mercredi 9 août 2017

Pitay chez Haricotte

Elle décide de se rendre chez Haricotte.
Haricotte appartient à la même engeance que Patate. Pitay s'en sent déjà plus détachée désormais. C'est sans doute la raison pour laquelle elle se dirige vers chez elle. Elle s'en sent capable. Parce qu'au fond, elle a beau être devenue Pitayak, elle a peur de ce qu'elle va trouver derrière le décor. Elle n'a connaissance de rien de la vie de Haricotte. Elle n'a jamais voulu demander. Et Haricotte n'est pas bavarde sur le sujet. Comme Patate, elle essaye de faire avec le principal et le présent. Ce qui se passe avant et après sera géré avant et après, chaque chose en son temps car chacune est une épreuve. C'est l'impression que donne en tout cas Haricotte. Non pas qu'elle ait l'air débordée, elle ne laisse pas l'air se dévoiler, mais elle est secrète et concentrée. Toujours concentrée. Haricotte est une très belle fille. Vraiment très belle. Des cheveux sublimes longs bouclés, des yeux verts perçants, un sourire Colgate, un corps sans accrocs. Ni trop ni trop peu. Patate l'a souvent regardée avec envie. Mais elle est sans doute la seule. Haricotte a beau être si belle que cela, elle ne le sait pas, elle n'y croit pas et c'est comme ça qu'elle perd la partie. En légumescence, tout est encore davantage question de croyances qu'à n'importe quel autre âge de la vie. Haricotte n'a foi qu'en les autres, Patate n'a foi en personne, et le tour est joué. Elles sont nécessairement perdantes. La seule foi réellement utile, c'est celle qu'on se donne à soi-même. Mais les deux-là en sont parfaitement incapables. On ne leur a pas appris ça. On les a lancées dans le monde sans avoir foi en elles. C'est comme ça. Elles devront apprendre sur le tas. Pitay a déjà bien avancé mais pas la foi. Les deux filles devront la conquérir.
Pitay arrive chez Haricotte. Elle connaît bien le chemin. Elle y est souvent allée. Elle aime bien voir Haricotte en-dehors du collège. Elle se sent en sécurité avec elle. Et Haricotte est rigolote quand elle est toute seule. Elle n'a plus tous ses secrets. Et elle est encore plus belle. Patate le lui a dit un jour. Elle voulait qu'elle le sache, elle trouvait ça important. Eh bien, Haricotte a éclaté de rire, un vrai rire franc, même pas amer, et a dit : « c'est ça Patate, arrête tes compliments à la noix. Ca se saurait si j'étais une belle fille. » Et elle a changé de conversation, toujours sans aigreur. Patate était restée silencieuse. Sa parole ne servirait à rien. Elle a mesuré ce jour-là l'écart des regards, et l'incommunicabilité, parfois, la force des croyances. Elle a espéré qu'un jour Haricotte se rendrait compte.

lundi 7 août 2017

Les petites choses

Vous savez vous aussi, ces quelques affaires qui suffisent, celles qu'il ne faut surtout ni oublier ni perdre. Certains d'entre vous n'en ont pas besoin, c'est vrai. Les mains dans les poches leur suffisent. J'admire ce genre humain-là qui peut les mains vides se sentir plein et calme. Mais il n'est pas la majorité, même si ces petites affaires ces petits objets ne se voient pas, surtout ne se montrent pas. Il y a un peu, beaucoup parfois, de superstition autour d'eux. Tout se passe mal sans eux. Tout se passe bien quand ils sont là. Pitay n'est sûrement pas de ceux qui partent haut les mains sourire aux lèvres. Patate encore bien moins, est-il besoin de l'écrire ? Pitay s'apprête à partir, peut-être loin, peut-être longtemps. Sans doute pas mais peut-être. Plus rien n'est exclu. Patate avait exclu de sa vie 99% des potentialités. Pitay renverse la tendance, petit à petit. Pitayak sera à l'exact opposé de Patate. Elle aura réussi. Mais il faut être patient. Cela ne signifie d'ailleurs pas qu'elle n'aura pas elle aussi ses objets magiques. Lâchons le mot. On ne le dit pas, on ne veut pas paraître idiot. Mais on peut l'écrire ou le lire, n'est-ce pas ? Ces objets détiennent quelque chose de magique. Ils sont plus forts que le temps et les révolutions. Ils traversent les siècles de vie et toutes les mutations les plus délirantes. Le jour, la nuit ne les atteignent pas. Ils demeurent. Ils sont quelqu'un. Ils sont un clan. Ils sont une victoire. Ils sont un malheur mais aussi sa fin. Ils sont notre noyau dur, l'infrangible noyau dur, qu'aucun être vivant ne peut tuer. Celui qui se terre tout au creux de l'être, insaisissable, virevoltant autour des mains et des bouches qui le poursuivent parfois. Les petites choses magiques nous rappellent qu'il ne se laissera pas attraper, plus vif que le plus hypervigilant paranoïaque acrobate bluffeur des cœurs battants. Qu'il ne se laisse pas même toucher. Ou alors c'est bien qu'il est mort. Les petites choses qui nous rappellent aussi que nous ne sommes pas que friables et amputés. Non pas qu'il y ait là-dedans une toute-puissance de n'importe quelle sorte mais tous les possibles et les capables qui nous animent et que nous ignorons trop souvent.

