dimanche 9 septembre 2018

Oeil du dedans, oeil du dehors

Quand les yeux
Restent
Rivés
Vers
L’avenir.

Quand les yeux
Pris d’un
Soudain
Nystagmus
Cherchent
Débusquer
Le grand trésor,
Partout autour.

Quand les yeux
Pleins,
Noirs de
Désirs,
Affamés,
Avides même,
Dilatés
Du plaisir
À tenir.

Quand les yeux
Furètent et flairent
Jusqu’au plus
Fou
Recoin
De la terre,
Ferme,
Tangible,
Sûre.

Quand les yeux
S’aventurent
Par tous les vents
De toutes les armes,
Dans tous les rangs,
Pour enfin
Assouvir
L’en-vie.

Je ferme les yeux
Sauvages
Bientôt féroces
D’impuissance,
A croire
Une nouvelle fois
Que les coins et
Rebuts du monde
Combleront
Leur
Espoir.
Il suffit d’un
Et la machine
S’enraye.

Je ferme les yeux
Et je les laisse
Lutter
Pour sortir de
Leur cage.
Vite,
Ils s’épuisent et
Se souviennent
Le dernier
Tour du monde.
Ils sont en sueur,
Perlent
Gouttent de partout,
Les cages fermées
Ne peuvent
Tout endiguer.
Mais ces effluves
Ne sont que de
Sains et collatéraux
Dommages
.

Je ferme les yeux
J’attends
Qu’ils retrouvent
L’en-flamme.
Ravivés,
Comme
Toute post-épopée,
Je les chéris,
Mes joyaux,
Mes trésors,
Et je me déshabille
De pied en cap,
Nue comme un ver.
Mes yeux sont des
Voyeurs ?
Bien entendu !
Mais se
Détournent
Lorsque la vue
Se floute,
La ligne par trop
Interférée.
L’à-peu-près
Finit par les
Exaspérer.
Je dois rester
Nue et entière.
Honnête.
Accessible
Sans brouilleurs,
Dé-brouillée.

Alors,
Mes yeux me
Regardent
Et ensemble
Défrichons
Notre monde
Et l’espoir.

Ils ont repris leurs couleurs
Ineffables.
Ni pleins.
Ni vides.
Aussi insaisissables
Que la nudité
Vraie.



Juliette Arnaud, Comment t'écrire adieu – Editions Belfond

Comment s'écrire soi-même : l'écriture de l'intime insaisissable


Comment t'écrire adieu ? Comment écrire tout ce qui tourbillonne dans la tête, tout ce qui y chante et y flashe ? Comment écrire ce qui ne se laisse pas dompter ? Juliette Arnaud se lance dans cette recherche du récit de soi dans toute sa complexité.

Comme le fil d'une pensée qui lie, relie, délie, dévie, jaillit, foisonne, accélère et ralentit, en suspens puis repartie de plus belle. Nous sommes plongés au cœur d'une pensée qui se déroule presque comme si on la vivait de l'intérieur. On n'en comprend pas tout. C'est le principe même d'une véritable subjectivité. On ne peut pas tout saisir. C'est ainsi. Il faudrait relire et être très pointilleux pour tout entendre et comprendre dans sa résonance avec ce qui précède et ce qui suit.
Juliette Arnaud nous ouvre les portes d'une sensibilité proprement singulière et qui s'affirme dans ses paradoxes. Pas de bienséance de rigueur. Il s'agit bien davantage d'être fidèle à ce qui anime l'intérieur de l'être. Elle écrit sans filtre, parfois abrupte, sans prévenir,

