dimanche 10 novembre 2013

Belle du Seigneur, Albert Cohen (3)

Que reste-t-il de cette belle et de son seigneur après ces 1110 pages ?
La belle est toujours belle mais du début jusqu’à la fin, elle n’a été que cela.
Le seigneur prend son rôle à bras le corps mais du début jusqu’à la fin, n’est qu’un usurpateur.
L’ironie de ce titre et le désespoir presque impensable aussi. Je reviens sur la belle histoire d’amour qu’on m’a vendue. Mais encore une fois permettez-moi, où est l’amour dans ce roman ? Je répondrais sans aucun doute, nulle part. D’autres diront offensés, partout. Et nous disons tous la même chose. On se retournera en masse sur celui qui affirmera, par-ci par-là l’amour. L’intrus ! Blasphémateur ! Et pourtant lui aussi s’avèrera convaincant. On en perdra sa conviction et on en conclura que décidément le monde est un malentendu.
Je ne saurais pas décider entre un narrateur-Albert Cohen misanthrope, foncièrement désespéré sans pitié, et un autre d’une infinie tendresse inassouvie, continuant d’attendre le grand et vrai amour. Je ne peux m’empêcher de penser à Molière et à son Misanthrope précisément : n’est-ce pas exactement cette double face, Janus en puissance, que nous révèle la pièce ? Il me semble qu’Albert Cohen en fait autant, au détail près qu’il ne met pas en scène le misanthrope lui-même. Le misanthrope est le narrateur marionnettiste, qui ne cache pas son existence d’agile manipulateur ni ne fait de secret sur les rouages de son art, trahissant par là même ses pairs. Apparemment. Alors, lectrice de bonne volonté, je me laisse persuader par cet aveu de cynisme. Je me sens comme une enfant à qui on fait confiance qui se sent responsable par surprise.
C’est sans compter sur la  technique de l’oignon. Lecteur endormi, le narrateur tisse sa toile en sous-main. Les pages se suivent et je me dis qu’elles se ressemblent sérieusement. Et c’est imperceptiblement que je prends le virage pour parvenir à une excitation certaine autant qu’inattendue. Bercée par le roulis tranquille et régulièrement amer des alternances de personnages monologuant. Je me réveille brutalement, prise par le désir brûlant (jusqu’à présent demeurée paisible) de connaître la suite.
Je peux toujours attendre et espérer, le narrateur plonge le lecteur dans la cruauté des hommes qu’il donne à voit à travers la belle, son seigneur et le cocu. Il cultive, attise l’envie, fait saliver… on finit la bouche sèche d’avoir trop patienté. Et c’est après nous avoir à nouveau bercé joli bébé, mais oui tu as tout bien compris ! meuh oui guilili ! que la boucle est bouclée. Alors qu’on l’a tant attendu ce coup de théâtre, non seulement il nous le sert à froid mais en outre, il en écrit deux lignes. J’avoue ne pas avoir apprécié le tour, sur le moment. Et presque à pester contre ce … et puis non, bien sûr, il joue avec moi et les autres. Je ne suis pas le capitaine de ce navire. Je ne peux en aucun cas y prétendre. Je dois admettre le rythme qui m’est imposé. Règne plus fort que moi derrière ces milliards de mots. Il m’a mise en colère. Pour une fois qu’un peu de vrai suspens se dessinait ! pas grâce à ma curiosité mais grâce à ce même narrateur qui me prend au piège. Défaut d’humilité. Il est le maître à bord et personne ni rien ne le renversera. Il n’a plus peur des hommes ni de leurs méchancetés ; il n’a plus peur non plus d’affronter son lecteur et ses caprices d’enfant-roi.
J’ai cru au début de cette œuvre que je pourrais faire ami ami avec ce narrateur. Il en avait traversé des épreuves, je connaissais la musique et la tentation quotidienne de la misanthropie et blablabla. Ce narrateur n’a pas d’ami, ne compte pas se faire aimer, peut-être même se faire détester, ce qui est mieux que de s’en contreficher, auquel cas il ne serait pas là. Il me fait penser à ces gens qui ne tolèrent de l’autre qu’un distance très précise, rationnelle et humaine en même temps, toujours questionnante et dénuée de toute volonté de faire plaisir. Vous savez bien ces gens qui ne vous laissent approcher que si vous avez fait le deuil de votre déguisement d’humain évolué et admirable. Ceux qui ne vous lâchent pas tout en vous obligeant à reculer devant eux. Pas pour la gloire. Pas pour la dignité. Parce qu’ils deviennent fous à voir la mascarade de leurs congénères satisfaits. Ils s’en protègent et vous ne rentrerez dans la bulle barricadée que si vous lâchez prise et accepter de rire de tout sans exception.
J’avoue que ces gens-là et le narrateur dont il est question ici sont toujours d’abord mes ennemis, ceux que j’aimerais écrabouiller jusqu’à la dernière miette. Je les déteste, je ne peux m’empêcher de le clamer. Et puis, je m’en écarte. Je les observe de loin et je suis projetée loin derrière moi. Et une immense vision s’offre à moi. Je ne les aime pas pour autant. Eux ont perçu l’événement et ils déverrouillent leur accès. Parce qu’ils savent que je n’entrerai pas, que je les laisserai sortir. Et qu’il en sera ainsi entre nous. Sans affection, sans intimité mais sans mentir.

Et je ressors de Belle du Seigneur riche d’un nouveau saut en altitude, riche d’une œuvre complète. Et comme je l’écrivais précédemment, riche d’un bout de sens en plus, le narrateur niché dans une case de ma vie.

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