dimanche 6 août 2017

Pata-Pita tangue et fugue

Pata-Pita se sent très mal. Comme toujours dans ces situations-là. Elle est la plus seule du monde. Elle ne peut rien faire pour s'aider. Patate serait montée dans sa chambre et aurait fait profil bas. Elle est prête à réitérer. Elle est au pied du mur. Elle ne se rappelle pas qu'elle s'est ouvert d'autres issues depuis quelque temps. Les vieux réflexes remontent à la surface et s'imposent. Ils sont sûrs d'eux, ils te convainquent qu'ils sont les meilleurs et que rien ne peut les remplacer, que tenter le diable est vain et que s'élancer dans l'inconnu n'est qu'une vaste blague faite pour berner les rêveurs et les inconscients mais qu'en réalité cela ne fera pas avancer ni mieux comprendre ou mieux aimer les gens et les choses. Ils t'illusionnent en flattant tes angoisses, ils les ont dans leur poche, ils les ensorcellent en un tournemain et les manipulent comme des boules magiques. Les vieux réflexes, soldats des vieux démons, s'arment des pires peurs et paralysent leur proie. Pas de problème. Ils sont certains d'y parvenir, ils détiennent l'arme fatale. Même un jour comme ce 23, plein de courage, de nouveautés, d'aventures, même un jour comme celui-là, ils ont la force. Alors oui, Pitay retourne à Pata-Pita, recule de plusieurs pas. On n'aurait pas cru. Mais l'inertie prend le pas une seconde, deux secondes, cinq, dix, quinze, trente, quarante, une minute. On reste suspendue devant son immobilité désespérée. Eh bien oui bien sûr que c'est du désespoir qu'il y a là ! On ne peut pas parler de moins que cela. Non, on n'en fait pas trop. Elle, elle n'admettrait jamais qu'il s'agit de désespoir. Ca, cette noirceur-là, on pense qu'il vaut mieux ne pas la regarder, encore moins la dire, ce sont aussi les vieux réflexes et derrière les fils et les manettes, les vieux démons. On joue l'assurance, on joue la tranquillité. Ils font croire que c'est ça qu'on joue. Elle est comme les autres, peut-être plus encore, elle y croit. Mais aujourd'hui, son cœur commence à balancer. Commence à tanguer sans qu'elle sache quelle est l'option d'en face. Elle ignore vers quoi elle tangue. Ce n'est pas plus effrayant qu'un tangage en bonne et due forme avec qui l'on sait des deux côtés. C'est toujours un drame un vrai tangage. Elle qui n'a pas hésité de la journée. Elle est dans le plus profond. Parce que la douleur brouille les pistes. Pas seulement le désespoir et l'angoisse. La douleur stridente. Elle l'entendra encore, atténuée par la couette et son douillet. Mais même elle ne sera plus si douce, ne pourra plus être si douce. Elle ne supporterait pas ce soir, cela. Pas aujourd'hui. Elle monte dans sa chambre, prend son sac à dos et fourre quelques affaires auxquelles elle tient très fort et qui l'envelopperont tout comme il faut, où qu'elle soit.
Elle redescend en bombe, pour que personne n'ait le temps de réagir, personne, ni sa mère, ni le gros vieux chien, ni les vieux démons et sort en claquant la porte. Elle court dans la rue comme si elle était poursuivie. Elle se sent poursuivie, elle se sent en proie à. Elle-même déjà. Elle voudrait se fuir. Elle court longtemps, à moitié en rond, dans des rues qu'elle connaît et qu'elle a traversées des centaines de fois, des rues qui ne pourront pas la prendre en traître. Au bout d'une éternité flash, elle s'arrête et s'appuie sur ses genoux pour reprendre son souffle. Elle finit par s'asseoir sur un muret. Elle ne sait pas ce qu'elle va faire de cette folie. Elle sourit alors, précisément comme une folle. Heureusement que la solitude chaleureuse des rues de l'enfance l'entourent. Elle aurait sinon été vite embarquée par la Police. Direction l'hôpital. On n'a qu'à la regarder un tout petit peu pour comprendre que la geôle n'est pas pour elle. Pour qui est-elle me direz-vous ? Pour ceux qui. Chacun son avis et sa définition. Voilà une affaire compliquée. Ce sourire c'est sa solution. Elle va aller visiter une autre connaissance. Carotte, elle en a sa claque. Elle a compris le principe de la famille gangrenée jusqu'à la moelle. Elle va aller voir ailleurs.

et le père ?

