Quand les yeux
Restent
Rivés
Vers
L’avenir.
Quand les yeux
Pris d’un
Soudain
Nystagmus
Cherchent
Débusquer
Le grand trésor,
Partout autour.
Quand les yeux
Pleins,
Noirs de
Désirs,
Affamés,
Avides même,
Dilatés
Du plaisir
À tenir.
Quand les yeux
Furètent et flairent
Jusqu’au plus
Fou
Recoin
De la terre,
Ferme,
Tangible,
Sûre.
Quand les yeux
S’aventurent
Par tous les vents
De toutes les armes,
Dans tous les rangs,
Pour enfin
Assouvir
L’en-vie.
Je ferme les yeux
Sauvages
Bientôt féroces
D’impuissance,
A croire
Une nouvelle fois
Que les coins et
Rebuts du monde
Combleront
Leur
Espoir.
Il suffit d’un
Et la machine
S’enraye.
Je ferme les yeux
Et je les laisse
Lutter
Pour sortir de
Leur cage.
Vite,
Ils s’épuisent et
Se souviennent
Le dernier
Tour du monde.
Ils sont en sueur,
Perlent
Gouttent de partout,
Les cages fermées
Ne peuvent
Tout endiguer.
Mais ces effluves
Ne sont que de
Sains et collatéraux
Dommages
.
Je ferme les yeux
J’attends
Qu’ils retrouvent
L’en-flamme.
Ravivés,
Comme
Toute post-épopée,
Je les chéris,
Mes joyaux,
Mes trésors,
Et je me déshabille
De pied en cap,
Nue comme un ver.
Mes yeux sont des
Voyeurs ?
Bien entendu !
Mais se
Détournent
Lorsque la vue
Se floute,
La ligne par trop
Interférée.
L’à-peu-près
Finit par les
Exaspérer.
Je dois rester
Nue et entière.
Honnête.
Accessible
Sans brouilleurs,
Dé-brouillée.
Alors,
Mes yeux me
Regardent
Et ensemble
Défrichons
Notre monde
Et l’espoir.
Ils ont repris leurs couleurs
Ineffables.
Ni pleins.
Ni vides.
Aussi insaisissables
Que la nudité
Vraie.
dimanche 9 septembre 2018
Juliette Arnaud, Comment t'écrire adieu – Editions Belfond
Comment
s'écrire soi-même : l'écriture de l'intime insaisissable
Comment
t'écrire adieu ? Comment écrire tout ce qui tourbillonne
dans la tête, tout ce qui y chante et y flashe ? Comment écrire
ce qui ne se laisse pas dompter ? Juliette Arnaud se lance dans
cette recherche du récit de soi dans toute sa complexité.
Comme
le fil d'une pensée qui lie, relie, délie, dévie, jaillit,
foisonne, accélère et ralentit, en suspens puis repartie de plus
belle. Nous sommes plongés au cœur d'une pensée qui se déroule
presque comme si on la vivait de l'intérieur. On n'en comprend pas
tout. C'est le principe même d'une véritable subjectivité. On ne
peut pas tout saisir. C'est ainsi. Il faudrait relire et être très
pointilleux pour tout entendre et comprendre dans sa résonance avec
ce qui précède et ce qui suit.
Juliette
Arnaud nous ouvre les portes d'une sensibilité proprement singulière
et qui s'affirme dans ses paradoxes. Pas de bienséance de rigueur.
Il s'agit bien davantage d'être fidèle à ce qui anime l'intérieur
de l'être. Elle écrit sans filtre, parfois abrupte, sans prévenir,
Elle
tord la forme du roman et la plie à la forme de sa pensée :
entre parenthèses multipliées et références musicales
continuelles, elle s'affranchit de nombres de contraintes de l'écrit
et de son support silencieux de prime abord. La poésie n'est pas
silencieuse me direz-vous. Oui mais elle chante la mélodie du
langage. Ici, la musique est partout, et l'on doit ouvrir ses
oreilles en même temps que ses yeux et son esprit lecteur qui n'a
généralement pas nécessité d'oreille, ni absolue ni autre. Ici,
l'ouïe est convoquée en permanence et l'exercice est ardu mais les
chansons font aussi cette histoire. Pas seulement les mots. Une forme
d'intertextualité, pas inédite, mais rarement aussi présente.