Elle tord la forme du roman et la plie à la forme de sa pensée : entre parenthèses multipliées et références musicales continuelles, elle s'affranchit de nombres de contraintes de l'écrit et de son support silencieux de prime abord. La poésie n'est pas silencieuse me direz-vous. Oui mais elle chante la mélodie du langage. Ici, la musique est partout, et l'on doit ouvrir ses oreilles en même temps que ses yeux et son esprit lecteur qui n'a généralement pas nécessité d'oreille, ni absolue ni autre. Ici, l'ouïe est convoquée en permanence et l'exercice est ardu mais les chansons font aussi cette histoire. Pas seulement les mots. Une forme d'intertextualité, pas inédite, mais rarement aussi présente.
En parlant des mots, tous ont leur place dans Comment t'écrire adieu, du plus soutenu au plus familier voire grossier. La vraie vie intérieure ne fait pas le tri entre toutes ces facettes de nous qui s'entremêlent et peut gueuler férocement que « la mémoire est une salope. » (p.135). En écrivant nous clivons d'habitude bien gentiment les bons et les mauvais mots, par souci de cohérence et par souci du lecteur.
La narratrice n'a absolument pas l'intention de prendre soin du lecteur. Elle est exigeante. Si vous attendez que l'on vous berce. N'ouvrez pas même la première page. Vous aurez de toute façon d'emblée le mal de mer. Juju est complice et intime avec sa langue et ses mots, tout l'éventail qui s'offre à elle. Elle s'arme de cette langue sans concessions et imprévisible pour, si ce n'est malmener, du moins provoquer et narguer le lecteur qui s'approche. Elle est drôle elle qui est « devenue adulte. Mais pas de [s]on plein gré[...] » (p.72), elle force au lâcher prise sur sa propre pensée, elle force à la suivre dans les méandres de la sienne. Et l'on doit vraiment accepter de s'y enfoncer comme dans une forêt touffue pour lire ce roman.

Juju tourne l'humain en dérision, exprime avec humour et pudeur une épreuve de vie incontestablement douloureuse. L'humain est un animal parmi d'autres et La narratrice ne se prive pas d'user de comparaisons animales burlesques. De la mise en scène oui. De la théâtralité bien sûr. Mais jamais sans un deuxième degré qui remet les choses en perspective. Et puis, l'honnêteté est là et nous accroche. Des remarques sur de tous petits riens de tous les jours mais qui parlent, car ils sont au fond de notre tête sans sortir de notre bouche. Politesse. Peur du ridicule surtout. Mais le ridicule ne tue pas. Et l'honnêteté est bien plus puissante que lui.
L'objectif de toute l'entreprise de notre chère narratrice, c'est de parvenir à être elle et à être où elle est. L'objectif de tout cela, c'est d'arriver au « plein-emploi d'elle-même et c'est ardu pour les femmes en général, […]. » (p.114) Juliette Arnaud parle au final du fait d'être soi en tant que femme moderne qui tente tout pour vivre libre mais pas seule.
Comment t'écrire adieu est un roman de notre décennie. Il est d'actualité. Il paraît léger de prime abord. Il n'en est rien. Il virevolte et vous entraîne dans sa course infernale et comique, celle de la vie et ses douleurs d'amour. Il est plein de sens et de voix. Vous n'en ressortirez pas indemnes. Un coup de pied dans la fourmilière. Peut-être qu'on aimerait bien s'autoriser aussi.

Juliette Arnaud, Comment t'écrire adieu – Editions Belfond – 9782714479938 -  17 €


samedi 8 septembre 2018

Sfar est un je

Son livre en mains,
La mer intérieure
Grabuge
Ronronne
De plaisir.
Son livre dans mes mains,
Un petit morceau de
Lui,
Inconnu,
Juste un nom,
Des œuvres
Entendues encensées
Par le grand censeur
Frère.
Un inconnu
Dont j’admire
Fraternellement
Le talent.
Ma confiance est
Sans bornes
Quand cet homme-là
Aime.
Son livre entre les mains,
Il prend forme.
Pas de pas à pas,
Un direct en mer intérieure.
Boxeur à
Coups de crayon,
L’artiste est un vivant
Sur-le-champ.
La main seule et
Son arme,
Souvent.
L’on ne s’aventure pas
Au-delà du
Nom couverture et
De la droite
Ou gauche
Scripte.
Cryptage
Mutuellement
Scellé.
Lui non dit
Je
Je
Je
Ferme
Humble
Pas joli.
Je
N’est pas fait pour
Les jolis cœurs.
Je
Je
Je
Sans miroir narcisse,
Un je
Sans ménage-
Ment,
Démenteur,
Démé-
Nageur,
Déjoueur
Des tours
Gigolos
Du monde qui
Tourne.
Un je
Qui appelle
Tu,
Qui baigne
Bien gentiment
Dans sa
Jacente
Mare mer
Intestine.
Il dit
Je
Je
Je
Pas pavaneur,
Provocateur,
Percée
Dans la polie police
Des mœurs.
Le je
Osé,
Obèse d’aucune
Caresse oblique
Et louche.
Le je
Juste
Je de
Sa mer intérieure.
Il a foré
Son grand canal
De Suez
Et
Ce je-là se
Lit
Avec un
Bond
Au sein,
Réveille
Le je
Maladroitement
Masqué.
A poil
Je
S’en va
Vadrouiller
Dans le
Vrai monde

mercredi 5 septembre 2018

Chinelo Okparanta, traduit de l 'anglais par Carine Chichereau, Sous les branches de l'udala – Editions Belfond

