
Et de me briser.
Ne t’avise pas
Ou c’est toi qui voltigeras.
Je le dis,
Avant d’entrer en toute confiance
Dans la tempête,
Je préviens.

Pourtant,
Je l’ai laissé devenir le cogneur
De vent,
Devenir mon invisible bourreau,
Le fou furieux caché,
Insoupçonnable.
Il a cogné de tous les
Hurlements et sifflements
Du vent.
Il s’est perdu dans sa propre arme.
Il s’est mué en tempête
Sans sublime.
Une tempête mortelle.
Et moi qui avait juré,
Qui avait prévenu,
Qui avait brandi les droits et
L’ethique,
Pleine d’espoir en la parole,
J’encaisse,
J’accepte tous les coups de vent,
Toutes les solitudes sur mon cata
Que désormais j’habite seule,
J’accepte les humiliations des chutes à l’eau
Encore et encore,
Les angoisses sur le pont tanguant
Atrocement,
Les nausées
Et l’envie d’en finir.
Souffle une bonne fois pour toutes
Ou disparaît !
Toi et moi ne sommes plus
Depuis des mois
Sur le même bateau !

Je finis par sortir de la tempête
En abandonnant mon beau navire,
Mon rêve.
Et je suis surtout soulagée
De ne plus avoir peur de lui
Et ses coups de vent,
De nerfs,
De sang.
Je pardonne pour ses douleurs
Et son amour.
Je pardonne.
Et je continue de vivre,
Je réapprends à respirer
Librement.
Mais sans révolte.
Je suis brisée mais calme.
Il a tout cassé,
Je suis en mille morceaux,
Mais je ne suis plus sur le pont.

Et,
Enfin,
Vient la colère.
C’est moi qui fait hurler le vent
Cette fois-ci,
Celui de la colère
Et de la rancune.
Celui qui pourrait soulever des
Montagnes.
Il n’entend rien,
Il est top loin.
J’aimerai qu’il soit à terre,
Les mains sur les deux oreilles
Tellement la colère le chavire.
Ce vent-là est immense,
Il pourrait être aussi monstrueux
que le tien.
Mais je n’en ferai rien.
Je le bride,
Je le transforme en mots,
En choses qui,
Elles,
Ne te briseront pas.
Je ne suis pas une briseuse
D’hommes ni de rêves.
Mais surtout,
Ne t’approche pas trop près,
N’allume pas la mèche.
Je pourrais
Tout de même
Ébouriffer ton petit minois,
Toi le traître tempête
Dans ton petit coin.
Ne me sous-estime pas,
Ni moi,
Ni ma colère,
Ni ton œuvre barbare.
Jamais je n’aurais dû.