En
parlant des mots, tous ont leur place dans Comment t'écrire
adieu, du plus soutenu au plus familier voire grossier. La vraie
vie intérieure ne fait pas le tri entre toutes ces facettes de nous
qui s'entremêlent et peut gueuler férocement que « la mémoire
est une salope. » (p.135). En écrivant nous clivons d'habitude
bien gentiment les bons et les mauvais mots, par souci de cohérence
et par souci du lecteur.
La
narratrice n'a absolument pas l'intention de prendre soin du lecteur.
Elle est exigeante. Si vous attendez que l'on vous berce. N'ouvrez
pas même la première page. Vous aurez de toute façon d'emblée le
mal de mer. Juju est complice et intime avec sa langue et ses mots,
tout l'éventail qui s'offre à elle. Elle s'arme de cette langue
sans concessions et imprévisible pour, si ce n'est malmener, du
moins provoquer et narguer le lecteur qui s'approche. Elle est drôle
elle qui est « devenue adulte. Mais pas de [s]on plein
gré[...] » (p.72), elle force au lâcher prise sur sa propre
pensée, elle force à la suivre dans les méandres de la sienne. Et
l'on doit vraiment accepter de s'y enfoncer comme dans une forêt
touffue pour lire ce roman.
Juju
tourne l'humain en dérision, exprime avec humour et pudeur une
épreuve de vie incontestablement douloureuse. L'humain est un animal
parmi d'autres et La narratrice ne se prive pas d'user de
comparaisons animales burlesques. De la mise en scène oui. De la
théâtralité bien sûr. Mais jamais sans un deuxième degré qui
remet les choses en perspective. Et puis, l'honnêteté est là et
nous accroche. Des remarques sur de tous petits riens de tous les
jours mais qui parlent, car ils sont au fond de notre tête sans
sortir de notre bouche. Politesse. Peur du ridicule surtout. Mais le
ridicule ne tue pas. Et l'honnêteté est bien plus puissante que
lui.
L'objectif
de toute l'entreprise de notre chère narratrice, c'est de parvenir à
être elle et à être où elle est. L'objectif de tout cela, c'est
d'arriver au « plein-emploi d'elle-même et c'est ardu pour les
femmes en général, […]. » (p.114) Juliette Arnaud parle au
final du fait d'être soi en tant que femme moderne qui tente tout
pour vivre libre mais pas seule.
Comment
t'écrire adieu est un roman de notre décennie. Il est
d'actualité. Il paraît léger de prime abord. Il n'en est rien. Il
virevolte et vous entraîne dans sa course infernale et comique,
celle de la vie et ses douleurs d'amour. Il est plein de sens et de
voix. Vous n'en ressortirez pas indemnes. Un coup de pied dans la
fourmilière. Peut-être qu'on aimerait bien s'autoriser aussi.
Juliette
Arnaud, Comment t'écrire adieu – Editions Belfond – 9782714479938 - 17 €
samedi 8 septembre 2018
Sfar est un je
Son livre en mains,
La mer intérieure
Grabuge
Ronronne
De plaisir.
Son livre dans mes mains,
Un petit morceau de
Lui,
Inconnu,
Juste un nom,
Des œuvres
Entendues encensées
Par le grand censeur
Frère.
Un inconnu
Dont j’admire
Fraternellement
Le talent.
Ma confiance est
Sans bornes
Quand cet homme-là
Aime.
Son livre entre les mains,
Il prend forme.
Pas de pas à pas,
Un direct en mer intérieure.
Boxeur à
Coups de crayon,
L’artiste est un vivant
Sur-le-champ.
La main seule et
Son arme,
Souvent.
L’on ne s’aventure pas
Au-delà du
Nom couverture et
De la droite
Ou gauche
Scripte.
Cryptage
Mutuellement
Scellé.
Lui non dit
Je
Je
Je
Ferme
Humble
Pas joli.
Je
N’est pas fait pour
Les jolis cœurs.