Amours interdites en terres nigérianes


Chinelo Okparanta rouvre le thème des liaisons dangereuses. Ici, c'est de l'homosexualité dont il est question mais au fond de l'entêtement des hommes et de leurs lois, de l'entêtement de l'amour aussi. De cette lutte millénaire, qui sortira vainqueur ?

       Sous les branches de l'udala est l'histoire d'Ijeoma, depuis les années 70 jusqu'à nos jours. Elle nous raconte ses épreuves, celles d'une petite fille qui grandit dans la guerre, entourées de morts, soumise à la faim, puis surtout d'une jeune fille et femme qui devra se confronter à l'impitoyable carcan de la société nigériane. Étonnamment, la douleur de la guerre et d'un pays en feu puis à l'équilibre fragile n'est pas celle que l'on attendrait et surtout pas la seule qui abîme une vie. Loin de là.
En effet, Ijeoma aime les femmes mais cela lui est absolument interdit. On l'enjoint de se défaire de ce démon qui l'habite, de cette malédiction. Et elle prie, avec sa mère, elle lit La Bible et entend résonner « l'abomination » que ses amours représentent. Chaque jour, elle entend la voix de sa mère, écho de la voix de tous, qui lui montre sa folie. Mais elle n'entend jamais la voix de Dieu qu'elle appelle au secours tant et tant pour la délivrer du Mal, Amen.
        C'est ici une écriture brillante de l'abandon et de la séparation. Devoir s'éloigner. Devoir oublier. Devoir aimer ceux que l'on vous ordonne d'aimer. Parce que c'est ainsi. Parce qu'il n'en va pas autrement. Parce que l'on n'est pas libre d'aimer une femme quand on en est déjà une, que l'homme et la femme sont les deux roues d'une même bicyclette et qu'il n'y a pas d'autre combinaison à envisager. Peu à peu, Ijeoma s'enfonce dans une existence dont elle n'a rien choisi. Parce qu'il faut essayer, faire des efforts pour être « normale ». L'injustice est poignante. Le lecteur ne peut que sombrer comme l'héroïne dans le désespoir. Le désespoir de devoir se vider de sa vérité intérieure, de devoir se trahir, mentir et ne pas être réelle. Être celle que l'on attend de vous. Et cela parle à chacun d'entre nous, sans aucun doute.
Mais l'écriture de Chinelo Okparanta non, n'est pas brillante à proprement parler. Elle est bien plutôt mate. Franche. Charnelle. Quelque chose de profondément authentique qui donne aux émotions une intensité farouche. La douleur d'Ijeoma étreint. Et son impuissance est à hurler de rage. La poitrine bondit. Les intestins se tordent. Quelque chose de tripal.

      Chinelo Okparanta écrit l'homosexualité féminine dans la société nigériane. Impitoyable. Elle écrit la toute-puissance des traditions, de la religion et de l'Eglise, l'étroitesse de la liberté et la nécessité de se plier aux règles, sous peine de mort. Parce qu'en effet, l'auteure n'hésite pas à dire que c'est bien la mort que l'on risque au Nigeria lorsqu'on n'aime pas la personne qu'il faut. Ceux qui ne respectent pas les normes sont monstrueux. Le Bien et le Mal sont clairement définis et sans appel.
La narration ne se déroule pas de nos jours alors on peut toujours se dire que..., fiction. On peut. Mais Chinelo Okparanta veille à percuter et, sauf si l'on est un as de la cécité intellectuelle, il est impossible de ne pas entendre la réalité qui s'écrit derrière la fiction. Entendons-nous bien : ce roman n'est pas un pamphlet, n'est pas non plus un documentaire. L'héroïne raconte, coule son histoire comme une rivière accidentée, nous entraîne dans son lit : un roman. Mais comme les vrais romanciers, l'auteure cuisine le réel dans l'imaginaire et les entremêlent avec un naturel émerveillant.

