dimanche 11 mars 2018

Confie-toi à celle que tu es


Tu sais que tu sais le faire.
Tu penses à
tout
tout
tout ce que tu as appris,
ce qui habite ta tête,
anime tes neurones,
se cache peut-être un peu
parfois,
parce que la peur
ou l'imagination
se pavanent
en devant de scène.
Mais tu vas chercher
tes chers savoirs,
tes sciences aimées,
câlinées,
salvatrices.
Tu te bats pour les pousser vers ton front,
sur le champ de bataille,
aux armes citoyennes !
Tu leur fais confiance.
Ils t'ont sauvé la mise
plus d'une fois,
ils t'ont même
parfois
distinguée et
ô Mon Dieu peut-être fait
admirer.
Tu les aimes comme rien ni personne.
Ce sont eux qui te retiennent parmi les tiens
et te propulsent plus loin que toi.
Seulement,
malgré tout,
tu as peur.
Tu as peur qu'ils s'évanouissent,
ils ne sont pas 100% sûrs,
ils sont humains.
Tu as peur que les irrationnels
fantomatiques
gagnent le terrain.
Une idée,
un jour,
que tu as un million
de fois
entendue,
surgit de ta propre
poitrine.
Tu tournes autour de ta
respiration pour ne pas te
perdre dans les méandres
des irrationnels
fantomatiques.
Tu te regroupes.
Tu te resserres
Tu te condenses.
Et surgit l'émotion imprévue de l'idée
rabâchée,
connue et reconnue :
« Fais confiance à celle que tu es. »
Tu parles.
Tu prononces cette phrase tout haut.
« Fais confiance à ce que tu sais.
Fais confiance à celle que tu es. »

Et le monde se transfigure.

mercredi 7 mars 2018

Grandir

On dit que
nez et oreilles
toute la vie
grandissent.
Sont-ce les seuls ?
Il y a le dos qui se
rabougrit,
les pattes aussi,
les doigts qui se
recroquevillent.
La mémoire qui s'
atrophie.
Ceux qui poussent encore,
mis à part les cancers,
ce sont nez et oreilles.
Les oreilles peuvent démarrer
déjà grandes.
Le nez plutôt mini.
Alors on prend des années,
du pif,
de la feuille.
On sent et comprend
davantage.
On dit aussi qu'on finit de
grandir.
J'ai toujours trouvé
désolante
cette phrase :
« j'ai fini de grandir. »
Meuh non cocotte !
On n'a jamais fini de grandir !
Et c'est reparti pour un tour !
Pour tous les tours jusqu'à la
crevaison finale.
On grandit
des nez et oreilles,
on l'a déjà trop dit.
On grandit de
sa liberté,
celle de l'intérieur
qui pourrit ou nourrit la vie ;
on grandit de
son empathie,
qu'on doit toute construire
parfois ;
on grandit de
son expérience,
elle qui fait hausser les épaules
et sourire ;
on grandit de
son respect des autres
et de soi,
finalement bien plus,
la tâche la plus ardue ;
on grandit de
ses luttes,
vaines à laisser passer,
essentielles à jamais lâcher ;
on grandit de
son rire, de
ses nuances, de
ses choix, du
sens et du non-sens
et leur coexistence.
On grandit jusqu'au dernier
souffle,
si
et seulement si,
on le veut bien.
Ne grandit pas qui juge et trône
la vie.

Qui est le vrai moche ?

« C'est moche... 
Chaque fois qu'ils résonnent,
le radar s'enclenche,
mode automatique,
clic clic,
d'où vient la menace ?
Qui qui ?
Où où ?
Scan exhaustif,
silencieux,
aussi discret que
possible,
analyse sonore
tonale
approfondie,
et quelle flamme dans les yeux.
Stop ;
conclusion de l'examen :
auto-dérision,
auto-rage,
geste d'agacement,
les yeux flambants
OK.
Mais si !
regret,
condescendance,
la tête penchée,
les yeux de
faux chien battu :
pas OK.
Saisir sa batte de baseball
et frapper à l'envi
l'imposteur.
Il est de cette engeance.
Laquelle ?
Cette engeance d'
usurpateurs d'humanité, d'
imbéciles ultra-catégorisateurs, d'
intolérants invétérés, d'
aveugles sans pif et sans ouïe, d'
handicapés propres de leur espèce, d'
arrogants confortables, d'
épanouis étriqués.
Ces mots un jour :
« Votre ami,
il n'entend rien?
Vraiment rien ?
Oh c'est moche ça !
Ne lui dites rien Mon dieu ! »
Je n'ai plus rien à dire,
Madame.

mardi 6 mars 2018

La gosse qui faisait marcher sur la tête ou la société dans la bouche des enfants

C'est une gosse.
Elle a des seins comme des melons
mais elle suce son pouce
pour s'endormir.
Elle parle comme un ministre
puis pleure de ne pas avoir le joujou
qu'elle avait capricé.