Je
Je
Je
Sans miroir narcisse,
Un je
Sans ménage-
Ment,
Démenteur,
Démé-
Nageur,
Déjoueur
Des tours
Gigolos
Du monde qui
Tourne.
Un je
Qui appelle
Tu,
Qui baigne
Bien gentiment
Dans sa
Jacente
Mare mer
Intestine.
Il dit
Je
Je
Je
Pas pavaneur,
Provocateur,
Percée
Dans la polie police
Des mœurs.
Le je
Osé,
Obèse d’aucune
Caresse oblique
Et louche.
Le je
Juste
Je de
Sa mer intérieure.
Il a foré
Son grand canal
De Suez
Et
Ce je-là se
Lit
Avec un
Bond
Au sein,
Réveille
Le je
Maladroitement
Masqué.
A poil
Je
S’en va
Vadrouiller
Dans le
Vrai monde
La mer intérieure
Grabuge
Ronronne
De plaisir.
Son livre dans mes mains,
Un petit morceau de
Lui,
Inconnu,
Juste un nom,
Des œuvres
Entendues encensées
Par le grand censeur
Frère.
Un inconnu
Dont j’admire
Fraternellement
Le talent.
Ma confiance est
Sans bornes
Quand cet homme-là
Aime.
Son livre entre les mains,
Il prend forme.
Pas de pas à pas,
Un direct en mer intérieure.
Boxeur à
Coups de crayon,
L’artiste est un vivant
Sur-le-champ.
La main seule et
Son arme,
Souvent.
L’on ne s’aventure pas
Au-delà du
Nom couverture et
De la droite
Ou gauche
Scripte.
Cryptage
Mutuellement
Scellé.
Lui non dit
Je
Je
Je
Ferme
Humble
Pas joli.
Je
N’est pas fait pour
Les jolis cœurs.
Je
Je
Je
Sans miroir narcisse,
Un je
Sans ménage-
Ment,
Démenteur,
Démé-
Nageur,
Déjoueur
Des tours
Gigolos
Du monde qui
Tourne.
Un je
Qui appelle
Tu,
Qui baigne
Bien gentiment
Dans sa
Jacente
Mare mer
Intestine.
Il dit
Je
Je
Je
Pas pavaneur,
Provocateur,
Percée
Dans la polie police
Des mœurs.
Le je
Osé,
Obèse d’aucune
Caresse oblique
Et louche.
Le je
Juste
Je de
Sa mer intérieure.
Il a foré
Son grand canal
De Suez
Et
Ce je-là se
Lit
Avec un
Bond
Au sein,
Réveille
Le je
Maladroitement
Masqué.
A poil
Je
S’en va
Vadrouiller
Dans le
Vrai monde
mercredi 5 septembre 2018
Chinelo Okparanta, traduit de l 'anglais par Carine Chichereau, Sous les branches de l'udala – Editions Belfond
Amours
interdites en terres nigérianes
Chinelo
Okparanta rouvre le thème des liaisons dangereuses. Ici, c'est de
l'homosexualité dont il est question mais au fond de l'entêtement
des hommes et de leurs lois, de l'entêtement de l'amour aussi. De
cette lutte millénaire, qui sortira vainqueur ?
Sous
les branches de l'udala
est l'histoire d'Ijeoma, depuis les années 70 jusqu'à nos jours.
Elle nous raconte ses épreuves, celles d'une petite fille qui
grandit dans la guerre, entourées de morts, soumise à la faim, puis
surtout d'une jeune fille et femme qui devra se confronter à
l'impitoyable carcan de la société nigériane. Étonnamment, la
douleur de la guerre et d'un pays en feu puis à l'équilibre fragile
n'est pas celle que l'on attendrait et surtout pas la seule qui abîme
une vie. Loin de là.
En
effet, Ijeoma aime les femmes mais cela lui est absolument interdit.
On l'enjoint de se défaire de ce démon qui l'habite, de cette
malédiction. Et elle prie, avec sa mère, elle lit La Bible et
entend résonner « l'abomination » que ses amours
représentent. Chaque jour, elle entend la voix de sa mère, écho de
la voix de tous, qui lui montre sa folie. Mais elle n'entend jamais
la voix de Dieu qu'elle appelle au secours tant et tant pour la
délivrer du Mal, Amen.