Sa mère n'a rien dit. Elle est surprise. Elle l'a su tout de suite. Sans pouvoir l'expliquer. Pitay sent que son père ne connaît qu'une part honteusement tronquée de l'histoire. Elle sait aussi que ce n'est pas parce qu'elle le lui a demandé mais parce qu'elle n'a pas été capable de lui expliquer. Elle a eu trop peur. Famille de chialeurs. Pitay reprend la même conversation qu'avec sa mère. Elle est moins anxieuse, elle a déjà opéré une fois. Qui plus est, elle est curieuse, tout de même. Parce que la tante Pitayak ne peut que se trouver du côté de son père.
« Papa ?
  • Oui ma chérie ?
  • Je veux changer de prénom.
  • Tu ne dis rien ?
  • Je ne suis pas sûr de comprendre Patate. Tu veux changer de prénom vraiment ?
  • Oui.
  • Tu veux changer Patate ?
  • Oui.
  • Tu veux changer de prénom ?
  • Oui Papa.
  • Pour quoi faire ? Je ne vois pas à quoi cela va te servir. Tu comptes devenir une star et Patate ne convient pas ? Ne t'inquiète pas, tu auras le droit de prendre un pseudo.
  • C'est exactement mon projet oui.
  • Sérieusement ?
  • Mais enfin Papa, bien sûr que non ! Tu m'as vue ou quoi ? Regarde à quoi je ressemble ?
  • Tu es parfaite ma belle.
  • Arrête avec tes trucs de parent aveugle qui croit toujours que son enfant le plus laid est encore beau.
  • Mais tu n'es pas laide.
  • Bref, c'est pas la question Papa.
  • Si, je ne veux pas que...
  • Je m'en fiche ! C'est comme ça c'est tout. C'est pas toi qui vas y changer quelque chose.
  • Et pourquoi ça ?
  • Parce que tu ne me connais pas assez pour ça.
IL encaisse mais avale lourdement sa salive.
  • Je veux changer de prénom et...
  • Oui ben j'ai compris merci !
  • Je finis ma phrase : ET j'ai besoin de votre autorisation à tous les deux.
  • Qu' a dit ta mère ?
  • Qu'a dit ma mère ? A ton avis ?
  • Mais pourquoi Patate ? Pourquoi ?
  • Parce que je suis une merde Papa ! Voilà pourquoi. Tu comprends mieux là ?
  • Ca a le mérite d'être clair oui.
Pitay est un peu bouleversée par ce qu'elle a osé vomir à son père. Elle n'aurait jamais cru ça d'elle.
  • Ca ne va rien changer à ça Patate.
  • Ca va tout changer. Rien que d'avoir ce projet et ça va déjà mieux.
  • Tu te trompes.
  • Toi aussi.
  • Oui, mais là je sais.
  • Si tu sais, tu n'as qu'à m'apprendre.
  • Tu sais quand j'avais ton âge, moi aussi j'étais dans un sale état, quand j'y...
  • Je m'en fiche Papa. On parle de moi. Pas de toi pour une fois.
  • Ok. Finissons-en. Tu voudrais t'appeler Fantastique ? Fée Clochette ?
  • Bien sûr. Tu as encore tout pigé du premier coup. Pitayak.
  • HEIN !?!?!?
  • Pitayak comme je sais pas qui, la tante truc, Maman m'a dit et je sais pas qui c'est.
  • Qui est la Tante Pitayak ? Si tu le sais parfaitement. Arrête de mentir.
  • Arrête-toi de mentir. Vous mentez tous. C'est un tombeau de secrets cette baraque.
  • Les secrets te protègent, si tu savais.
  • Les secrets me protègent ?
  • Mais tu sors de quelle planète Papa ? Tu es complètement à l'ouest ! Les secrets sont des ordures que tu fais porter à tes enfants à peine ils sont nés ! Les secrets pour te protéger, qu'est-ce qu'il faut pas entendre !
  • Comme tu dis. Et accuse-nous d'être de mauvais parents pendant que tu y es. Tu ne manques de rien. Moi, quand j'avais ton âge, je peux te dire que... Qu'est-ce que tu fais ?
  • J'attends que tu aies fini.
  • Tu es infernale aujourd'hui Patate. Ou Pitayak, devrais-je dire. Jamais, tu m'entends, ma fille ne s'appellera autrement que Patate. Jamais elle ne s'affublera de ce prénom ignoble de Pitayak ! Jamais ! C'est clair ?
  • C'EST CLAIR ? Tu n'es qu'une petite gosse gâtée qui croit qu'elle peut faire ce qu'elle veut. MA fille ne fera jamais cela. Ou tu finiras comme elle, comme une pute !
  • Eh eh ben explique ! Vas-y ! J'attends que ça !
  • Justement. Tu ne l'auras pas. Justement ! Il faut se battre dans la vie ma petite. Tu vas comprendre ta douleur.
  • Je vais comprendre ma douleur ? Je suis déjà une merde Papa chéri d'amour.
  • Tu crois savoir ce que c'est que de souffrir. Moi je sais et je te dis que ce n'est pas ça.
  • Ok Papa. A partir d'aujourd'hui, je ne t'adresserai plus la parole hormis pour dire bonjour et bonsoir, les deux jours dans la semaine où l'on se croise et où tu me vois passer à côté de toi. Jusqu'à ce que tu me dises. Maman et toi, vous refusez que je change de prénom officiellement ? Pas de souci, je me ferai appeler comme je veux par qui je veux. ET toi qui crois tout savoir, tu seras impuissant. Tu ne pourras rien. J'espère qu'un jour je pourrai même te renier et faire silence sur ce nom que tu m'a transmis, nom de malheur ! Une chance d'être une femme cette fois-ci ! Ca ne peut pas toujours être un fléau. Et mon silence d'aujourd'hui et de demain, on ne peut rien contre. Rien de rien. Contre la connerie du silence ! Tu en sais quelque chose hein ?
  • Allez sors d'ici. Dégage !
  • Avec plaisir cher Père.
Il se leva en même temps qu'elle. Il la saisit par le bras et lui dit : « On va voir qui as raison.
  • On verra ça.
  • Petite … !
Elle rit, arrache son bras à l'étreinte du père.
Elle s'appelle Pitayak.