       Les rêves, les contes traditionnels sont d'ailleurs là qui ponctuent le récit de merveilleux et de fantastique. Ils sont cruels et magiques, tous autant qu'ils sont. Ils empêchent le repos de l'âme. Ils prennent la place que la société vole aux sentiments. Ils révèlent l'être et chargent comme un taureau en furie : cauchemars, flashs, rêves érotiques, comptines... Peu importe la forme, l'irréfragable noyau intérieur luttera jusqu'au bout.


Chinelo Okparanta, traduit de l 'anglais par Carine Chichereau, Sous les branches de l'udala – Editions Belfond – 9782714475954 -


mardi 4 septembre 2018

Alain Jaspard, Pleurer des rivières - Editions Héloïse d'Ormesson

Pleurer des rivières mais sourire à travers les larmes

Alain Jaspard, avec humour et finesse, raconte des personnages attachants et gais, atteints de certains désespoirs aussi. Une histoire de la vraie vie en somme. Lecture intelligente et rafraîchissante. 
 
        Pleurer des rivières : comme ce titre est dramatique ! me direz-vous. Oui certes, le titre l'est. Enfin si l'on y regarde de plus près, l'image est farfelue quand même. Au secours ça déborde ! Mais l'on ne s'en rend sans doute compte qu'après lecture. S'agit-il de faire croire au lecteur à un mélodrame et de le surprendre dans sa mélancolie préfabriquée ? Stratagème d'écrivain ? Si c'est le cas, réussi.
Bien sûr que Séverine pleure des rivières. Bien sûr qu'elle souffre de ne pas être mère. Puisque c'est bien là le drame, son impuissance à enfanter. Julien ne pleure pas même s'il a le cœur serré. Elle pleure pour deux. Ben oui ! Séverine et ses rivières, ça suffit pour eux deux. Les autres, Franck, Sammy, Mériem, le brigadier sont des gens du banal, qui pleurent sans doute mais on ne les y voit pas, et surtout, ils nous font sourire et parfois rire.
        Le drame de Séverine et autour, des morceaux de vie, des bouts d'univers qui se rejoignent. Des univers qui ne sont en aucun cas voués à se rencontrer mais Séverine et ses rivières les nouent, sans même vraiment le vouloir. Tout est possible pour un bébé. La bourgeoisie aisée, les gens du voyage, le fonctionnaire de Police, le Professeur de médecine se retrouvent dans un melting-pot, reflet de la pluralité de notre société. On ne les connaît pas très bien au final, tous. On les rencontre plutôt. Comme ils se rencontrent et s'aiment pour certains.
Et au final surgissent les folies auxquelles on est prêt quand un désespoir pointe son nez. Et milieu social ou autre catégorie carcan n'ont alors plus rien à voir là-dedans.

      Ce roman est d'emblée amoureux, grave et farfelu. C'est une sorte de drame bouffon pourrait-on dire. Même si la douleur et les duretés de la vie se racontent, le ton reste primesautier. Pas naïf. Juste l'idée que l'on doit avancer, malgré tout, chacun dans ses problèmes et avec ses solutions.
Une bienveillance bienvenue traverse ce récit. Le narrateur, les personnages. Rien n'est parfait hein ! Ne nous emballons pas. Mais ce défaut de cruauté et de violence qui parfois apaise l'âme. Sans doute également une forme de regard amusé et tendre sur les choses et les gens.
        La lecture est légère et fluide. Rien de prétentieux et même une bonne dose de désinvolture et de dérision. Les résonances avec notre propre réalité nous amusent et ne peuvent certainement pas nous échapper.

     Alain Jaspard tente avec succès un style personnel, qui nous rapproche de la vraie vie. Pas d'aventures stylistiques révolutionnaires. Mais des jeux avec les mots, une langue qu'on prend à pleines mains et qui est tout aussi digne d'être populaire.


Alain Jaspard, Pleurer des rivières – Editions Héloïse d'Ormesson – 9782350874746 -



dimanche 2 septembre 2018

Paola Masoni, traduit de l'Italien par Marilène Raiola, La Masaia, Naissance et mort de la fée du foyer – Editions de La Martinière

Un conte philosophique révolutionnaire : la société, la femme et l'âme


Féministe, anti-conformiste, l'âme révolutionnaire, Paola Masino nous entraîne dans un conte drôle et inquiétant à la fois questionnant le sens de l'existence. Ni plus ni moins ; ouvertement. Et elle dresse pour cela un douloureux et incisif portrait de la vie d'une femme. D'une actualité déconcertante.