C'est
ici une écriture brillante de l'abandon et de la séparation. Devoir
s'éloigner. Devoir oublier. Devoir aimer ceux que l'on vous ordonne
d'aimer. Parce que c'est ainsi. Parce qu'il n'en va pas autrement.
Parce que l'on n'est pas libre d'aimer une femme quand on en est déjà
une, que l'homme et la femme sont les deux roues d'une même
bicyclette et qu'il n'y a pas d'autre combinaison à envisager. Peu à
peu, Ijeoma s'enfonce dans une existence dont elle n'a rien choisi.
Parce qu'il faut essayer, faire des efforts pour être « normale ».
L'injustice est poignante. Le lecteur ne peut que sombrer comme
l'héroïne dans le désespoir. Le désespoir de devoir se vider de
sa vérité intérieure, de devoir se trahir, mentir et ne pas être
réelle. Être celle que l'on attend de vous. Et cela parle à chacun
d'entre nous, sans aucun doute.
Mais
l'écriture de Chinelo Okparanta non, n'est pas brillante à
proprement parler. Elle est bien plutôt mate. Franche. Charnelle.
Quelque chose de profondément authentique qui donne aux émotions
une intensité farouche. La douleur d'Ijeoma étreint. Et son
impuissance est à hurler de rage. La poitrine bondit. Les intestins
se tordent. Quelque chose de tripal.
Chinelo
Okparanta écrit l'homosexualité féminine dans la société
nigériane. Impitoyable. Elle écrit la toute-puissance des
traditions, de la religion et de l'Eglise, l'étroitesse de la
liberté et la nécessité de se plier aux règles, sous peine de
mort. Parce qu'en effet, l'auteure n'hésite pas à dire que c'est
bien la mort que l'on risque au Nigeria lorsqu'on n'aime pas la
personne qu'il faut. Ceux qui ne respectent pas les normes sont
monstrueux. Le Bien et le Mal sont clairement définis et sans appel.
La
narration ne se déroule pas de nos jours alors on peut toujours se
dire que..., fiction. On peut. Mais Chinelo Okparanta veille à
percuter et, sauf si l'on est un as de la cécité intellectuelle, il
est impossible de ne pas entendre la réalité qui s'écrit derrière
la fiction. Entendons-nous bien : ce roman n'est pas un
pamphlet, n'est pas non plus un documentaire. L'héroïne raconte,
coule son histoire comme une rivière accidentée, nous entraîne
dans son lit : un roman. Mais comme les vrais romanciers,
l'auteure cuisine le réel dans l'imaginaire et les entremêlent avec
un naturel émerveillant.
Les
rêves, les contes traditionnels sont d'ailleurs là qui ponctuent le
récit de merveilleux et de fantastique. Ils sont cruels et magiques,
tous autant qu'ils sont. Ils empêchent le repos de l'âme. Ils
prennent la place que la société vole aux sentiments. Ils révèlent
l'être et chargent comme un taureau en furie : cauchemars, flashs,
rêves érotiques, comptines... Peu importe la forme, l'irréfragable
noyau intérieur luttera jusqu'au bout.
Chinelo
Okparanta, traduit de l 'anglais par Carine Chichereau, Sous les
branches de l'udala –
Editions Belfond – 9782714475954 -
mardi 4 septembre 2018
Alain Jaspard, Pleurer des rivières - Editions Héloïse d'Ormesson
Pleurer
des rivières mais sourire à travers les larmes
Alain
Jaspard, avec humour et finesse, raconte des personnages attachants
et gais, atteints de certains désespoirs aussi. Une histoire de la
vraie vie en somme. Lecture intelligente et rafraîchissante.
Pleurer
des rivières : comme ce
titre est dramatique ! me direz-vous. Oui certes, le titre
l'est. Enfin si l'on y regarde de plus près, l'image est farfelue
quand même. Au secours ça déborde ! Mais l'on ne s'en rend
sans doute compte qu'après lecture. S'agit-il de faire croire au
lecteur à un mélodrame et de le surprendre dans sa mélancolie
préfabriquée ? Stratagème d'écrivain ? Si c'est le cas,
réussi.