samedi 5 août 2017

La journée folle jusqu'au bout de la nuit

Pata-Pitay arrive à la mairie. Elle a encore le temps de faire ce qu'elle doit. Elle rentre fière comme Artaban dans le bâtiment devant lequel elle est passée des centaines de fois. Elle n'y a jamais vraiment prêté grande attention. Elle n'était pas concernée, pour ainsi dire. Elle considérait jusqu'à présent que c'était la chasse gardée des adultes. Elle ne se sentait pas de ce monde-là. Pas encore. Pas tort. Toujours pas d'ailleurs. Mais elle n'était pas peu satisfaite de marcher sur les plates bandes des parents, pour une fois, peut-être pour l'avenir. Ne plus rester à sa place. Ne plus rester à cette place assignée par des gens qu'elle ne respecte plus. Elle n'est plus Patate qui respecte par instinct de survie et croit que c'est cela qui la sauvera de l'ire des puissants. Mais c'est un jeu de dupes où elle s'est toujours trouvée perdante. Elle a zigzagué pour ne pas se faire prendre et voilà qu'elle conclut au bout de presque quinze ans qu'elle n'a jamais le dernier mot, qu'elle n'est jamais aussi bien qu'il le faut ni pour les adultes, ceux qui se prétendent tels, ni pour ses pairs. Alors, autant tout envoyer chier et prendre des places qu'on ne lui donne pas, qu'on lui promet ou qu'on lui fait miroiter et qui n'arrivent jamais. Elle a été patiente, gentille, sage comme une image, tellement comme cette image qu'elle a failli arrêter de respirer, pour rien ! Pour rien ! Tout le monde s'en fout, soyons honnêtes. Elle sait que personne ne la regarde vraiment. Elle n'existe qu'à moitié pour tous les autres, en tant que Patate, alors autant ne plus rien être de tout cela. Autant faire cesser cette vie de fantôme où elle s'épuise sans y gagner ni trésor ni même tranquillité. Elle a jusqu'à présent éprouvé le monde comme une pyramide très claire : elle était bien entendu tout en bas de l'échelle et, d'où et pourquoi lui avait-on appris cela ?, elle devait y rester jusqu'à tant d'être digne de monter d'une marche et l'ascension serait longue et pénible, pleine d'embûches et de grandes souffrances lui avait-on prédit. Elle avait donc eu plus peur qu'envie de monter cet escalier du monde. Elle s'était contentée d'attendre son tour pour la petite marche suivante. Comme une conne ! Mais oui ! Qu'est-ce qu'elle avait été conne ! Elle s'en voulait. Elle détestait cette Patate qui s'était laissée faire comme ça, comme une attardée, elle la méprisait maintenant qu'elle n'était plus elle, elle n'en voulait plus trace en elle, elle devenait une autre personne. Elle devait changer de tout. Elle avait changé les cheveux, l'apparence mais pas assez. Elle devait transformer tout son être pour ne plus jamais avoir à toucher à cette créature de malheur. Elle devait. Pour vivre. Comme elle avait dit à Mme Mango, pour être quelqu'un tout court. Pas cette putain de poupée merdique et stupide. Elle allait mettre en œuvre toute une reconstruction. Elle avait fini de détruire ce qui restait de détritus de Patate. Elle peaufinait sa mise à mort en entrant dans cette mairie. Un sourire inquiétant se dessine sur son visage. Elle n'a plus peur de rien. Elle fera désormais ce qui lui plaît.
Pitay salue la personne de l'accueil, cette fois beaucoup plus avenante. A quoi cela tient-il ? Est-elle vraiment comme ça ou Patate définitivement disparue, Pitay s'attire-t-elle d'autres bienveillances telle qu'elle est désormais ? Elle serait d'autant plus enivrée mais répugnée de voir que c'est cette simple assurance nourrissonne qui lui octroie ces amabilités. Elle ne sait pas comment tester ce fait. Elle devra là aussi chercher. Sans doute en aura-t-elle des preuves et explications au fur et à mesure. Pour cela, elle est prête à attendre un peu. Sinon, elle tentera des expériences in vivo. Mais ce n'est pas le moment, le lieu, à voir. Elle aura déjà cette donnée-là en poche et pourra revoir plus tard la réaction du monde si elle se retourne en pseudo-Patate. Parce qu'en vrai, plus jamais ! Elle espère ne plus jamais de toute son existence. Elle ne supporterait pas, à son sens. Et pourtant Patay n'est pas assez naïve pour croire que Patate morte depuis quelques minutes ne reviendra pas. Elle n'est pas assez naïve, non. Mais pas prête non plus à admettre qu'il faudra refaire face avec le costume de Patate. Elle ne veut plus l'imaginer autrement qu'en costume, fake, non-être. Elle est passée de l'autre côté. Ce jour est à marquer d'une pierre blanche. Le 23 avril. Le 23. Elle n'aime pas ce chiffre, elle n'aime pas les chiffres de la fin du mois. Elle a l'impression que le mois est sali, déjà usé, qu'il faut vite en commencer un autre. Les fins de mois, elle les traverse les yeux fermés pour ne pas trop sentir tout ce qui se passe autour et qui est déjà trop fermenté. Mais aujourd'hui, jour remarquable est pourtant un 23. Pitay n'est plus Patate. Peut-être saura-t-elle trouver son charme à la fin de mois.
« Bonjour, j'aimerais savoir où m'adresser pour un changement de prénom s'il vous plaît ?
  • Bonjour, changer de prénom ?
  • Oui.
Pitay commence à se renfrogner.
  • Ok. Vous n'aurez pour l'instant que des renseignements mais vous devez vous diriger de ce côté et puis le bureau du fond. Ma collègue vous recevra tout de suite je pense parce qu'il n'y a plus grand-mode à cette heure.
  • Merci beaucoup.
  • Je vous en prie. Je peux vous poser une question ?
  • Oui.
  • Comment vous appelez-vous ?
  • Pourquoi ?
  • Parce que je me demande, est-ce si terrible que cela ce prénom ?
  • Oui, c'est si terrible que ça : Patate et tout ce qui va avec. Je n'en veux plus.