           La Massaia, Naissance et mort de la fée du foyer : ces titre et sous-titre nous donnent un aperçu immédiat de la tonalité de ce qui nous attend dans cet ouvrage. Ironique d'un bout à l'autre, burlesque, farfelu, tout est hors normes dans ce roman. Tout est révolutionnaire. Tout travaille avec éclat à déborder les règles auxquels nous sommes soumis et nous soumettons.
         Ce livre est une révolte à lui seul. Le fond et la forme ne cessent de se rebeller. Il ne faut jamais séparer le fond de la forme, certes. Mais beaucoup d'ouvrages aujourd'hui travaillent peu la forme. La forme exprime intrinsèquement le fond et la structure du récit est une histoire et une révolution à elle seule. Conte philosophique, conte merveilleux, fable, légende, fresque sociale, biographie, pièce de théâtre, mémoires : toutes ces formes sont contenues dans La Massaia. Mais le lecteur n'est pas vraiment perdu. Ce sont des formes qu'il connaît, assez classiques finalement, seulement agencées avec une ironie, une désinvolture feinte et une finesse provocante indéniables. L'on ne cesse d'avoir des références qui viennent à l'esprit, surgissant sans qu'on le veuille, l'auteur certainement les faisant surgir avec espièglerie : Platon, Voltaire, Shakespeare, Balzac, La Bible bien sûr etc. La liste exhaustive en est impossible et elle appartient sans doute aussi à chacun dans sa sensibilité et dans l'agrégat de livres qui l'ont forgé. C'est un vrai plaisir que ce foisonnement de littératures qui s'entremêlent, honorées et ridiculisées tout à la fois et en permanence. Précurseur, puisque le texte date véritablement des années 1936-37, le théâtre de l'absurde est déjà à l’œuvre ici. Ce roman devrait être placé au rang des classiques.
         Sans vergogne, Paola Masino qui ne déguise pas vraiment son narrateur et dont on devine la voix sans peine, s'attaque aux institutions, la famille, la religion, le pouvoir politique, l'éducation, la place de la femme dans la société, à de nombreux tabous et notamment la mort. La Massaia est une enfant anormale, une tare, un fardeau. Elle pense, elle ose penser alors que « penser est un vilain défaut, n'est-ce pas ? » (p.291) et ne pas aimer le monde matériel comme il lui est proposé. Elle devient la femme parfaite, dans une métamorphose qui n'a rien de magique : la société et ses normes sont passées par là, rouleaux compresseurs imparables, saupoudrées de culpabilité, du désir de se conformer, de faire plaisir, toujours faire plaisir, et la folie matérielle prend le pas sur l'esprit. Il s'agit même pour elle de s'empêcher de rêver au bout du compte. Car les rêves dérangent les apparences, la superficialité du monde, la bienséance implacable qui plonge dans une lente agonie. La Massaia est dans l'impossibilité absolue de s'accomplir, plus elle s'oublie, se sacrifie, plus elle est encensée. Se trahir soi-même est donc le succès que flatte la société. « [...]tout le monde m'exhorte à me mentir à moi-même » (p.241) Et l'incompréhension mutuelle est de mise.
         Le personnage principal est une femme et c'est autour d'elle que se construit le récit, dans un esprit féministe bien sûr. Il est question de la femme-objet, de la femme réifiée pour le plus grand plaisir de tous. La femme désâmée qui pourtant porte le poids des autres sur ses épaules.
Mais derrière elle, les hommes bien que moqués sont tout aussi prisonniers. Et donc la grande question du sens de l'existence se pose. Elle se pose en réalité dès les premières pages intrigantes, avec cette drôle d'enfant qui vit dans une malle et se nourrit de pain moisi. Et l'on se doute que la réponse à cette question est acerbe et sans concessions.

        Des moments de merveilleux, oniriques viennent ponctuer le récit, parfois fantastique, un peu effrayant, parfois simplement merveilleux quand les objets prennent vie pour la jeune fille. Et la poésie de ces passages est aussi chaleureuse que le reste est mordant.