Bien sûr que Séverine pleure
des rivières. Bien sûr qu'elle souffre de ne pas être mère.
Puisque c'est bien là le drame, son impuissance à enfanter. Julien
ne pleure pas même s'il a le cœur serré. Elle pleure pour deux.
Ben oui ! Séverine et ses rivières, ça suffit pour eux deux.
Les autres, Franck, Sammy, Mériem, le brigadier sont des gens du
banal, qui pleurent sans doute mais on ne les y voit pas, et surtout,
ils nous font sourire et parfois rire.
Le drame de Séverine et
autour, des morceaux de vie, des bouts d'univers qui se rejoignent.
Des univers qui ne sont en aucun cas voués à se rencontrer mais
Séverine et ses rivières les nouent, sans même vraiment le
vouloir. Tout est possible pour un bébé. La bourgeoisie aisée, les
gens du voyage, le fonctionnaire de Police, le Professeur de médecine
se retrouvent dans un melting-pot, reflet de la pluralité de notre
société. On ne les connaît pas très bien au final, tous. On les
rencontre plutôt. Comme ils se rencontrent et s'aiment pour
certains.
Et
au final surgissent les folies auxquelles on est prêt quand
un désespoir pointe son nez. Et milieu social ou autre catégorie
carcan n'ont alors plus rien à voir là-dedans.
Ce
roman est d'emblée amoureux, grave et farfelu. C'est une sorte de
drame bouffon pourrait-on dire. Même si la douleur et les duretés
de la vie se racontent, le ton reste primesautier. Pas naïf. Juste
l'idée que l'on doit avancer, malgré tout, chacun dans ses
problèmes et avec ses solutions.
Une
bienveillance bienvenue traverse ce récit. Le narrateur, les
personnages. Rien n'est parfait hein ! Ne nous emballons pas.
Mais ce défaut de cruauté et de violence qui parfois apaise l'âme.
Sans doute également une forme de regard amusé et tendre sur les
choses et les gens.
La
lecture est légère et fluide. Rien de prétentieux et même une
bonne dose de désinvolture et de dérision. Les résonances avec
notre propre réalité nous amusent et ne peuvent certainement pas
nous échapper.
Alain
Jaspard tente avec succès un style personnel, qui nous rapproche de
la vraie vie. Pas d'aventures stylistiques révolutionnaires. Mais
des jeux avec les mots, une langue qu'on prend à pleines mains et
qui est tout aussi digne d'être populaire.
Alain
Jaspard, Pleurer des rivières – Editions Héloïse
d'Ormesson – 9782350874746 -
dimanche 2 septembre 2018
Paola Masoni, traduit de l'Italien par Marilène Raiola, La Masaia, Naissance et mort de la fée du foyer – Editions de La Martinière
Un
conte philosophique révolutionnaire : la société, la femme et
l'âme
Féministe,
anti-conformiste, l'âme révolutionnaire, Paola Masino nous entraîne
dans un conte drôle et inquiétant à la fois questionnant le sens
de l'existence. Ni plus ni moins ; ouvertement. Et elle dresse
pour cela un douloureux et incisif portrait de la vie d'une femme.
D'une actualité déconcertante.
La
Massaia, Naissance et mort de la fée du foyer : ces titre
et sous-titre nous donnent un aperçu immédiat de la tonalité de ce
qui nous attend dans cet ouvrage. Ironique d'un bout à l'autre,
burlesque, farfelu, tout est hors normes dans ce roman. Tout est
révolutionnaire. Tout travaille avec éclat à déborder les règles
auxquels nous sommes soumis et nous soumettons.
Ce
livre est une révolte à lui seul. Le fond et la forme ne cessent de
se rebeller. Il ne faut jamais séparer le fond de la forme, certes.