C'est une gosse.
Pas voter Mademoiselle !
Pas conduire Mademoiselle !
La société lui dit qu'elle est encore
petite et linotte.
Trop petite,
trop linotte.
Pourtant c'est elle qui dit,
sans manière
sans colère :
« Les mecs me traitent de pute ?
Ils peuvent.
Ca m'est égal.
Je sais moi qui je suis.
Et puis au fond,
qui sont les putes dans l'affaire ?
Moi et mon plaisir ?
ou eux qui font tourner les filles ? »
La conclusion,
implacable
tombe :
« C'est eux les putes.»

La plus paradoxale,
la plus révolutionnaire,
de toutes les phrases que j'ai
retenues de ma vie.
J'ai ri.
Et je l'ai regardée,
la gosse,
la sacrée gosse qui a
osé
penser le monde à l'envers.
Elle a pris le sablier.
Et d'un coup,
l'a retourné
sans crier gare.
Elle a fait marcher
les gens sur la tête.
Sur le pas de la porte,
elle a hésité et puis dit
s'adressant comme à la poignée
qu'elle tenait dans la main :
«c'est quoi en vrai une pute ? »

La société dit d'elle :
« Elle est trop petiote.
Elle ne sait pas penser. »
Et aussi :
«Ces jeunes qui coûtent si cher au contribuable...
Quelle tristesse...»
Ou pire :
« C'est moche... »
Sauf qu'elle,
a pensé plus loin que
tous les horizons qu'on
offre
à ruminer
ou croire
découvrir,
et qui s'autorisent
en maison bonne famille.
Elle a fait sauter
tous les gonds,
elle a payé pour ça
et calmement un jour,
a demandé si
celui qui dans l'affaire
se manquerait le plus de
respect
ne serait pas
plutôt couillu
que mamelue.

dimanche 4 mars 2018

De l'autre côté du miroir

La soirée se passe étrangement. Agréablement. Flo sait qu'il dormir toute la journée du lendemain. Il sait d'avance qu'il sera épuisé. Il tracte jusqu'au plus profond de ses ressources pour s'adapter. Il est dans un autre monde, un vrai autre monde, comme dans un dessin animé, il a passé une barrière, il est de l'autre côté du mur, de l'autre côté du miroir. Il peut voir les deux côtés, sait qu'il appartient au premier mais est irrésistiblement attiré par le second. Jana le traîne partout où elle va. Elle ne fait pas un pas sans lui. Il pourrait être son gamin, son chien ? non ce serait mal interpréter ses attentions, son mec. Mais c'est encore autre chose, une espèce de parrainage. Elle est sa marraine, elle l'introduit dans un nouveau monde et l'accompagne comme un tout-petit. Il se laisse faire. Il n'en a pas l'habitude. Marc a complètement raison. Il se laisse aller enfin, cesse de jouer au bouffon. Il regarde avec curiosité, sans filtre ceux qui l'entourent et tout ce qui se passe. Il ne comprend presque rien mais sent une atmosphère saturée de symboles qui l'enveloppe. Il y est au chaud. Il ne s'ennuie pas une seconde et pourtant, rien ne lui est accessible ou presque. La musique est tellement forte que ceux qui tentent de lui parler s'époumonent vite et lui-même se lasse. Tout le monde met fin à l'échange de conserve sans s'en tenir rigueur.
Au bout de quelques heures, Flo prévient Jana qu'il va prendre l'air sur le balcon, avec quelques décibels en moins. Il fume, appuyé face à la fenêtre coulissante. Il observe la scène à travers les volutes de sa fumée. Il est étourdi par le bruit, l'inconnu, son ventre vide et la nicotine à laquelle il n'a pas touché depuis 16h. Il a un sentiment d'irréel. Il observe les mains danser dans la pièce, s'entrecouper, s'entrelacer sans se toucher, les yeux dans les yeux, les yeux loin des mains parfois parce qu'ils sont chacun incroyablement indépendants. Il ferme les yeux et écoute ce qu'il perçoit. Une musique au volume assourdissant, à peu près normal une fois la fenêtre vitrée fermée en travers. Des rires, tous extraordinaires. Au sens propre du terme. Tous singuliers et uniques. Il y a beaucoup de rires et aucun ne se ressemble. Il n'avait jamais fait autant attention au rire des gens. Ceux-là lui semblent comme celui de Jana, d'une authenticité nécessaire. Quelque chose d'évident. Peut-être que les autres le sont toujours. Mais il ne les écoute pas. Il regarde les sourires et écoute les mots. Là, il ferme les yeux et il écoute les rires. Certains sont presque inaudibles. D'autres tonitruants. Comme tous les rires, direz-vous. Oui, comme tous les rires. Sauf que. Quelque chose tout de même les distingue. Ceux-là n'ont pas de case. Ils ne rentrent pas dans les catégories connues. Vous avez ceux qui rient en cochon, ceux qui rient étouffés, ceux qui rient déployés, ceux qui rient en hoquets, ceux qui rient en cascade. Vous pouvez les décrire. Ceux-là en font partie bien sûr, avec peut-être un peu plus de variantes aux sonorités moins socialement esthétiques ou moins contrôlées tout simplement. Mais c'est autre chose en plus. Il a les yeux fermés. Lui qui aime à toujours tout pouvoir voir tente le grand saut. Il essaye sans les yeux. Le vélo sans les mains. Flo a envie de rire ou de pleurer. Il ne sait pas. Il ne pleure pas de joie. Il ne connaît pas ça. Il ne le dit pas pour ne heurter personne mais il trouve ça absurde. Les larmes ne sont pas faites pour ça pour lui. Les autres sont libres bien entendu. Flo n'est pas à l'aise face à ces larmes-là, il pourrait peut-être l'avouer. Mais sur ce balcon, en pleine nuit, froide, la clope aux lèvres, il a envie de pleurer, les paupières closes, sans sommeil, à écouter les rires les plus vrais qu'il ait jamais entendus. Face à cette réalité, il ne fait pas exprès mais il ne peut plus se permettre de jouer, de rire à sa façon. Il doit trouver une autre manière. Un horizon vierge s'ouvre devant lui. Il doit tout réapprendre. Et ses larmes ont alors un sens.