  • Ok, je vois. Vous vous souvenez des indications pour le bureau ?
  • Oui oui merci.
  • A tout à l'heure Mademoiselle.
Pitay sourit.
Elle arrive devant le bureau ouvert. Elle perd un peu son souffle. Quelques instants. Mais elle est déterminée, sans aucun doute. Elle frappe et entre poliment dans le bureau.
« Bonjour Mademoiselle, que puis-je pour vous ?
  • Bonjour, Je voudrais faire changer mon prénom.
  • A l'Etat Civil ?
  • Euh oui.
  • Bien...
  • Je peux vous fournir les renseignements nécessaires mais il nous faut de l'autorisation de vos parents.
  • Oui je me doute.
  • Vous ne leur en avez pas encore parlé ?
  • Non pas encore.
Elle baisse la tête. La prochaine étape sera celle-là et elle sera ardue. Quatre marches de la pyramide d'un coup. Elle n'évoque pas tout haut la pyramide. Elle croit que personne ne comprend cette image idiote. Elle n'a peut-être pas tort. Ce n'est pas l'image que les gens d'aujourd'hui se font du monde. C'est désuet, vieillot ; comme si elle avait été élevée par des ancêtres revenus d'outre-tombe sans évoluer d'un poil. Patate ne s'est jamais sentie bien dans cette époque. Elle se sentait d'une autre, elle aimait tout ce qui était d'une autre, avant ou très avant. Le contemporain l'a toujours ou à peu près laissée de marbre. Non d'indifférence. Patate, je ne vous apprends rien, était incapable d'indifférence. Mais de ce sentiment, comme pour la mairie de ne pas être concernée, comme si elle était à côté de cet univers-là, ludique, réactif, immédiat, elle la lente et sérieuse Patate. Mais elle n'est plus, plus depuis longtemps mais plus. Pitay est une jeune femme de son temps. Elle a sa place ici-bas, pour la première fois, elle a sa place dans son environnement. Non, elle n'est pas défavorisée comme on dit salement, laissée pour compte et jamais elle n'a manqué de nourriture alimentaire, entendons-nous. Elle n'a jamais manque comme on dit en parlant des gosses de riches. Tout comme Carotte, qui n'a jamais manqué. Pas assez sans doute d'ailleurs mais l'avenir le dira. Bien sûr Patate était envieuse de voir qu'elle obtenait à peu près tout ce qu'elle désirait mais elle y voyait aussi l'abîme dans lequel elle se serait perdue elle-même. Parce qu'elle avait toujours eu envie de tout ou presque. Souvent et beaucoup. Une toxico dans l'âme ? En dormance ? A voir. Pas encore. Pitay tombera-t-elle dedans ? Gardera-t-elle cela de Patate ? Elle ne le sait pas. Elle sait au fond qu'elle recèle cette faiblesse, cette béance incommensurable. Elle le sait parfaitement. Elle compte sur Pitay et cette mairie et ses aimables employées pour l'aider à tout cela.
  • Il va falloir non ?
  • Oui oui.
  • Bon, vous savez tout. Vous demandez. Vous avez certainement vos raisons de le faire, prenez le temps d'expliquer. Les malentendus sont fréquents entre parents et enfants non ?
  • Oui, quand on se parle déjà.
  • Oui tu pardon vous avez raison.
  • Pas de souci. Je ne suis pas encore une vraie dame qui exige le vous à tout bout de champ. Et puis j'ai peut-être l'âge de vos enfants alors...
  • Tu es bien mature pour ton âge toi ! Ca n'aide pas toujours de comprendre les choses un peu trop vite hein ?!
  • J'ai jamais pensé être plus mature que les autres. Au contraire.
  • Eh bien, réfléchis-y parce que je pense que tu te trompes sur toi-même. Même si je ne peux pas dire que je te connais à fond.
Elle rit.
  • Merci beaucoup en tout cas.
  • Je t'en prie. Et courage ma belle !
  • Merci.
Pitay hausse les sourcils et ouvre grand les yeux de dépit.
Elle sort de la mairie en saluant Mme Accueil en partant. Elle se retrouve dehors un peu déboussolée. Elle a entendu des choses qu'elle n'avait jamais imaginées la concernant. Mature. Elle a été respectée, entendue. Par des employées de mairie. Cette journée est folle. Totalement folle.
Sur sa lancée, Pitay va lancer les choses à la maison. Balancer plutôt, serait le mot juste, moins courtois et esthétique. Plus vrai pourtant. Parce qu'elle sait que, qu'elle s'y prenne correctement, doucement, intelligemment, froidement, rationnellement, authentiquement geignarde ou coléreuse, les mots seuls seront retenus et le sens qu'on voudra bien en face d'elle leur donner sans qu'elle n'ait pus aucun pouvoir pour eux. Elle aura beau tenter, comme elle l'a tant fait avant de se taire peu à peu et de sourire pour éviter tout malentendu et conflit basé sur une interprétation paranoïaque et entièrement égocentrée. Elle ne veut pas parler de sa part de responsabilité. Elle lui brise les os et les entrailles. Elle ne peut même pas en dire quoi que ce soit. Qu'elle soit Patate ou Pitay, elle sent, là en remontant dans le bus, que cela la poursuivra. Peut-être pas le reste. Mais ça oui. Cette offense à tous qu'elle aurait commise en étant trop. Pas partout tout le temps comme Patate, mais du moins dans ces occasions de discussions où il vaut mieux, à la maison, faire tout le contraire de Carotte : ne rien dire de ce qu'on a sur le cœur, sinon on se retrouve seul comme un con au milieu d'un désert alors qu'on est encore qu'un enfant car tous les adultes ont déserté. Alors oui, mieux vaut se taire. Mais cette fois-ci, ce 23-là, elle n'a pas le choix. Elle est résolue et attendra jusqu'à l'heure qu'il faudra pour lâcher son morceau.
L'attente est un supplice. Plusieurs heures qu'elle avait envie de lâcher ces heures-là, cruelles aux oubliettes pur aujourd'hui. Déjà bien bossé, bon. Peut-être remettre cela à un autre jour. Mais non, autant battre le faire tant qu'il est chaud.