        « Le monde est un théâtre » : Paola Masoni n'est ni la première ni la dernière à le dénoncer. Mais son combat contre les carcans dénaturants de la société s'inscrit dans l'histoire littéraire. Le foisonnement des formes, des couleurs et des idées est envoûtant. L'on a envie après cette lecture avec La Massaia de scander : « Tu n'as besoin de personne pour te trouver et t'accomplir. »(p.141)


Paola Masoni, traduit de l'Italien par Marilène Raiola, La Masaia, Naissance et mort de la fée du foyer – Editions de La Martinière – 9782732485928 

samedi 1 septembre 2018

Vincent Villeminot, Fais de moi la colère – Editions Les Escales

Le monstre et l'amour : de la haine à la colère de vie


Un roman qui n'en est pas vraiment un : une poésie, un récit mythologique, une grande allégorie qui touche nos entrailles les plus enfouies. Un premier texte de littérature générale aux allures déconcertantes d’œuvre accomplie. A lire et relire.

Vincent Villeminot est libre. Il démusèle l'écriture, il désencage les bêtes féroces qui nous habitent, il libère le plus indicible de nous. Il libère le monstre. La poésie du monstre, à chaque ligne, à chaque pas dans cet univers si particulier qu'il construit peu à peu, sous nos yeux. Le monde d'Ismaëlle puis d'Ismaëlle et Ezechiel se bâtit peu à peu, à partir d'une béance, du trou noir des origines. A travers une rencontre interdite et une épreuve herculéenne, les deux jeunes gens juste sortis de l'enfance se confrontent à l'autre, à la fascination qu'il exerce et à leurs peurs les plus intestines.

Fais de moi la colère est bien plus qu'un roman. C'est un récit profondément poétique, mais aussi allégorique et mythologique. Un style épuré, bref, mais chaque mot est une image aux multiples facettes. Les sens se démultiplient. Les strates du réel, plurielles, infinies dans quelques mots qui s'entrechoquent et se résonnent. Cependant la réalité facile, entendons l'accessible immédiat, a peu de place. Il faut en faire son deuil et se laisser porter par les couches moins visibles, plus dangereuses ? de l'existence et de l'écriture qui en est la voix sublimante. La fantasmatique collective est partout, la mythologie prend sa place, l'allégorie biblique ne manque pas à l'appel. Un récit de l'humanité.
La mort scande son refrain comme une toile de fond inéluctable. Jusqu'à sembler familière et ne plus faire peur. Jusqu'à bercer. Jusqu'à faire sourire peut-être, non de joie mais de tendresse. Plus brutale la voracité, la dévoration qui nous tuent et qui détruisent toute vie sur leur passage, celles même de l'enfant dans le ventre de sa mère ouvrent leur gueule à chaque page. L'auteur brandit les entrailles déchirées et les dents de la mer sans complaisance aucune. Peut-être même avec provocation. Toi lecteur, jusqu'où peux-tu entendre la vérité des tiens et la tienne propre ? Jusqu'où es-tu capable de tenir les yeux ouverts ?

Cette cruauté intrinsèque n'empêche et même au contraire nous dirions, permet la poésie du monstre. Une poésie sensuelle, charnelle, holistique. Qui fait penser à une poésie Baudelairienne. Difficile de ne la chasser de son esprit par moments tant les deux se font écho.
Les corps sont nus, radiographiés, sentis de l'intérieur. Ils sont ceux que nous vivons et non ceux que nous regardons, comme il est coutume dans notre vie actuelle. La nature, son eau, sa terre, son ciel, ses bases, ses fondements, ses limites colorent et odorent la lecture. Hallucinations ? On pourrait parfois se croire fou... Les règnes se mêlent, nous sommes « des animaux humains » (p.252), Ezéchiel se sent chien, l'eau du lac est une peau et les avions des aigles tournoyants.

La colère est celle qui doit avec joie nous emplir plutôt que la convoitise et la voracité, l'appétit insatiable du désir humain. L'appétit insatiable que notre société consumériste évoquée dans ses lumières bleues d'écrans clignotants dans la nuit, étoiles modernes.

Qui sommes-nous ? Pouvons-nous le savoir ? Nous appartenons-nous, nous qui « plongeons comme un jouet dans la baignoire de Dieu » (p.217) ? Questions éternelles dans un récit d'une singularité flamboyante. Une lecture lente, à recommencer encore et encore, une écriture allégorique aux interprétations inépuisables.
Et cette formidable émotion esthétique, inévitable, bouleversante. Souvent inquiétante. « Inquiétante étrangeté ».


Vincent Villeminot, Fais de moi la colère – Editions Les Escales – 9782365693400 – 17,90