Mais beaucoup d'ouvrages aujourd'hui travaillent peu la forme. La
forme exprime intrinsèquement le fond et la structure du récit est
une histoire et une révolution à elle seule. Conte philosophique,
conte merveilleux, fable, légende, fresque sociale, biographie,
pièce de théâtre, mémoires : toutes ces formes sont
contenues dans La Massaia. Mais le lecteur n'est pas vraiment
perdu. Ce sont des formes qu'il connaît, assez classiques
finalement, seulement agencées avec une ironie, une désinvolture
feinte et une finesse provocante indéniables. L'on ne cesse d'avoir
des références qui viennent à l'esprit, surgissant sans qu'on le
veuille, l'auteur certainement les faisant surgir avec espièglerie :
Platon, Voltaire, Shakespeare, Balzac, La Bible bien sûr etc. La
liste exhaustive en est impossible et elle appartient sans doute
aussi à chacun dans sa sensibilité et dans l'agrégat de livres qui
l'ont forgé. C'est un vrai plaisir que ce foisonnement de
littératures qui s'entremêlent, honorées et ridiculisées tout à
la fois et en permanence. Précurseur, puisque le texte date
véritablement des années 1936-37, le théâtre de l'absurde est
déjà à l’œuvre ici. Ce roman devrait être placé au rang des
classiques.
Sans
vergogne, Paola Masino qui ne déguise pas vraiment son narrateur et
dont on devine la voix sans peine, s'attaque aux institutions, la
famille, la religion, le pouvoir politique, l'éducation, la place de
la femme dans la société, à de nombreux tabous et notamment la
mort. La Massaia est une enfant anormale, une tare, un fardeau. Elle
pense, elle ose penser alors que « penser est un vilain défaut,
n'est-ce pas ? » (p.291) et ne pas aimer le monde matériel
comme il lui est proposé. Elle devient la femme parfaite, dans une
métamorphose qui n'a rien de magique : la société et ses
normes sont passées par là, rouleaux compresseurs imparables,
saupoudrées de culpabilité, du désir de se conformer, de faire
plaisir, toujours faire plaisir, et la folie matérielle prend le pas
sur l'esprit. Il s'agit même pour elle de s'empêcher de rêver au
bout du compte. Car les rêves dérangent les apparences, la
superficialité du monde, la bienséance implacable qui plonge dans
une lente agonie. La Massaia est dans l'impossibilité absolue de
s'accomplir, plus elle s'oublie, se sacrifie, plus elle est encensée.
Se trahir soi-même est donc le succès que flatte la société.
« [...]tout le monde m'exhorte à me mentir à moi-même »
(p.241) Et l'incompréhension mutuelle est de mise.
Le
personnage principal est une femme et c'est autour d'elle que se
construit le récit, dans un esprit féministe bien sûr. Il est
question de la femme-objet, de la femme réifiée pour le plus grand
plaisir de tous. La femme désâmée qui pourtant porte le poids des
autres sur ses épaules.
Mais
derrière elle, les hommes bien que moqués sont tout aussi
prisonniers. Et donc la grande question du sens de l'existence se
pose. Elle se pose en réalité dès les premières pages
intrigantes, avec cette drôle d'enfant qui vit dans une malle et se
nourrit de pain moisi. Et l'on se doute que la réponse à cette
question est acerbe et sans concessions.
Des
moments de merveilleux, oniriques viennent ponctuer le récit,
parfois fantastique, un peu effrayant, parfois simplement merveilleux
quand les objets prennent vie pour la jeune fille. Et la poésie de
ces passages est aussi chaleureuse que le reste est mordant.
« Le
monde est un théâtre » : Paola Masoni n'est ni la
première ni la dernière à le dénoncer. Mais son combat contre les
carcans dénaturants de la société s'inscrit dans l'histoire
littéraire. Le foisonnement des formes, des couleurs et des idées
est envoûtant. L'on a envie après cette lecture avec La Massaia de
scander : « Tu n'as besoin de personne pour te trouver et
t'accomplir. »(p.141)
Paola
Masoni, traduit de l'Italien par Marilène Raiola, La Masaia,
Naissance et mort de la fée du foyer – Editions de La
Martinière – 9782732485928
samedi 1 septembre 2018
Vincent Villeminot, Fais de moi la colère – Editions Les Escales
Le
monstre et l'amour : de la haine à la colère de vie
Un
roman qui n'en est pas vraiment un : une poésie, un récit
mythologique, une grande allégorie qui touche nos entrailles les
plus enfouies. Un premier texte de littérature générale aux
allures déconcertantes d’œuvre accomplie. A lire et relire.