vendredi 2 mars 2018

Derrière ton beau sourire


Il y a un mois,
d'un coup d'un seul,
Papa au trou,
celui que vous voulez,
le 31 décembre ce con ;
il y a dix jours,
Maman nous a quittés,
c'est-à-dire oui quittés
elle a claqué la porte
à coups de cachetons ;
hier absente,
le frère à Saint-Anne à gérer.
Jamais deux sans trois.
Ce n'est qu'une fiction ?
Qu'un texte ?
écoutez -bien ;
regardez-bien ;
souvenez-vous.
Voilà,
vous l'avez trouvé
cette réalité.
Continuons donc ;
elle revient aujourd'hui,
belle,
haute,
fière,
et gentille,
encore.
Egale à elle-même.

A la dérobée,
on peut la voir seule,
à son bureau,
le visage noir,
les rides enfoncées dans la peau,
au poinçon,
tailladée presque,
le visage ravagé.
Mais encore faut-il chercher.
Ceux qui non
s'étonnent :
«C'est une vraie machine cette femme !
  • Elle est sacrément courageuse !
  • Ouais, ben franchement moi ça me choque. Sacrément glaciale oui !
  • C'est vrai qu'elle a pas l'air.
Ils se retournent.
Elle est là.
Elle a mis bas les masques.
Ses yeux sont rouges de larmes et de rage
au bord des yeux et des lèvres.
Elle ne joue plus à rien.
Ils reculent.
Ils se taisent.
Elle n'a plus l'air du tout,
plus rien du tout.
Elle leur cracherait dessus,
la belle et gentille femme qui se dresse
devant eux,
l'insensible.
Elle est brûlante.
Elle ne bouge pas.
Ils reculent encore.
Elle ne bouge pas encore.
«Choquant ? Qui est choquant ici ? »
Elle hurle : « Qui est choquaaaaant ? »
« Bande de connards.
Les apparences vous suffisent hein ?!
Ce n'est faute d'être
prévenus à ne pas
y croire.
Mais vous vous contentez d'un masque
et d'une allure,
d'un habit
et d'un sourire.
Pauvres débiles profonds !
J'ai honte d'être votre congénère. »
Elle se dirige lentement vers la porte
et lance pour finir :
«Et si j'avais sauté ? »
Elle le regarde
par-dessus son épaule,
les larmes inondant son visage
poli et ses yeux
calmes.
Qui es-tu ?

jeudi 1 mars 2018

Les enquêtes du département V, Jussi ADLER-OLSEN, Ed. Albin Michel. Noblesse de la littérature policière