19, 20, 21, 22, 22h30, on entre. Pitay a le cœur qui bat la chamade, comme un toqué, comme un taré, comme quand Patate devait faire un exposé ou sortir de chez elle seulement, les mauvais jours. Ils ne seront plus. Pitay attend que sa mère pose ses affaires. Elle attend de la sentir dans la maison. Elle sait l'évaluer. Il ne sert à rien de lui adresser la parole avant cela. Elles s'assoient. La mère demande :
« Que se passe-t-il Patate ? Tu es bizarre. Fatiguée ? Et pourquoi tu n'es pas couchée d'ailleurs ?
  • Je vous attendais.
  • Ah mais ton père, ce ne sera pas avant 1 ou 2 heures.
  • Pas grave. Toi c'est bien.
  • Ah ben, encore heureux !
  • Oh, arrête Maman ! C'était pas méchant. Tu devrais le prendre bien...
  • Bref, dis-moi.
  • Je ne suis pas heureuse Maman.
  • (Elle soupire comme épuisée elle-même)
  • Ca ne te plaît pas, c'est comme ça. Je n'arrive pas à faire autrement pour le moment.
  • Oui...
  • Ne m'interromps pas s'il te plaît.
  • Tu me parles autrement !
  • Bon, Maman tu m'écoutes ou j'ai attendu toutes ces heures de panique pour rien ?
  • Vas-y.
  • Je ne peux plus comme ça. Je vais finir à l'HP si ça continue. Oui à l'HP, même si tu n'y crois pas. Je me déteste, je déteste tout ce qui fait ce que je suis. Je veux en finir avec tout ça.
  • Et quelle est ta proposition ?
  • Je veux changer de nom Maman.
  • De nom ? Mais c'est le nom de ton père, c'est un renie...
  • Pardon, Maman, je me suis mal exprimée, de prénom.
  • Ah, C'est mieux. Même si... Pourquoi Patate ? Qu'est-ce qui cloche avec ton prénom ?
  • Je le hais Maman. Je hais tout ce qui va avec, je hais Patate.
  • (Elle pleure)
  • Je ne veux pas te faire de peine
  • Mais tu m'en fais quand même !
  • Je t'en fais toujours de toute façon alors peut-être vaudrait-il mieux que je change justement.
  • Ne retourne pas l'argument en ta faveur.
  • Euh... si.
  • Nous t'avons appelée Patate avec amour.
  • Je sais. Mais je ne peux plus avec ce prénom maudit.
  • Et tu veux donc, si j'imagine bien la suite, notre autorisation pour faire changer ton prénom à l'état-civil ?
  • Oui, c'est ça.
  • Ok. C'est non pour moi. J'en parle avec ton père et on voit ce qu'il dit mais ça m'étonnerait que cela diffère beaucoup.
  • J'en parlerai moi-même à mon père.
  • Ah bien très bien ! Prends donc tes responsabilités !
  • Oui, à défaut de vous voir prendre les vôtres !
La phrase était sortie toute seule, sans que Pitay ne s'y attende du tout. Patate se bidonnait sur son nuage de voir enfin les choses se peindre avec d'autres couleurs.
  • Pardon PATATE !?
  • A qui tu parles ? Je ne m'appelle déjà plus comme ça.
  • Ah bon ! Eh bien je prends mes responsabilités et assume de t'avoir prénommée ainsi et je persiste.
  • Si tu veux. Tu persisteras avec un fantôme. Je suis... Pitayak maintenant.
La mère s'étouffe avec son eau et manque de perdre le contrôle.
  • Putain PITAYAK Patate !? Tu le fais exprès ou quoi ?
  • Maman dit putain, oh oh !
  • Tu le fais exprès !!!!!!
  • Je comprends rien à ce que tu dis. Exprès de quoi ?
  • Tu ne sais pas qui est la Tante Pitayak ?
  • De quoi tu me parles encore. La famille merde !
  • Eh ben là on dirait que c'est toi qui vas la chercher ma grande. Je te souhaite bien du courage.
Et elle tourne les talons pour aller s'enfermer et pleurer toute la nuit dans sa chambre