Vincent Villeminot est libre.
Il démusèle l'écriture, il désencage les bêtes féroces qui nous
habitent, il libère le plus indicible de nous. Il libère le
monstre. La poésie du monstre, à chaque ligne, à chaque pas dans
cet univers si particulier qu'il construit peu à peu, sous nos yeux.
Le monde d'Ismaëlle puis d'Ismaëlle et Ezechiel se bâtit peu à
peu, à partir d'une béance, du trou noir des origines. A travers
une rencontre interdite et une épreuve herculéenne, les deux jeunes
gens juste sortis de l'enfance se confrontent à l'autre, à la
fascination qu'il exerce et à leurs peurs les plus intestines.
Fais
de moi la colère est bien plus
qu'un roman. C'est un récit profondément poétique, mais aussi
allégorique et mythologique. Un style épuré, bref, mais chaque mot
est une image aux multiples facettes. Les sens se démultiplient. Les
strates du réel, plurielles, infinies dans quelques mots qui
s'entrechoquent et se résonnent. Cependant la réalité facile,
entendons l'accessible immédiat, a peu de place. Il faut en faire
son deuil et se laisser porter par les couches moins visibles, plus
dangereuses ? de l'existence et de l'écriture qui en est la
voix sublimante. La fantasmatique collective est partout, la
mythologie prend sa place, l'allégorie biblique ne manque pas à
l'appel. Un récit de l'humanité.
La mort scande son refrain
comme une toile de fond inéluctable. Jusqu'à sembler familière et
ne plus faire peur. Jusqu'à bercer. Jusqu'à faire sourire
peut-être, non de joie mais de tendresse. Plus brutale la voracité,
la dévoration qui nous tuent et qui détruisent toute vie sur leur
passage, celles même de l'enfant dans le ventre de sa mère ouvrent
leur gueule à chaque page. L'auteur brandit les entrailles déchirées
et les dents de la mer sans complaisance aucune. Peut-être même
avec provocation. Toi lecteur, jusqu'où peux-tu entendre la vérité
des tiens et la tienne propre ? Jusqu'où es-tu capable de tenir
les yeux ouverts ?
Cette cruauté intrinsèque
n'empêche et même au contraire nous dirions, permet la poésie du
monstre. Une poésie sensuelle, charnelle, holistique. Qui fait
penser à une poésie Baudelairienne. Difficile de ne la chasser de
son esprit par moments tant les deux se font écho.
Les corps sont nus,
radiographiés, sentis de l'intérieur. Ils sont ceux que nous vivons
et non ceux que nous regardons, comme il est coutume dans notre vie
actuelle. La nature, son eau, sa terre, son ciel, ses bases, ses
fondements, ses limites colorent et odorent la lecture.
Hallucinations ? On pourrait parfois se croire fou... Les règnes
se mêlent, nous sommes « des animaux humains » (p.252),
Ezéchiel se sent chien, l'eau du lac est une peau et les avions des
aigles tournoyants.
La colère est celle qui doit
avec joie nous emplir plutôt que la convoitise et la voracité,
l'appétit insatiable du désir humain. L'appétit insatiable que
notre société consumériste évoquée dans ses lumières bleues
d'écrans clignotants dans la nuit, étoiles modernes.
Qui
sommes-nous ? Pouvons-nous le savoir ? Nous
appartenons-nous, nous qui « plongeons comme un jouet dans la
baignoire de Dieu » (p.217) ? Questions éternelles dans un
récit d'une singularité flamboyante. Une lecture lente, à
recommencer encore et encore, une écriture allégorique aux
interprétations inépuisables.
Et cette formidable émotion
esthétique, inévitable, bouleversante. Souvent inquiétante.
« Inquiétante étrangeté ».
Vincent
Villeminot, Fais de moi la colère –
Editions Les Escales – 9782365693400 – 17,90€
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