           En amoureux des livres, on peut encore, malgré toutes nos luttes contre l'élitisme littéraire qui peut se montrer aussi puissant que la paresse intellectuelle, choisir un livre en le considérant comme une simple distraction. Un plaisir à côté de la « vraie » littérature. Bien sûr que ce n 'est pas ce qu'on a envie de penser puisqu'on a envie d'être ouvert d'esprit, sans a priori. Mais les vieux principes reviennent à l'attaque, comme le naturel au galop. Donc, cette simple distraction nous prend dans ses filets. Et pourquoi pas dans ses volutes ? Sa danse, sans arabesques exquises, mais pleine de caractère tout de même. Le Surmoi littéraire impitoyable dit : « la facilité plaît toujours ». Le Surmoi affirme avec arrogance une ineptie insupportable mais qui survit à toutes les guerres, très répandue dans les milieux intellectuels de ce pays.
Mais quand vient le moment de finir ce roman policier qui attache, qui emmène, qui adoucit les jours, que l'on sait qu'il en existe plusieurs autres et que l'on n'hésite qu'une toute petite seconde pour se procurer une autre Enquête du département V, on se dit qu'il est peut-être temps de mépriser avec le cœur cette histoire de littérature moins vraie, moins digne qu'une autre.
Le genre policier, même si la situation s'améliore pour lui, reste victime d'un préjugé défavorable auprès des instances académiques. Il a toujours été ce sous-genre qui amuse, populaire mais pas réellement littéraire.
Plusieurs questions se posent alors : toute littérature se doit-elle d'être littéraire, poétique, esthétique, avant-gardiste, révélante ? La littérature doit-elle être une œuvre d'intellectuelle destinée aux intellectuels ? Bien sûr que non, la réponse est facile et tout le monde peut y répondre même les plus élitistes du monde qui vous diront que Jules Verne est un génie, Alexandre Dumas une immense figure de la littérature française. Mais il sont morts ! Et sans aucun doute, ce statut posthume les aident à devenir extraordinaires. Les morts jouissant d'une aura qui abat les vivants, dans cette société de l'immédiateté. Paradoxe incompréhensible. Incohérence absolue de la ligne du temps. Un livre est toujours un acte intellectuel, pas toujours une œuvre selon certains, pas toujours une création. Cela se discute et cela ne devrait surtout pas être institutionnalisé. Cette subjectivité est ininstitutionnalisable. Chacun voit des œuvres où les résonances se mettent en branle en lui, certains livres provoquent une plus grande adhésion que d'autres, jamais une unanimité, soyons honnêtes. Nous parlons bien ici d'un sentiment interne que les belles phrases, surtout les phrases publiques ne traduisent pas. Le secret de chacun. Et qui n'aime pas Balzac, qui hait Beckett, qui exècre Baudelaire, qui abomine de Beauvoir, ne le crie sur aucun toit. Pourtant, rien de répréhensible. Beaucoup plus facile d'affirmer que l'on déteste les romans de gare, comme il est si péjorativement dit, ou les policiers, sans âme, qui n'enrichissent pas l'être qu'on construit avec nos livres.
Jussi Adler-Olsen offre à ses lecteurs un univers, des personnages que l'on finit par connaître dans leurs moindres recoins, qui interrogent, qui nous suivent dans la journée, au travail, aux toilettes ! Encore une fois, ne nous voilons pas la face. Dans les moments les plus intimes. Parce qu'ils sont dans la tête, inscrits, empreints, encrés, dans le disque dur. Pas seulement dans l'USB amovible. Aussi dans le dur du crâne. Karl, Assad et Rose deviennent une équipe de policiers un peu farfelus à laquelle l'on tient finalement, qu'on attend quand la rêverie s'installe et qu'on peut se réjouir de retrouver même alors qu'on ne s'y attendait pas. Leurs enquêtes, leurs aventures, leur folie qui nous font sourire et doucement, derrière une narration et des dialogues rebondissants, parlent à nos anges et démons, êtres passés, rêvés, à venir. Alors finalement, n'est-ce pas là le principal ? N'est pas cette cloche qui vibre et fait sentir vivant, qui offre du plaisir et redisons-le, adoucit les jours ardus ?
Les beaux mots, les pages d'esthète, les poèmes jamais vus, les romans imprévus, virevoltants, les récits dont on ressort cérébralement grandi, même si l'émotion esthétique est là, elle n'est pas celle du corps et de l'aventure qui nous anime charnellement, me semble-t-il. C'en est une autre, tout aussi noble. Ou alors le clivage n'est qu'une vue de mon esprit.
Et pourquoi pas, dans cette optique, diffuser parallèlement le policier poétique, qui donnera à voir toute la potentialité de ce genre qui se bat comme un lion pour acquérir ses lettres de noblesse avec un courage indéniable ? Aller plus loin ! Ne pas rester dans les rails. Brandir haut et fort comme un genre vendeur oui mais pour de belles raisons, pas seulement commerciales et d'ignorance littéraire. Un genre qui exige un vrai talent et pose une brique à l'édifice du lecteur qui continue de se façonner, livre après livre.