jeudi 3 août 2017

Blabliblabla avec Pata-Pitay

Elle regarde l'heure. Elle a le temps tout juste d'aller à la mairie mais il faut qu'elle se dépêche. Elle compte qu'il est, là, 15h45. Il lui faut 30 minutes de bus pour se rendre à la mairie sachant qu'elle devra l'attendre celui-là. Tout à l'heure, elle a eu une sacrée chance. Elle a couru pour l'attraper mais zou ! Elle est montée dedans comme une flèche alors que les portes commençaient à se refermer. Elle n'a pas hésité une seconde.
Pas hésité une seconde. Dites, vous rendez-vous compte, vous qui commencez à connaître Pata-Pitay. Je vous l'accorde, on ne sait plus trop comment l'appeler. Mais c'est ainsi, Principe d'adaptation et de mutation. Légumescence en puissance. Notre gaminette, ne disons plus Patate, par respect pour ses choix et sa bataille. Oui, vous auriez envie de continuer comme ça jusqu'à ce qu'elle soit fixée ? Vous retenez un « merde ! » un peu exaspéré à la fin ? Vous êtes comme nous tous l'adulte de base. Mais suivons-la, avec doutes et déséquilibre et tentons d'entrer dans le tourbillon de la métamorphose. Ca tourbillonne davantage pour nous que pour elle, je crois bien. Elle a fini de tourbillonner. Elle avance assez droit, sans rigidité. Il y a bien quelque chose que Pata-Pitay n'est pas : stricte et rigide. Elle le paye assez cher depuis toujours pour ne pas savoir aujourd'hui en tirer parti. En grandissant, défaut se fait qualité, si et seulement si (même si vous n'aimez pas les Math oui oui Messieurs Dames !) vous êtes prêts à modeler l'être et que, donc, en amont, vous êtes convaincus, vous avez la foi, croyance et tout le bazar dont on a déjà parlé il y a longtemps, bien pratique ma foi, justement !, et sans lequel on ne vivrait pas, QUE l'être est une pâte à mouler et remouler, à remettre chaque jour sur le métier, aussi inconfortable que cela soit. Mais pour cela, il faut avoir eu des débuts d'existence proprement inconfortables et pouvoir s'y habituer et trouver son bonheur non dans le confort mais dans la découverte et les horizons nouveaux qui peuvent, si on s'en donne la peine, s'ouvrir à nous, au moins un par jour. Bref, partis sur un chemin imprévu, c'était que notre amie Pata-Pitay n'ait pas hésité une seconde qui justifiait une digression. Mais entre nous, avant de nous y mettre, quel charme n'a pas la digression de digression, la digression en chaîne et le narrateur qui revient à son point de départ sans avoir oublié pour un sou ce qui l'animait d'emblée. Le lecteur est un chanceux lorsqu'il sait apprécier les ramifications incompréhensibles et surtout infinies du récit dans lequel il est plongé. Il a le droit de nage libre en eaux troubles sans avoir aucune contrainte d'explicitation rationnelle. Nous reviendrons ensemble, s'il y a le temps, avec Pata-Pitay sur le charme inouïe des digressions. Rappelez-le au cas où cela échapperait à ma vigilance. Le narrateur omniscient est fini. Quel prétentieux celui-là ! Re-bref ! L'hésitation, cette horrible moment de balancement, d'insécurité absolue. Pas la gentille balançoire qui te berce et te rendrait pour un peu doux comme un agneau. Le balancement au-dessus du précipice et sans filet, sans parade, surtout sans personne. Dans le doute, Pata-Pitay le sait mieux que personne, on est parfaitement seul et c'en est le principe même. On est un imbécile au milieu du fil, sans aucune connaissance funambulique, et d'un côté ou de l'autre, non il n'y a personne. Pas parce que les gens sont des méchants pas beaux. Parce que le doute est une activité solitaire. On n'y peut rien. On a beau crié à l'aide dans la forêt amazonienne qui nous entoure, si quelqu'un vient à la rescousse, il est là oui, mais on est toujours incroyablement seul. C'est presque une magie comme le doute isole. On est face à l'autre, on lui parle, il écoute et conseille et l'on ne sent rien d'autre que sa solitude sur ce fil au-dessus du précipice amazonien. Mais aujourd'hui, Pitay (lançons-nous) ne doute pas. Elle se sent toute-puissante. Elle est montée dans un bus en partance sans la moindre hésitation. Chacun ses combats.

mardi 1 août 2017

Pata-Pita ouvre sa gueule

Pata-Pita arriva à la Préfecture, combative. Elle rentre après avoir docilement ouvert son sac pour que le Monsieur vérifie qu'elle n 'ait pas, des fois on sait jamais, un bazooka dans son sac d'écolière. En plus, si on la regarde trois secondes, on voit qu'elle a des yeux de gentille. Ca ne l'énerve plus d'ailleurs. C'est bien la première fois ! Bref, elle entre dans le bâtiment et se renseigne à l'accueil. Elle déteste ça. Ca, ça n'a pas changé. Elle dit en substance à la dame qu'elle est perdue et qu'elle a besoin d'aide, chose terriblement humiliante, on en conviendra quand on a presque quinze ans. La dame en question est une connasse finie. Le sens de l'accueil lui est très propre. Pata-Pita passe son chemin sur cette énième femme d'accueil qui envoie chier le monde. Elle lui dira un petit mot en sortant. Elle sait où aller, c'est pour l'instant le principal. Elle prend l’ascenseur et parvient non sans erreurs à l'entrée du bureau qui la concerne. Je vous passe les détails techniques peu passionnants. Administration française, comme on la connaît tous. Pata-Pita s'assoit en attendant son tour munie de son ticket magique. Elle a très peur, soyons clairs. Elle ne sait absolument pas ce qui l'attend et craint la même amabilité voire pire que la fameuse dame d'accueil et bonne humeur. Elle attend, nerveuse, au moins vingt minutes. Un homme sort d'un bureau et appelle son numéro. Elle se lève. Il la dévisage de haut en bas et demande :
« Où sont tes parents ?
  • Je suis venue seule.
  • Tu es venue seule ?
  • Oui.
  • Pourquoi faire ? Tu ne peux pas faire de démarches seule.
  • Bon, rentrons ici mais c'est du temps perdu.
Les choses commencent mal. Mais Pata-Pita ne se démonte pas, cette fois-ci. Un peu quand même.
  • Alors, que veux-tu chère demoiselle ?
  • Cher Monsieur... je voudrais savoir comment changer de prénom.
  • Tu restes correcte s'il te plaît.
  • Je suis correcte. Vous êtes condescendant.
Patate a disparu. Pata-Pita a définitivement pris le contrôle. Et c'est beau.
  • Eh bien donc ! Condescendant ! Tu as treize ans et tu t'étonnes que je ne te vouvoies pas ?
  • Quinze demain et je me fiches que vous me tutoyiez.
  • Ok. Bon, c'est pour quoi exactement ?
  • Changer de prénom.
  • Changer d'état civil ?
  • Oui (sans conviction, elle n'est pas sûre de comprendre ce qu'il dit.)
  • Eh bien, chère Madame, ce n'est pas ici qu'on fait cela.
  • C'est à la mairie maintenant.
  • Quelle idée ! Tu en as parlé à tes parents ? Ce sont eux qui vont devoir payer ça ! Chaque lettre coûte un bras !
  • Ok . Merci. Bonne journée jeune homme.
Le vieux reste comme un gros lourdaud dans son fauteuil trop étroit pour ses fesses de bibendum. Elle l'entend pester alors qu'elle s'éloigne. Elle s'attendait à être prise de haut. Elle ne s'est pas tue malgré son stress. Peut-être grâce à lui pour une fois. D'habitude, enfin lorsqu'elle était Patate, la peur la figeait et lui empâtait la langue comme une grande gigue (elle n'est pas grande mais elle se sentait géante imbécile) et elle restait les lèvres serrées, parfois même un sourire de honte lui montait aux yeux. Elle avait envie de pleurer dans ces cas-là, et ensuite, une fois sortie du bourbier, elle avait envie d'arracher Patate, de l'encastrer et d'en finir avec elle. C'est chose faite et elle pourrait presque avoir un orgasme si elle savait à quoi cela ressemblait. On n'a pas d'orgasme quand déjà on survit. Elle redescend voir Dame Sourire et elle-même s'amuse d'avance. Elle est galvanisée par sa conversation avec Professeur Connard, là-haut. En plus, elle a les informations qu'elle souhaitait. Cela reste l'essentiel. Non ! C'est ce que n'importe qui se dirait, mais ce n'est pas là l'essentiel. Ce qui se passe aujourd'hui est bien plus essentiel. Elle rend coup pour coup. Au fond, peut-être même encore davantage mais elle ne le sent pas. Elle a trop, excusez-nous mais pas d'autre expression possible ici, fermé sa gueule. Elle a une grande gueule pleine de crocs et de mots acerbes maintenant. Quand il le faut, espérons-le. Sinon, elle deviendra enragée et alors...on pique les enragées. Elle se rend compte aussi, d'un coup, flash dans l'ascenseur, que son nouveau look n'est certainement pas pour rien dans l'agressivité masquée de ses interlocuteurs. Patate était plutôt bien accueillie, même si prise pour une toute petite, toujours moins que son âge. On restait relativement agréable, au pire polie avec elle. Elle ne faisait peur à personne. Personne n'avait rien à craindre d'une petite légumescente prénommée Patate qui parle tout bas et baisse les yeux, habillée comme toutes les autres, encore plus invisible.
Elle se dirige vers le comptoir vide de Dame Sourire :
« Bien le rebonjour, vous me remettez ?
  • Qu'est-ce que tu veux ?
  • Oh rien. Juste te dire que c'est pas joli de mal parler aux gens, surtout quand on est Dame d'Accueil.
Elle fait des guillemets dans l'air. L'autre s'enflamme d'un coup.
  • Non mais pour qui tu te prends sale gosse ?
  • Je t'aide à améliorer tes performances professionnelles … euh (Pata-Pita se penche et regarde son badge pour obtenir le prénom de Madame) Gisèle. Oh merde alors ! Tu t'appelles vraiment Gisèle ?
  • Sors d'ici morveuse !
Elle crie. Un collègue ou responsable, Pita-Patay ne sait pas, accourt. Il semble avoir l'habitude.
  • C'est rien Monsieur. Je m'en vais. Mais dites à Gisèle de faire un peu de yoga. Pour le sourire et les nerfs. Elle a vraiment besoin.
Il ne peut s'empêcher de sourire même s'il se mord les lèvres.
  • Allez, sortez Mademoiselle. Bonne journée.
  • Au revoir Monsieur. Bonne journée à vous.
Et Pata-Pitay sort sous le regard rigolard et bienveillant du fameux Monsieur. Gisèle est en train de s'étouffer. Sur la route. Pata-Pitay va peut-être croiser les pompiers.